Violences policières lors de la manifestation du 8 mars: "Ils frappaient pour faire mal"

Violences policières lors de la manifestation du 8 mars: “Ils frappaient pour faire mal"
Violences policières lors de la manifestation du 8 mars: “Ils frappaient pour faire mal" - © Tous droits réservés

Ce dimanche 8 mars, plus de 6.000 personnes ont répondu à l’appel du collecti.e.f 8 maars et de la Marche Mondiale des Femmes. Elles ont marché dans les rues de Bruxelles à l’occasion de la Journée internationale des Droits des Femmes. Si le cortège a défilé pacifiquement, des témoignages de violences policières ont circulé dès la fin de la manifestation.

Trois femmes qui faisaient des tags sur le sol ont ainsi été maltraitées. La deuxième femme qui voulait "protéger la première a été traînée sur la longueur de la rue par 4 policiers, puis maintenue au sol un genou sur sa poitrine et frappée au visage. Les personnes qui ont voulu intervenir se sont pris des coups de matraque, un poignet cassé", relate le collecti.e.f 8 maars sur sa page Facebook.

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"C'était tellement violent "

Amélie est journaliste, elle a assisté à la scène : "J’étais à la manifestation avec des amies. Tout se passait bien, nous sommes arrivées à la Place Poelaert, il y avait une action de désobéissance civile en cours, des femmes étaient montées sur des poteaux pour afficher une banderole qui appelait à un féminisme décolonial. Les gens prenaient très calmement des photos en bas. Nous avons continué dans la rue de la Régence et à ce moment-là, nous avons remarqué un mouvement de foule dans une petite ruelle (la rue des Six Jeunes Hommes, ndlr)".

"J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une bagarre, cela commençait à prendre de l’ampleur, je me suis donc approchée avec mes amies et nous avons vu des hommes baraqués avec des vestes et des bonnets noirs qui frappaient des manifestant.e.s avec des matraques, ils frappaient pour faire mal, dans le but de blesser. J’ai tout de suite pensé que c’était des masculinistes venus pour casser de la féministe, j’étais atterrée parce que c’était tellement violent”, raconte-t-elle.

Il n’y avait aucune raison d’intervenir de cette façon

Elle explique ensuite chercher pendant de longues minutes des policiers et policières dans les environs pour leur demander d’intervenir mais n’en trouve aucun.e. "Je voulais que cela cesse, on cherchait de l’aide avec d’autres personnes. Les hommes qui avaient tabassé les manifestant.e.s étaient entrés dans un bâtiment et des gens restaient devant pour leur demander de sortir. Finalement, une policière est arrivée, en demandant des renforts dans son micro. Elle nous a dit qu’elle gérait et qu’on devait continuer à avancer. Ce que j’ai fait”, continue Amélie.

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"Je n’imaginais pas que ces coups de matraque pouvaient émaner de policiers en civil"

Plus loin sur le parcours, elle est prise à partie par un couple qui lui explique qu’un des hommes violents dans la ruelle est posté juste devant eux et elles, sur la statue au milieu de la place que la manifestation traverse. Le couple précise qu’il s’agit d’un policier.

Amélie reconnait effectivement l’homme qu’elle a vu plus tôt. “Mais on a vraiment snobé ce couple, on pensait que c’était une théorie du complot, un truc anti-système. Je n’imaginais pas que ces coups de matraque pouvaient émaner de policiers en civil. Je n’ai jamais eu de problèmes avec la police, je suis blanche et de classe moyenne, pour moi cette idée était absurde. En lisant les autres témoignages après la manifestation, j’ai compris qu’ils étaient policiers. Je ne pensais pas que des policiers pouvaient se comporter comme ça, j’étais très naïve”.

Interrogée par Le Soir, la police dément avoir des informations sur ce sujet. “Je me suis renseignée et je ne dispose d’aucune information faisant état d’une quelconque intervention de ce type-là. Mes services ont fait appel à une ambulance mais personne n’est monté dedans. C’est une histoire un peu spéciale”, conclut Ilse van de Keere, porte-parole de la zone de police Bruxelles-Ixelles.

"Ma bouche saigne"

Sur une vidéo tournée en marge de la manifestation, on peut voir un policier frapper une manifestante au visage. "J'ai été agressée par un policier en civil à côté de la Monnaie, lors de la manifestation de ce dimanche 8 mars 2020. Tout s'est passé très vite et de manière très chaotique. Nous étions une petite quinzaine à avoir fait la queue leu-leu derrière un groupe de policier en ligne, et avions remonté avec eux une rue. Nous nous sommes arrêté.e.s à mi-rue et avons décidé de redescendre vers la Bourse afin de retrouver un peu plus de monde de la manifestation, car nous nous en étions fort éloigné.e.s. Tout cela dans le calme et nonchalamment", explique la femme qui est agressée sur la vidéo dans un texte lu par le collecti.e.f 8 maars pendant une conférence de presse sur les violences policières durant la manifestation.

