Vla l'beau temps, vla l'retour du compliment: échange à risque?

Sophie Sandberg dessine sur les trottoirs de New York les messages sexistes qui lui sont adressés dans la rue. C’est sa manière de documenter et dénoncer le harcèlement de rue. Son projet "Catcalls of NYC" se trouve aussi sur Instagram.
Sophie Sandberg dessine sur les trottoirs de New York les messages sexistes qui lui sont adressés dans la rue. C’est sa manière de documenter et dénoncer le harcèlement de rue. Son projet "Catcalls of NYC" se trouve aussi sur Instagram. - © SPENCER PLATT - AFP

C’est de saison : les albums récents de jeunes artistes francophones traitent tous de la question du harcèlement sexiste : tandis que les chanteuses belges Angèle et Alice on the Roof balancent, l’une " son quoi " (Ils parlent tous comme des animaux De toutes les chattes ça parle mal) , l’autre " Ta drague de mauvais goût (et)…tes mots déplacés ". Roméo Elvis fait de même avec son titre auto-dérisoire : Tu sais qu’t ‘es bonne, Tu sais qu’t’es sexy répète-t-il hébété parodiant les échanges cocaînés et alcoolisés des " dragues lourdes " de boites, se terminant par une " invite " contraignante et rabaissante Hey oh oh oh! Viens on va chez moi maintenant là, allez c'est bon!

D'toute façon, si c'est pas moi y a personne qui va t'choisir d’autre

La chanteuse française electro pop Suzane mime le script convenu du harcèlement de rue : Hey salut bonne meuf T'es vraiment très charmante Tu sais j'te mangerais pour le 4 heures, T’es si appétissante, j'te ferais pas la bise, Mais si tu veut on peut baiser, Moi les p'tites meufs comme toi J'en ferais qu'une bouchée, Bah pourquoi tu marches plus vite, J’t' ai pas agressée, j't' ai même fais des compliments. Le mot est lâché : j’t’ai même fait des compliment.s … Où sont les frontières entre compliment et harcèlement ?

Une génération post #metoo

Depuis le séisme de l’automne 2017 avec la libération de la parole des femmes via des  hashtags coups de poing, on a vu s’élever des voix d’hommes surtout mais aussi de  femmes pour défendre pêle-mêle, dans une confusion idéologique forte qui mêle les questions de droit et de morale, la galanterie, le compliment, la liberté d’importuner, le droit à la main au cul, mêlées à la liberté d’expression et sexuelle, le combat contre le puritanisme et le politiquement correct.

Les extraits de chansons ci-dessus correspondent davantage à la réalité de terrain décrite par de nombreuses études en sociologie et en psychologie notamment.Plus précisément, une étude menée au sein de l’ULB  sur le harcèlement sexiste dans l’espace public retraçait l’histoire du harcèlement et j’y épingle une mention importante pour mon propos : l’inattention polie, est la norme tacite dans l’espace public : chacun.e est conscient.e de la présence les un.e.s des autres, mais ne va pas chercher à entrer en contact. Le film Calmos de Bertrand Blier (1976) montre une scène qui illustre de façon caricaturale certes mais finalement assez juste cette volonté d’être tranquille dans l’espace public : Pardon monsieur la rue Gustave-Flaubert, s'il vous plait ? (une passante)

Qu'est-ce que vous allez y foutre rue Gustave-Flaubert ? (Jean-Pierre Marielle)

— Ça ne vous regarde pas monsieur.

Alors m'emmerdez pas, c'est tout ce que je vous demande !

Vous pourriez être aimable !

En quel honneur ?

Toute interaction dans l’espace public entre des inconnu.e.s est donc susceptible d’être intrusive…

Peut-on encore complimenter ?

Cette interrogation récurrente et immédiatement mise en avant après l’automne 2017 en dit long sur les rapports viciés de la relation humaine dans l’espace public : harcèlement, incivilités, grossièretés sont plutôt le quotidien des rues (et peut-être aussi des champs mais on manque d’études sur le sujet).

Le compliment a fait l’objet d’études linguistiques (entre autres) dans le cadre plus large des travaux autour des interactions et des normes de politesse qui les conditionnent. Des études ont montré par exemple que les hommes rejetaient plus volontiers un compliment que les femmes qui les acceptent la plupart du temps : ainsi cet échange apparemment réciproque est aussi marqué du seau  de la hiérarchie des sexes.  Comme les travaux de la linguiste Catherine Kerbrat-Orecchioni l’ont montré, tout compliment constitue " une sorte de petite incursion territoriale. menace pour la face négative du complimenté, acte d’ingérence dans les affaires d’autrui, le bénéficiaire se trouve en position de débiteur ".  Ainsi sous le compliment explicite peut être dit, implicitement, autre chose. Mais qui ne porte pas sur la réciprocité puisque selon les études, une femme ne va pas faire porter ce contre don sur la réciprocité immédiate du compliment venant d’un inconnu. Dès lors la femme se demande : quelle réponse dois-je apporter à ce compliment ?

Le complimenteur ceci-dit se met également " en danger " et menace aussi sa face si on est dans un échange réciproque avec une réponse attendue mais pas certifiée : dans la chanson de Suzane, l’homme attend je ne t’ai pas agressée j’tai même fais des compliments, ce qui signifie : tu me dois quelque chose… mais quoi ?

L’ego et le territoire

Le compliment est donc un emploi risqué pour qui le pratique car il va à l’encontre du principe de protection du territoire de l’autre : " véritable incursion territoriale, le compliment peut être vécu par qui le reçoit comme une menace, le complimenteur s’exposant alors à une réaction négative, et son désintéressement suspecté. Le maniement du compliment exige donc une connaissance intuitive des situations où son emploi sera jugé bienvenu ou même attendu, la tension entre le désir de plaire (but du compliment) et la volonté de paraître désintéressé (condition – paradoxale – de réussite du compliment) travaillant toujours l’énoncé complimenteur.

Cependant la pratique du compliment découlerait aussi d'une logique basée sur des comportements typiquement genrés et acceptés socialement, à savoir : qu’il serait normal que le physique des femmes, dans l'espace public, soit jugé par n'importe qui, pouvant ainsi induire des conséquences néfastes sur la personne. De plus, les femmes ne seraient jamais certaines que l’échange s’arrêtera là.

Les manuels de savoir-vivre définissaient les lieux, les moments, les façons de donner mais aussi de recevoir un compliment. Le compliment est donc intégré dans un échange réciproque, ce qui ne veut pas dire que les hiérarchies et les rapports de domination en soient écartés au contraire : plus largement les échanges verbaux sont caractérisés selon trois axes de relation : horizontale (axe distance vs familiarité), verticale (axe domination vs soumission), affective (axe coopération vs conflit). Le compliment "  de rue " est une incursion puisque la rue demande la distance et l’indifférence polie : donc il est familier alors que les gens ne se connaissent pas; il illustre apparemment un double rapport de domination /soumission puisqu’il cherche à valoriser l’ego de l’autre tout en mettant le sien en danger; enfin sur le plan affectif il impose une coopération par rapport aux règles de convenance puisque le compliment implique de " savoir le recevoir "  et donc de le supposer comme un éloge forcément réciproque. Dans les usages, s’entendre dire t’es bonne superpose les transgressions polies : le tutoiement, l’appel à la sexualité et donc à l’intimité. Mais Vous êtes belle comme le printemps respecte le vouvoiement, la qualité rhétorique (une comparaison poétique);;;il n’en constitue pas moins une intrusion mais qui respecte les codes sociaux de la belle éloquence… la suite vous appartient…

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles. 

 

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