Une grenade à vélo: le combat underground des féministes chinoises

Le combat underground des féministes chinoises
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Voyager à vélo pendant deux mois en Chine a été une découverte incroyable. Alors que nous en avions très peu d'attentes, nous avons été abasourdi par la beauté et la complexité d'un pays aussi gigantesque. De Urumqi à Beijing en passant par Kunming, Guilin et Guangzhou, la Chine nous a montré ses nombreux visages via des multiples rencontres de personnes aux horizons et perspectives différentes. Un élément en est constamment ressorti : l’obsession du gouvernement chinois de conserver une “harmonie” rendant très difficile pour qui que ce soit d’être différent.e, que ce soit d’un point de vue ethnique, religieux ou d’orientation sexuelle. Dans ce pays aux 1,4 milliard d’âmes, la censure est vive et la liberté d’expression paraît être une notion très lointaine. Dans ce contexte compliqué, quel est alors l’état actuel de l’égalité des genres et du féminisme en Chine ?

La Chine, mauvaise élève de l’égalité des genres

En 2008, la Chine se classait 57è (sur 139 pays) du Global Gender Gap Index établi par le World Economic Forum. Alors que la plupart des pays réduisent les inégalités de genre, c’est la chute libre pour la Chine. En 2018, elle se classe 103è (sur 149), voire dernière dans la catégorie “Santé et Survie”. Et pour cause : la politique de l’enfant unique, seulement modifiée en 2015, a eu des effets incroyablement néfastes dont le phénomène de préférence traditionnelle d’avoir un garçon et non une fille. Sur 115 garçons nés en Chine, on ne compte que 100 filles - c’est à dire 33 millions de garçons de plus dans le pays.

La naissance du combat féministe chinois

Pour m’aider à mieux comprendre, j’ai rencontré Zoé, une activiste chinoise travaillant pour un média féministe et un espace queer de Beijing. Elle raconte : “Le féminisme moderne chinois est apparu à l’ouverture des marchés économiques dans les années 80 sous la pression capitaliste. Selon moi, le mouvement s’est vraiment accéléré en 1995 lors de la conférence des Nations-Unies sur les femmes tenue à Beijing quand Hillary Clinton a dit “Women’s rights are Human’s rights”. Personnellement, c’est la lecture à l’université du “Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir qui m’a ouvert les yeux.”

À sa première interview professionnelle, Zoé en fait l’expérience, l’employeur lui demandant si elle a un petit ami, si elle souhaite se marier ou avoir des enfants. “Il faut mentir”, dit-elle.

Discriminations et pressions d’un côté et de l’autre

En Chine, les femmes subissent des discriminations à l’embauche. À sa première interview professionnelle, Zoé en fait l’expérience, l’employeur lui demandant si elle a un petit ami, si elle souhaite se marier ou avoir des enfants. “Il faut mentir”, dit-elle. Être une femme de classe moyenne sur le marché de travail apporte aussi son lot de pression à gérer. Zoé raconte : “D’un côté, les femmes sont mises sous pression par leur famille pour se marier, avoir des enfants et s’occuper de leurs parents. Le gouvernement essaye lui aussi de les inciter à faire plus d’enfants car la démographie est complètement déréglée à cause de la politique de l’enfant unique qui était en vigueur jusqu’en 2015. De l’autre, les entreprises ne veulent pas que les femmes en aient car cela entraverait leur productivité”.

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L’enjeu des technologies dans le combat féministe

En Chine, les mouvements qui risqueraient de mettre en péril “l’harmonie nationale” sont surveillés de près sur internet. C’est d’ailleurs via l’application Signal - une application permettant de communiquer de manière cryptée - que Zoé m’a contactée. “Je préfère être prudente”, dit-elle.

Lors de l’arrivée de la vague #MeToo dans les universités chinoises, le média pour lequel Zoé travaille publie un dossier reprenant les articles où des femmes dénoncent le harcèlement sexuel qu’elles ont vécu. Seulement deux jours plus tard, WeChat (le réseau social le plus utilisé en Chine) supprime le lien vers le dossier. Les comptes des réseaux sociaux d’un autre projet du média sont quant à eux tout simplement bloqué par le gouvernement. Cette semaine-là, plus de 10.000 recherches du mot "féminisme" sont enregistrées sur Weibo (équivalent chinois de Twitter). “D’une certaine manière, cette censure nous a aidé car les gens ont commencé à faire des recherches sur le féminisme. D’une autre, on a perdu notre plateforme d’expression. C’est une grande perte. Notre plus grande arme est nos mots mais, si nous ne pouvons pas les utiliser, nous ne pouvons pas étendre notre communauté. Il nous manque une chose fondamentale : la liberté d’expression.”

La pression folle subie par les féministes chinoises

La censure ne s’arrête pas en ligne. À chaque événement féministe, il faut être attentive, ne pas attirer l’attention du gouvernement. Zoé raconte : “Le mois passé, j’ai organisé un événement appelé “Our Vagina, Ourselves”. Une trentaine de personnes sont venues. J’avais très peur qu’il y ait un espion dans la salle”. Car les conséquences sont bien réelles. Une des plus grandes voix chinoise du mouvement #MeToo, Sophia Huang Xueqin, a d’ailleurs été arrêtée fin octobre à Guangzhou pour cause de “création de querelles et de provocation des troubles”.

Zoé conclut : “Je pense que les femmes chinoises sont très fortes mais ne le savent pas encore. Elles sont constamment humiliées et dévaluées par la société. Cependant, le mouvement prend de l’ampleur. Nous avons énormément de défis mais je suis sûre d'une chose : nous ne retournerons pas en arrière”.

 

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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