Une salle à soi

Elli Mastorou
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Elli Mastorou - © © Lara Herbinia

Chaque semaine, Les Grenades scrutent les écrans et dégoupillent les sorties ciné. Cette semaine, avec les cinémas toujours fermées, Elli Mastorou ouvre la boîte à souvenirs et se promène dans les salles qui l’ont marquée.

Cette semaine, ce n’est toujours pas facile de parler ciné. Bien sûr, les plateformes de streaming sont ouvertes, comme toute l’année, avec une offre foisonnante de séries et de films à binge-watcher pour rythmer nos vies confinées.

Des films du siècle dernier, des films tout frais spécialement pour le petit écran, ou encore des films qui venaient à peine de sortir en salles, que leurs distributeurs redirigent vers la VOD.

Mais pendant ces soirs sombres de novembre, pendant que les hôpitaux saturés continuent de tourner, que les travailleurs et travailleuses essentiels entament leur service, et qu’on s’emmitoufle sur nos canapés pour se faire bercer par l’histoire du soir, je pense à toutes ces salles vides et fermées. Je songe à tous ces sièges qu’aucune paire de fesses ne vient réchauffer. J’imagine le grand écran éteint et froid. Je visualise les petits morceaux de popcorn coincés entre deux rangées, le tapis qui prend la poussière, le noir partout. Le silence absolu, total. Un silence de mort, qui a pris ses quartiers.


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Pour moi, le souvenir d’un film, c’est aussi, souvent, le souvenir d’une salle. Le souvenir d’une ambiance particulière, d’une atmosphère, dans un endroit précis. Ma mémoire photographique a tendance à capturer ce qu’il y a également autour de l’écran. Les vibrations quand un groupe d’êtres humains sursaute, frissonne, ou rit au même moment. C’est le souvenir du sentiment qui a accompagné la vision – joie, ennui, envie de faire pipi, ou de rester sur son siège une fois le dernier plan passé. 

70% des belges francophones entre 15 et 75 ans y vont au moins une fois par an. Et dans ce lot, 53% sont des femmes

Souvenirs de salles

Si je voyage dans les souvenirs de mon enfance, la première salle de cinéma qui apparaît, c’est celle de l’UGC - à l’époque où il s’appelait ‘Acropole’ et pas encore ‘Toison d’Or’. Je revois les longues files d’attente, les soirs de week-end, quand on se rejoignait avec les copines devant la galerie, avec l’angoisse de se tromper de côté (à cause des deux entrées), ou de voir la séance afficher complet.

Le ticket à payer en francs belges, le passage obligé au stand bonbons et aux toilettes, avant de se faufiler dans une salle pleine à craquer. C’est les premiers souvenirs de chuchotements étouffés, d’odeurs sucrées et salées qui flottent dans l’air. C’est le moment de flottement, entre les pubs et le film, quand les lumières se rallument brièvement, et où il y a toujours quelqu’un.e pour blaguer que la séance est terminée. C’est les notes de piano du générique, annonçant que la séance va commencer.

C’est dans une de ces salles-là que j’ai vu ‘Titanic’, un jour où il y avait tellement de monde qu’avec Marine, Aude et Alizée, on n’a pas eu d’autre choix que la première rangée, pour verser nos larmes devant Leonardo en train de se noyer. (J’y suis retournée trois fois après. Pour compenser.) C’est aussi derrière un de ces guichets qu’une dame nous a refusé l’entrée de ‘Blair Witch Projetct 2’ parce qu’on était en-dessous de l’âge autorisé.

La salle de ciné, c’est une cachette en pleine journée. Un endroit où on peut être complètement englouti.e par une histoire, enveloppé.e par le film, bercé.e par l’écran

La salle de cinéma, pour moi c’est aussi l’odeur du bougainvillier mêlé à celui de la cigarette et du pop-corn salé, qui flotte dans l’air tiède des cinémas à ciel ouvert d’Athènes, les nuits d’été. C’est le Ciné-Vox à l’angle de la place d’Exarchia, dont l’écran se voit depuis mon balcon (j’y ai découvert ‘Le Grand Bleu’ en amoureux).

