Une grenade à vélo: le périple fou se poursuit en Iran. Pédaler pour les iraniennes est un acte de résistance.

Légendaires seront nos premiers coups de pédale dans le Kurdistan. Nous sommes vendredi, équivalent au dimanche européen, et les familles Iraniennes sont de sortie pour le loisir national : le pique-nique. Sous chaque arbre, une nappe couverte de mets locaux et de thé fumant. Dès que nos pieds touchent le sol, des mains se tendent pour nous offrir pastèques, dolmas ou de l’eau.

 

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Faire du vélo attire l’attention des hommes et expose la société à la corruption, mettant en péril la chasteté des femmes. Il faut donc abandonner cette pratique

 

Faire du vélo en tant que femme en Iran : c’est possible ?

Mes recherches avant le départ m’avait laissée croire que la pratique du vélo était complètement interdite pour les femmes en Iran. “Faire du vélo attire l’attention des hommes et expose la société à la corruption, mettant en péril la chasteté des femmes. Il faut donc abandonner cette pratique”. Lue dans The Guardian, cette phrase d’Ayatollah Ali Khameini, Leader Suprême de l’Iran, m’avait fait haussé les sourcils et donné froid dans le dos.

Dans une petite ville du Nord-Ouest, je croise des adolescentes qui essayent d’apprendre seules à faire du vélo. Enthousiasmée en les voyant, je m’arrête pour leur demander si je peux les filmer. Elles refusent : “Nous risquerions d’avoir des problèmes avec le gouvernement. Nous ne voulons pas perdre l’opportunité d’aller à l’université”.

Pourtant, j’ai rencontré un tas de femmes à vélo en Iran. Alors, qu’en est-il ? Selon elles, une règle islamique leur interdit la pratique du vélo mais aucune loi officielle n’aurait été votée à ce sujet. La règle est donc mise en application selon les villes : ce qui n’est pas un problème à Téhéran peut en devenir un à Ispahan et Yazd. Là-bas, des rumeurs courent sur ce que subissent les femmes cyclistes : arrestation avec obligation de signer une déclaration sur l’honneur de ne jamais recommencer ou pire, des attaques d’acide.

L’impact positif des communautés de cyclistes

À Qazvin, ville à deux heures de Téhéran, nous rejoignons un ride matinal d’un groupe de cyclistes militant pour des journées sans voiture.

Surprise : un tiers des participants sont des … participantes ! “Il y a quelques années, c’était très compliqué pour une femme de rouler à Qazvin, même si l’infrastructure est assez bonne. Grâce à la création de ce groupe et de la solidarité des hommes qui en font partie, c’est beaucoup plus facile maintenant. Les mentalités évoluent et je reçois moins de remarques”, me raconte Azaeh, participante de l’événement.

La crise économique freine également le développement du vélo. Azaeh avait, par exemple, les capacités de devenir cycliste professionnelle mais n’a pas eu les moyens de le faire : “Après les sanctions économiques rétablies par les États-Unis, le taux de change du Rial a été multiplié par 3. Si je voulais passer professionnelle, je devais acheter moi-même une grande partie du matériel. Un vélo me coûterait maintenant le triple du prix”.

Shima, cette badass qui voyage avec son enfant de 8 mois

Avec ces cheveux courts et yeux émeraudes, cette Iranienne de 34 ans revient d’un voyage en vélo de 400 jours à travers l’Iran, avec son mari et … leur bébé de 8 mois. Une épopée magique mais très loin d’être facile : “Parfois, nous avions des journées très difficiles, avec la chaleur, le vent, le dénivelé. Quand Arsalan avait faim, je m’arrêtais pour l’allaiter. J’avais tellement envie de dormir après mais il fallait repartir !”. Les réactions reçues pendant leur voyage furent majoritairement positives, des inconnu.e.s les invitant chez eux via leur page Instagram. De retour à Mashad, leur ville d’origine, la famille fonde une association pour sensibiliser la pratique du vélo pour tous.te.s et pousser les autorités à améliorer l’infrastructure locale.

Vers un changement des mentalités

Un autre cycliste m’explique : “La règle interdisant les femmes de faire du vélo n’est en réalité pas religieuse, elle est politique. En gardant le contrôle sur ce que les femmes peuvent ou ne peuvent pas faire, le gouvernement garde le pouvoir. Mais les choses changent et ils ne peuvent plus les empêcher d’en faire, ça n’a plus sens”.

Cette interdiction m’en rappelle une autre : en Europe, à la fin du 19ème siècle, le clergé ne voulait pas non plus que les femmes fassent du vélo. Le seul jour de congé étant le dimanche et le dimanche étant le jour de messe, ceux-ci avaient peur que les femmes troquent la religion pour des sorties à deux roues. À l’époque, l’une des grandes préoccupations était la stimulation sexuelle issue de la position assise : la selle et le mouvement requis pour rouler amènerait du plaisir ou pire, un orgasme !

La fin du 19è siècle était également l’ère des longues jupes bouffantes et corsets serrants, choses peu recommandables à vélo (je vous défie d’essayer !), causant alors de nombreux accidents. Certaines ont alors simplement enlevé la jupe pour rouler en Bloomer, qui n’est d’autre que ... l’ancêtre du pantalon.

C’est indéniable : les mentalités prennent du temps à changer. En Iran, la conviction et l'assertivité des femmes cyclistes que j’ai rencontrées m'ont pourtant persuadée d’une chose : ici aussi, elles changeront.

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