Âgisme: les femmes auraient-elles une date de péremption?

Agisme: les femmes auraient-elles une date de péremption?
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L’âgisme est un type de violence exercée par la société sur les personnes âgées (Nahmiash, 2000). Pour R. Butler (1969), l’âgisme reflète le profond malaise des jeunes et des adultes d’âge mûr face à la vieillesse. Il correspond à une aversion qu’ils ont à l’égard du vieillissement, de la maladie et de l’incapacité ainsi qu’à une peur de l’impuissance et de l’inutilité.

Infantilisation

Entrons dans l’âgisme par le langage (puisque c’est ma spécialité) : l’over accomodation. Il s’agit d’une manière spécifique de s’adresser aux personnes âgées, caractérisée par une politesse excessive, une prononciation très lente et à forte voix, d’user de phrases très simples voire trop. Ces particularités présupposent un état forcément déficient de son/sa interlocteur.trice. « Une étude va ainsi jusqu’à montrer que l’âgisme influence les attitudes de très jeunes enfants (dès l’âge de deux à trois ans) à l’égard des aînés. » Les vieux/vieilles sont donc parlé.e.s et je pense encore à cet emploi infantilisant dont on se sert avec les jeunes enfants, les animaux, dans certains services hospitaliers, avec les femmes enceintes et les personnes âgées – « Alors on a bien mangé, on va se mettre au lit hein, maintenant », etc. –, dimension apparemment caressante de la communication mais qui en dit long sur le fait que l’on n’attend aucune réponse.


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Représentations négatives

Les représentations de la vieillesse longtemps synonyme de sagesse et de tradition sont devenues négatives : vieux et vieilles inutiles, malades, repoussoir d’une société fondée sur le culte du corps et de la productivité, et, plus genré, l’invisibilité des femmes à partir de 50 ans, le moindre respect de leur intégrité physique quand, plus âgées les femmes ont un cancer du seinCes stéréotypes doivent être nuancés au regard des visions tout aussi stéréotypées de la jeunesse. En 2012 Unia, organisme qui lutte contre les discriminations, a publié un ouvrage intitulé « Trop jeunes ? Trop vieux ? » où on peut lire : « Au travail nous sommes très vite taxés de 'vieux', avec toutes les tares que cela présuppose : facultés d’adaptation et capacités cognitives réduites, problèmes de santé, lenteur… Mais être jeune entraîne aussi son lot de stéréotypes : manque d’expérience et de discipline, arrogance, moindre fidélité à l’employeur, etc. ».

Cependant, les stéréotypes sur les jeunes sont davantage ethnicisés (de façon négative) et figés dans une posture sans nuance comme le rappelle de façon humoristique Thomas Guénolé dans son ouvrage intitulé : « Les jeunes de banlieues mangent-ils les enfants ? » (2015) : « Le jeune de banlieue est aussi réaliste qu’une licorne ». On notera encore, en parallèle avec l’actualité, que la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg fait aussi les frais de son âge dans les attaques des politiques et des trolls sur la toile, par exemple lorsque l’on la compare à une membre de la jeunesse hitlérienne, fanatique et forcément manipulée.

Date de péremption pour les femmes

Mais revenons à la dimension initiale de l’âgisme, avec le prisme genré. La « péremption des femmes » est programmée socialement : la journaliste Mona Chollet consacre un large chapitre à cette question dans son dernier essai « Sorcières » (2018) rappelant les travaux fondateurs de Barbara McDonald, de Susan Sontag, de Sylvie Brunel. Ils nous montrent des femmes redoutées en vertu de leur expérience, des femmes diabolisées en vertu de leur appétence sexuelle malgré la ménopause qui déclasse le corps et le sexe de la femme. J’y ajouterai aussi les réflexions désenchantées de l’écrivaine Benoite Groult, L’autrice des « Vaisseaux du cœur » est d’une autodérision féroce sur les stigmates physiques et psychiques de la vieillesse mais face à la décrépitude de son mari et son amant, sa peau qui consent de partout et surtout sa tête tiennent mieux le coup (Journal d’Irlande 2018). Et elle assume son désir sexuel de « vieille ».

L’écrivaine Colette, rebaptisée « cougar de la belle époque », a souvent mis en scène une sexualité interâge (Le Blé en Herbe, Chéri) qui se terminait tragiquement pour la femme. Implacable l’autrice décrit son héroïne Léa vieillissante et abandonnée : devenue une sorte de vieil homme, sans sexe, couperosée, la bouche pleine d’or au double menton… Mona Chollet évoque aussi cette masculinisation des femmes ménopausées qui leur confèrent parfois une sorte d’aura sociale mais leur enlève tout potentiel sexuel et toute spécificité féminine.

« Vieille peau »

La femme vieille est tout aussi stigmatisée lorsqu’elle « se laisse aller » comme quand elle a recours à l’artifice et à la chirurgie, au nom d’une naturalité : la femme vieillissante doit s’accepter comme elle alors que tout le discours insultant repose sur l’énoncé inverse – « elle est vieille et ça se voit ». Le parfait exemple est le traitement médiatique de Brigitte Macron, entre son iconisation pour sa minceur, son allure, son jeunisme et sa fustigation pour son physique et sa relation avec un homme plus jeune. Parmi les insultes, les « vieilles peaux » voisinent avec des « mères maquerelles, cougars et autre vieille dame de France ».

Les exigences sociales à l’égard d’une femme âgée sont contradictoires. Prenons un exemple actuel : la blancheur des cheveux est aujourd’hui à la mode, pour les jeunes comme pour les femmes ayant décidé de se passer de teinture. Mais alors que la chevelure masculine, quand elle n’est pas rattrapée par la calvitie, s’assume en poivre et sel et tempes grisonnantes séduisantes, la négligence morbide est associée aux cheveux blancs des femmes.

Cela m’a fait penser à une belle chronique en ligne de la linguiste Marie-Anne Paveau sur « la vieille femme sale » – à partir d’une thèse sur la question rédigée par la chercheuse Caroline Darroux sur des vieilles femmes de la région du Morvan, en France. A travers leurs portraits, je reconnais certaines femmes des villages mais aussi urbaines, traînant des paquets de formes diverses, souvent perruquées, trop fardées, clochardes malgré elles mais parfois habitantes de maisons fantômes, errantes des rues, solos et agressives pour rester en vie… Pourtant, les vieilles du Morvan au contraire gomment leur « féminité » canonique de rôle et d’organes : « Elles incarnent une forme archaïque de féminité qui capte la rudesse et la résistance, voire la force, que les stéréotypes attribuent aux hommes ». C’est la raison pour laquelle Paveau les intègre à ses « dérangeantes dégenreuses ». Une perspective de combat pour lutter contre l’âgisme ?

 

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

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