Ou le Riviera, sur le piétonnier un peu plus loin, où j’avais vu ‘Docteur Folamour’ avec mon père, ravi de nous montrer un de ses films préférés. Ou encore le Ciné-Paris, niché au cœur du centre-ville foisonnant, et où sur sa terrasse, on peut admirer le Parthénon, qui se tient, fièrement dressé, à gauche de l’écran (mon dernier passage date du Tarantino de l’été dernier, et c’était archi-blindé).


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Le souvenir d’une salle, c’est le souvenir des séances passées. Citez l’UGC de Brouckère, et je me revois entrer dans la salle Grand Eldorado comme on entre dans une église, silencieusement, avec déférence, et me sentir toute petite devant les statues art déco, colossales et coloniales, qui décorent ses murs, divinités oubliées d’un temple cinématographique antique.

Devant le Bozar, j’entends le public déchaîné du BIFFF dans la salle Henry Le Boeuf, hurlant blagues grivoiseries et autres ‘running gags’ ("la poooorte !") aux gens sur l’écran, et je sens de nouveau les crampes au ventre, dues autant à la tension du film d’horreur qu’au fait d’avoir trop rigolé.


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Et quand on parle de Cannes, je visualise l’impressionnante salle Lumière du Palais des Festivals, avec ses 2309 places prisées, vue tellement de fois à la télé : le soir, c’est les stars en costumes et paillettes, le matin c’est nous, journalistes, en jean-baskets. Je me remémore le silence, fasciné et total, qui accompagnait la projection de ‘La Vie d’Adèle’ – on ne savait pas encore que le film allait gagner la Palme d’Or, mais après, on le sentait.

Ou de ce moment magique lors de la projection de ‘Mommy’, quand le héros ouvre ses bras en même temps que le format de l’écran s’élargit, et que toute la salle, spontanément, joyeusement, a applaudi – on ne savait pas encore que le film n’allait pas gagner la Palme d’Or, mais après, on y croyait.

Politique des publics

Et tant qu’on parle de Palmes, de luxe et de paillettes, une anecdote récente me vient en tête. Là aussi, ça se passait dans une salle : celle de l’Atelier 210, qui accueille régulièrement concerts, spectacles, films et même séances d’écoute dans le noir. Début octobre, le lieu hébergeait une rencontre avec Lauren Bastide à l’occasion de la sortie son livre ‘Présentes’. Et conformément avec le titre, la salle était pleine à craquer.


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Quand ce fut au tour du public de prendre la parole, une personne a fait remarquer que, bien que livre défende un féminisme intersectionnel, incluant les femmes issues de minorités, femmes précaires ou voilées, noires, arabes, racisées, force était de constater que dans la salle, celles-ci étaient peu représentées. On s’est regardées. Comment ça se fait ? Lauren Bastide a concédé : "Il apparaît que prendre du temps pour ce genre d’activité reste une activité de privilégié.es." 

Puisque le cinéma est politique, la salle l’est-elle aussi ?

Lire un livre, aller au ciné, au théâtre ou dans un concert, une activité qui semble évidente pour certains, est marginale, exceptionnelle, voire inexistante pour d’autres. Se cultiver apparaît déjà comme un acte politique, à replacer sur un échiquier de classe.

Puisque le cinéma est politique, la salle l’est-elle aussi ? Pour répondre à cette question, considérons déjà de quelle salle parle-t-on. Est-ce un drap tendu entre deux murs, ou une salle cossue avec matériel dernier cri ? Est-ce un espace où le silence est d’or, ou l’endroit idéal pour se défouler ? Les sièges sont-ils en velours rouge, ou des planches en bois ?

Voilà, il y a cinéma et cinéma. Si le Cinemaximiliaan est de gauche, les multiplexes sont-ils de droite ? Peut-on mettre sur le même pied La Clef, cinéma associatif engagé à Paris, et les Kinépolis de Belgique ? Les gens qui vont à l’Imagix vont-ils au Nova, et vice-versa ?

