USA: Alexandria Ocasio-Cortez, ou l'allumette craquée dans la grotte

USA: Alexandria Ocasio-Cortez, ou l'allumette craquée dans la grotte
USA: Alexandria Ocasio-Cortez, ou l'allumette craquée dans la grotte - © AFP

Face à l’insulte misogyne, la rhétorique calme et puissante de la députée américaine démocrate Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), ce jeudi 23 juillet 2020, évoque irrésistiblement l’allumette craquée au fond d’une grotte.

Après avoir été traitée de "fucking bitch" ("putain de salope" ou "sale pute", selon les traductions) par un confrère républicain lundi dernier, suite à un différend politique, l’élue démocrate AOC a tenu, ce jeudi 23 juillet 2020, devant le Congrès américain, un discours puissant qui pourrait faire date.


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Et pour cause, dépassant de très loin la simple riposte à une attaque personnelle, ce fut un plaidoyer contre une culture machiste enracinée dans l’establishment américain et encouragée par le président Donald Trump himself qui fulgura l’hémicycle.

De fait, si, par nature, l’allumette peut se borner à n’apporter qu’un furtif rai de lumière dans les ténèbres, elle est tout autant capable d’embraser un système en entier. Grâce au discours d’AOC, la structure mastodonte de pouvoir dans laquelle la parole misogyne est devenue culturelle et "normale" aux USA, pourrait bien prendre feu.


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Des "excuses" en demi-teinte

Aujourd’hui, l’establishment américain se love dans une culture d’impunité et de solidarité machiste, dans laquelle on "attrape les femmes par la chatte". L’insulte dont la femme politique AOC a été victime sur les marches du Capitole, lundi, contient en soi tous les ferments d’un système global de pensée désormais fermement positionné aux Etats-Unis : celui où il est convenu que l’insulte lancée par le législateur républicain de Floride Ted Yoho à la New-Yorkaise démocrate Alexandria Ocasio-Cortez n’est pas l’exception. Elle est la règle. Elle n’est pas "grave". Elle est la norme.

Bien sûr, mercredi, Ted Yoho a présenté des "excuses". Dans l’hémicycle, lui aussi. Si tant est que l’on puisse qualifier d’ "excuses" ce galimatias truffé de contradictions où l’on retrouve - pèle-mêle - des dénégations (Ted Yoho n’aurait jamais proféré les termes "sale pute" - comprendre qu’AOC a menti) ainsi que l’alibi du "bon père de famille" : "Étant marié depuis quarante-cinq ans et père de deux filles, je suis très conscient de mes mots" a ainsi martelé le législateur républicain.

Sauf que – pas de chance pour Ted Yoho – un journaliste du site d’informations politique The Hill a été témoin de la scène opposant AOC et Yoho et maintient, lui, que le "fucking bitch" a clairement été exprimé.

Avoir une femme ne rend pas un homme convenable. Traiter les gens avec dignité et respect est ce qui rend un homme convenable. (…) Je ne laisserai pas le Congrès accepter ces excuses comme légitimes

"Moi aussi, je suis la fille de quelqu’un" a rétorqué AOC, devant ses pairs. "Heureusement mon père n’est plus là pour voir comment M. Yoho traite sa fille", a-t-elle ajouté. "Avoir une fille ne rend pas un homme convenable. Avoir une femme ne rend pas un homme convenable. Traiter les gens avec dignité et respect est ce qui rend un homme convenable. (…)  Je ne laisserai pas le Congrès accepter ces excuses comme légitimes". Selon le porte-parole de l’élu, Ted Yoho se serait parlé à lui-même et aurait simplement soupiré "Bullshit !" ("Conneries !").

Reste que les dénégations du législateur de Floride n’ont pas été jugées convaincantes par Steny Hoyer, le chef de la majorité démocrate à la Chambre, qui estime que l’élu républicain devrait être sanctionné pour ses propos. Au coeur de l’affaire, l’idée défendue par l’élue démocrate selon laquelle la hausse de la criminalité à New York devait être liée à la pauvreté accrue par la pandémie de covid19.

Yoho ou les pieds dans le tapis

Un sujet qui tient très à coeur du législateur républicain, qui, se prenant les pieds dans le tapis du Congrès mercredi, a tenu – malhabile - à préciser : "I cannot apologize for my passion or for loving my God, my family and my country." ("Je ne peux pas présenter des excuses pour ma passion, ou pour l’amour que je porte à mon dieu, à ma famille et à ma patrie") : effet de manches laborieux d’un homme auquel on a simplement demandé si oui ou non il avait fait usage à l’encontre d’AOC des propos qui lui étaient reprochés. Jamais ne lui a-t-on demandé de justifier sa foi ou son patriotisme.


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De son côté, rompant avec le cliché sexiste selon lequel la femme qui défend fermement ses idées est à moitié folle, là où la même audace est perçue, chez l’homme politique comme un signe d’assurance, AOC s’est exprimée ce jeudi avec une lucidité et une cohérence implacables, devant le Congrès américain, contre ce dépassement grotesque du langage qui désarticule de façon récurrente la vie (politique) en commun.

Car, derrière le silence, derrière l’acceptation convenue, chaque insulte sexiste lancée à une femme politique raccourcit et endurcit les chemins qui mènent à l’insulte systémique et à la misogynie établie comme système de pensée et de fonctionnement culturel.

Aujourd’hui, AOC repousse les aberrations sexistes et démontre plus que jamais que – face à la misogynie en politique - le silence ne peut plus être une option. En 2018, une autre allumette était craquée dans une autre grotte silencieuse, celle des agressions et du harcèlement sexuel dans le milieu du cinéma, alimentant un feu de paroles désormais résolument impossible à étouffer.

Alexandria Ocasio-Cortez, la tornade du monde politique américain

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