Vox : roman féministe sur le pouvoir invisible des mots

Vox : roman féministe sur le pouvoir invisible des mots
Vox : roman féministe sur le pouvoir invisible des mots - © Tous droits réservés

Foire du Livre de Bruxelles, je rencontre Christina Dalcher, linguiste américaine, dont le premier roman et best-seller “Vox” vient d’être traduit en français. Son livre est une dystopie féministe, dans la veine de “La servante écarlate” de Margaret Atwood, qui met en scène une histoire glaçante - c’est le principe de ces fictions futuristes particulièrement sombres. Dalcher imagine une Amérique où les femmes ne peuvent plus prononcer que 100 mots par jour, suite à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement ultra-conservateur décidé à les domestiquer. Si elles dépassent leur quota journalier, ou cherche à communiquer dans un langage non-verbal, les femmes sont électrocutées via un bracelet compte-mots qui enserre leurs poignets. Les décharges sont exponentielles, d’où le sous-titre du livre " Quand parler tue ". Dalcher raconte finement la manière dont le silence imposé aux femmes inhibent leurs comportements. Mais un point particulier, dans la société cauchemardesque qu’elle dépeint, fait émerger une problématique essentielle : les petites filles aussi portent le “bracelet”.

Le langage, la “voix”, est un pouvoir

Or, sans le développement de la faculté de langage dans l’enfance, c’est la capacité même de créer des pensées, propre à l’être humain, qui disparaît dans un trou noir. Limitées dans leur apprentissage à 100 mots par jour, les femmes de " Vox " perdraient leur humanité en deux générations, devenant, à proprement parler, des " animaux domestiques ". Qui ne dit mot ne consent pas. Poussant à l’extrême ce raisonnement dans sa fiction, Dalcher cherche à rappeler que le langage, la “voix”, est un pouvoir. Ecrire, c’est créer un monde. Parler, c’est créer un monde. Les mots ont un impact sur la réalité de ce que nous tenons pour certain, sur la texture de ce que nous expérimentons ; les mots construisent une vérité. C’est la puissance du langage qui nous arrache à notre animalité, qui nous console de notre conscience - tragique - d’être né pour mourir. Il est la barrière invisible de notre rapport aux choses. Le langage nous libère en un souffle, et nous condamne en un mot. Ou en une absence de mots.

Ne pas écrire " autrice " est-il anecdotique ?

Car le langage est un pouvoir, il peut rendre invisibles les gens qui n’ont pas de mot pour décrire leur réalité. Retour à la Foire du livre de Bruxelles, je retrouve une autrice belge, interviewée il y a peu pour son brillant premier roman, et constate qu’elle porte un badge “auteur”. Stupeur sans tremblement, ne pas écrire " autrice " est-il anecdotique ? Depuis plusieurs années, l’usage du vocable a pourtant été réhabilité. L’ayant arbitrairement supprimé au 17e siècle dans une volonté de masculinisation de la langue française, le qualifiant hier encore de “barbarisme”, l’Académie française vient finalement elle-même de valider le mot “autrice” en reconnaissant, ce 28 février 2019, qu’il n’existe “aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers”.

Plus aucun obstacle donc, si ce n’est la barrière invisible derrière le choix de nos mots. Mais, officiellement, l’autrice a désormais voix au chapitre.

Olivia Dallemagne

Philosophe, Olivia est journaliste culture depuis 10 ans pour trois magazines français (Fémi-9, Fémitude et Mieux pour moi) et co-fondatrice de la plateforme culturelle bruxelloise Deux Plus Un.

Références

* Christina Dalcher, Vox, Editions Nils.

* Éliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Éditions iXe.

 

 

 

 

 

 

 

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