Une grenade à vélo: escale en Irak

Une grenade à vélo: escale en Irak
Une grenade à vélo: escale en Irak - © Tous droits réservés

Devant moi, des collines dorées et des arbres solitaires. Ma chemise de coton me colle à la peau, un mélange de sueur et de crème solaire me coule dans les yeux. Aujourd’hui, il fait 40 degrés et c’est la plus longue journée de ma vie de cycliste : devant nous, 130 kilomètres, 1.390 mètres de dénivelé.

J’ai mal, j’ai chaud, je me demande un instant si je suis folle : qu’est-ce-que je fais ici ? Mais les collines qui semblaient si loin se rapprochent kilomètre par kilomètre et je suis heureuse : aujourd’hui nous quittons l’Irak, nous rejoignons l’Iran.

C’est possible de voyager en Irak?

Notre visa ne nous donne accès qu’à une seule région de l’Irak, le Kurdistan, et pour une bonne raison : c’est la seule qui est sûre. Épargnée par les conflits, et par le groupe Etat islamique (EI), la région est devenue terre d’accueil pour les personnes réfugiées et des organisations humanitaires qui travaillent pour reconstruire le pays.

Les Kurdes sont éparpillés entre quatre pays, en Syrie, Iran, Irak et Turquie, depuis un traité en 1916. En résumé, la France et l’Angleterre (on pourrait aussi dire “une poignée d’hommes blancs dans la cinquantaine...”) se partagent l’empire Ottoman et créent des frontières artificielles dans le Moyen-Orient, sans s’inquiéter un instant des ethnies et autres caractéristiques, créant ainsi des conflits sans fin.

Un monde à part

Riche en pétrole, la région abrite une belle collection de fils à papa qui roulent en voitures de luxe. Dès les premiers kilomètres, une Ferrari ralentit à côté de moi et le conducteur me filme en riant grassement.

Dans la capitale, la haute société vit dans des “compound” sécurisés par des hommes armés et la jeunesse dorée passe son temps dans des énormes centres commerciaux à l’américaine. Dans les bazars, les hommes âgés portent le costume traditionnel kurde, composé d’un costume serré d’une ceinture en tissu et d’un keffieh posé sur la tête. Dans certaines rues, il n’y a aucune femme, ce qui me rend mal à l’aise. Dans d’autres rues, des dizaines de femmes seules mendient et des enfants ramassent des poubelles à l’odeur nauséabonde. L’argent ne manque pas mais les inégalités sont comme un coup de poing dans la figure : contrairement à l’élite, ces femmes et enfants ne possèdent pas de générateur pour répondre aux coupures d’électricités courantes.

Cela fait 4 ans que je suis venue vivre ici. J’ai appris le Kurde mais personne ne veut m’engager même si j’ai de l’expérience

Femme arabe en terre kurde

Arrêté sur le bord de la route, je pleure pour la première fois du périple. Un vent de face brutal nous oblige à pédaler même en descente, je n’ai plus la force d’avancer.

Par hasard, un pick-up s’arrête le long de la route et une femme nous offre de nous héberger dans la prochaine ville. Originaire de Bagdad, Lena a travaillé pour des ambassades irakiennes avant d’épouser un Kurde, Jihad. Les relations restent tendues entre Arabes et Kurdes, et ce n’est pas facile pour elle. “Cela fait 4 ans que je suis venue vivre ici. J’ai appris le Kurde mais personne ne veut m’engager même si j’ai de l’expérience”, m’explique-t-elle. “Beaucoup de personnes pensent que, parce que je suis de Bagdad, j’étais pour le régime de Saddam Hussein… Ma seule amie vit à l’étranger et mon mari travaille une semaine sur trois loin de chez nous. Je me retrouve seule enfermée chez moi avec mon fils. Si seulement j’avais un travail!”.

Trouver un travail en tant que femme est bien plus compliqué que pour un homme : vous ne pouvez pas être serveuse, vendeuse, chauffeuse de taxi ou quelque autre profession visible dans l’espace public. Les femmes sont cantonnées à un travail de bureau ou au travail domestique.

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Partir sans regret

Jamais, nous n’avions imaginé venir en Irak. Avoir l’opportunité de mieux comprendre le pays, ses complexités et ses contradictions,  a été une expérience enrichissante mais aussi émotionnellement lourde. C’est sans regrets que nous sommes venus et sans regrets, qu’aujourd’hui, nous repartons.

Manon Brulard, contributrice externe

 

 

 

 

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