A Bruxelles, si on scanne les quartiers, où trouvera-t-on le plus de cinémas, à Koekelberg ou à Woluwé ? (J’ai vérifié : à Koekelberg il n’y en a pas…). Et en fonction de leur localisation, certaines salles ont mauvaise réputation. Comme dans cet article sur l’UGC De Brouckère, dont la "situation en plein centre-ville et son offre très grand public doit probablement avoir pour effet d’attirer à peu près tout le monde, quel que soit le degré de politesse et de savoir-vivre."

Il apparaît que prendre du temps pour ce genre d’activité reste une activité de privilégié.es

Des premières projections aux fêtes foraines jusqu’aux séances cannoises, salles publiques ou initiatives privées, le cinéma a toujours été sur le fil entre divertissement populaire et septième art sacré.

Spectateurs, spectatrices et statistiques

Mais ce qui est sûr, c’est que dans sa vie, tout le monde ira au cinoche au moins une fois. Dans cette étude de la Fédération Wallonie-Bruxelles, il apparaît que 70% des belges francophones entre 15 et 75 ans y vont au moins une fois par an. Et dans ce lot, 53% sont des femmes.

La salle est-elle une affaire genrée ? Si les chiffres sont serrés dans les statistiques qu’on a épluchées, il apparaît que les femmes font légèrement pencher la balance de leur côté. Sur le site du CNC (France), une autre enquête dresse le même constat : les femmes ont un taux de fréquentation supérieur.

Même s’il y a une prépondérance masculine sur ce qu’on appelle le taux de pénétration (ça ne s’invente pas) : "La part des hommes allant au moins une fois au cinéma au cours d’une année dans l’ensemble de la population masculine est plus élevée que la part des spectatrices dans l’ensemble de la population féminine." Et si les salles ont toujours été accessibles en mixité, quand des séances ‘réservées aux femmes’ sont organisées, ça provoque parfois un tollé


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Enfin, le cinéma serait-il une question d’âge ? On a parfois l’idée reçue que les assidus de ciné sont plutôt âgés, retraité.es ou fidèles aux habitudes d’un autre temps, et que la jeune génération n’a plus la culture de la salle, rivée à son smartphone ou sa console.

Mais les chiffres font relativiser : dans la même étude de la FWB, on voit que les 35-54 ans fréquentent le grand écran le plus assidument, et que les retraités arrivent en troisième place, derrière les moins de 25 ans. (Même son de cloche au CNC : les moins de 25 ans sont nombreux à y aller, et souvent)

Votre salle par défaut

La salle de ciné, c’est une cachette en pleine journée. Un endroit où on peut être complètement englouti.e par une histoire, enveloppé.e par le film, bercé.e par l’écran. (C’est d’ailleurs le seul endroit où je ne suis pas joignable du tout, le portable éteint jusqu’à la fin). Un endroit où on peut voyager en restant immobile, rêver sans s’endormir.

En ce moment on ne peut plus se rendre au cinéma, mais on n’a jamais eu autant les yeux devant un écran - ordinateur, smartphone, tablette, télé. Cette semaine encore, les salles sont toujours désertes, silencieuses, immobiles.

En attendant de rallumer le grand écran, je vous invite à un exercice particulier. Dans la chronique précédente, j’invitais à partager vos films préférés, et face à la multitude des réponses, mes craintes imaginaires de cinémas vides ont été balayées.

Alors cette fois-ci, fermez les yeux, et imaginez-vous confortablement installé dans un siège. Le pop-corn est tiède, la salle est pleine, la séance va bientôt commencer. Vous y êtes ? Alors, vous êtes où ? Quelle est la salle de cinéma par défaut dans votre cerveau ? Et quand on pourra enfin y retourner, vous, vous irez dans quel cinéma, et pourquoi ?

NB. Je dédie cette chronique à la mémoire de Ward Verrijcken, collègue et copain de salle de ciné. Tu nous manques, FilmWard. 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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