Je hurle, je leur crie qu'il n'a rien fait durant cette calme manifestation, qu'ils n'ont pas droit de lui faire du mal

"C'est là que mon copain se fait prendre par les épaules par un homme qui lui dit "police, ne bougez plus", et l'embarque plus loin. Au même moment, une quinzaine d'hommes que nous comprenons rapidement être des policiers en civil (sans brassards pour la plupart) se déploient tout autour de nous tandis que d'autres encerclent mon copain et le tirent plus loin encore. Ils creusent la distance entre l'arrestation et nous sans que nous comprenions réellement ce qu'il est en train de se passer".

"Alors qu'ils l'emmènent bien plus loin dans la rue, les policiers forment une grande ligne pour nous en bloquer l'accès tout en créant une atmosphère d'incompréhension, de tension, et d'agressivité extrême. Je vois mon copain entouré de 4-5 hommes très peu tendres et cette vision d'horreur me brise le cœur. Je ressens malgré moi le besoin d'agir, de faire quelque chose, de comprendre pourquoi tous ces policiers nous somment de rester à l'écart, ne pas regarder et ne pas tenter d'intervenir, comme s'ils allaient lui faire du mal. Je hurle, je leur crie qu'il n'a rien fait durant cette calme manifestation, qu'ils n'ont pas droit de lui faire du mal. Le fait qu'ils sortent leur matraque pour m'intimider me révolte d'avantage. Ils ne nous disent rien de ce qu'il se passe mais nous menacent directement".

"Puis je lève la tête car j'entends toutes les filles avec moi crier, et je vois mon copain dont on vient d'éclater la tête au sol, parterre, avec tous ces policiers autour qui semblent vouloir le passer à tabac. Je ne saurais pas trop vous dire ce à quoi j'ai pensé à ce moment. Je ne sais plus trop à part que cela m'a été insupportable. Je crois avoir tenté de passer la barrière de policiers, et puis le grand policier qu'il y avait en face de moi, comme pour me faire taire, m'a envoyé un gros uppercut dans la bouche".

"Sur le moment, je suis un peu étonnée, choquée. Je relève la tête vers le policier, et je réalise que quelque chose cloche. Ma bouche saigne, je sens ma lèvre décrochée, balloter dans ma bouche. J'ai peur d'avoir perdu ma dent. Ce qui se révèle ne pas être le cas, heureusement. Une street medic et une amie à moi me mettent à l'écart, je panique de savoir à quel point je suis blessée. La street-medic s'occupe de moi, me calme et me fait respirer tandis qu'une ambulance a été appelée et arrive bientôt. Je sens ma lèvre décrochée à l'intérieur, je ne sais pas à quel point je suis blessée. Je n'ai mal nulle part d'autre. J'ai des difficultés à parler".

"Je rentre dans l'ambulance, puis 1 minute plus tard quelqu'un toque à la porte. L'ambulancier l'ouvre sur un policier qui demande à quel hôpital nous nous dirigeons. Boule au ventre. Je me sens vulnérable. L'ambulancier me dira que c'est une procédure habituelle et qu'ils sont obligés de le savoir. Moi j'ai peur qu'ils viennent m'y suivre".

Le grand policier qu'il y avait en face de moi, comme pour me faire taire, m'a envoyé un gros uppercut dans la bouche

"Après de longues heures d'attentes et de tension, je ressors de l'hôpital à 22h (j'y suis rentrée à environ 17h30) avec 3 points de suture sur la lèvre supérieure, une grosse douleur à la dent, et plus tard des grosses difficultés à dormir".

"Police partout, justice nulle part"

Emilie, une autre manifestante, raconte quant à elle avoir assisté à des face-à-face tendus entre la police et le groupe des féministes libertaires. "A un moment, quand la manifestation tournait à gauche sur la Place des Palais, en direction du Mont des Arts, ce groupe a décidé de partir à droite vers la Porte de Namur. Je les ai suivies, en pensant que c’était le tracé normal de la manifestation. Après quelques minutes, nous n’avons plus pu avancer et je me suis rendue compte qu’il y avait un mur de policiers anti-émeutes devant nous. Une trentaine de manifestantes se sont alors assises devant eux. Ils ont fait mine de charger et les femmes se sont dispersées ", se souvient-elle.

Je ne pensais pas que des policiers pouvaient se comporter comme ça, j’étais très naïve

La manifestation sauvage a continué jusqu’aux abords de la Grand Place où l’on pouvait entendre plusieurs femmes crier "Police partout, justice nulle part".

Amélie précise qu’elle n’a jamais senti de violences de la part des manifestant.e.s. “Il y avait des groupes très différents, certains étaient plus revendicatifs mais je pense que cette colère est le fruit d’un vrai ras-le-bol. Cela s’est fait sans agressivité, sans bousculade. Il n’y avait aucune raison d’intervenir de cette façon. L’ambiance était bon enfant, les gens scandaient des slogans, d’autres rigolaient. Je n’ai senti de la violence que dans cette ruelle, de la part des policiers”, termine-t-elle. Les membres du collecti.e.f 8 maars a annoncé qu’elles aideraient les personnes violentées à porter plainte.

Interpellations parlementaires

Suite à la vidéo publiée par Les Grenades-RTBF, les députées fédérales Cécile Thibault (Ecolo) et Sophie Rohonyi (DéFI), ainsi que la parlementaire bruxelloise Céline Fremault (cdH), ont annoncé des interpellations parlementaires.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

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