Un peu racistes, les féministes?

Un peu racistes, les féministes?
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Un peu racistes, les féministes? - © Getty Images

Cet article est le résumé d'un mémoire, ce travail de recherche universitaire est publié en partenariat avec le master Genre.

"[...] Je me bats à l’intérieur du mouvement féministe. Quand je dis mouvement féministe, cela veut dire, je dirais encore mouvement mainstream, c'est-à-dire, que je viens de la partie reconnue, institutionnalisée, financée par les pouvoirs publics. [...] Et c’est vrai que depuis les années 2004, depuis la commission Stasi et toute l’histoire du voile etc., j’essaie de faire comprendre mais sans aucun résultat positif jusqu’à présent, maintenant, ça va peut-être changer, qu’il y a quelque chose qui ne va pas au niveau du féminisme, de ce féminisme-là̀.

Qui considère qu’il a raison, qu’il a des acquis, qu’il n’a rien à remettre en question. Et qui se permet d’être raciste à mon avis. Il y a des positions que je trouve intenables sur le plan politique."

Françoise, 77 ans, retraitée et active dans des institutions féministes

"Le" féminisme, ce club exclusif

Dès la fin des années 1970, le mouvement féministe belge a assisté à l’émergence de nouveaux courants en son sein portés par des personnes issues de groupes sociaux minoritaires (personnes racisées, queer,…). Ces militantes issues des marges voulaient rompre avec l’universalisme "du" féminisme – dit mainstream – dont les luttes concernaient, en fait, des femmes blanches hétérosexuelles plutôt aisées et tendaient à invisibiliser les réalités particulières des femmes marginalisées, voire à reconduire des rapports de domination à leur encontre. Ces nouveaux courants féministes ont reçu un accueil plutôt mitigé, voire hostile, dans le mouvement belge en dépit son objet social de défense des intérêts des femmes.

Cette question est visibilisée avec la publication d'un article intitulé "Ensemble, mais sans toi. Un féminisme qui exclut", qui rapporte de faits qui se sont passés lors de la manifestation du 8 mars. Le collectif "Intersectionnal Sees you", créé par Leslie Lukamba et Aïcha Achbouk, raconte comment les femmes racisées, avec ou sans papiers, les femmes queers, les femmes en situation de handicap, les femmes qui portent le hijab etc, n'ont pas pu se mettre à l'avant de la manifestation pour visibiliser leurs luttes. On leur a demandé de rentrer "dans les rangs".


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Comment comprendre que le mouvement féministe revendiquant une lutte solidaire de toutes les femmes semble exclure de cette sororité les femmes les plus socialement et historiquement marginalisées ? Prenons le cas des féministes dites racisées et plus particulièrement les féministes d’origine maghrébine.

On ne nait pas racisée, on le devient 

"[...] J’ai ce qu’on appelle "un white passing" : je suis blanche, j’ai les yeux bleus, j’ai les cheveux clairs, quand on les voit. Et du coup, jusqu’à mes quinze, seize ans à peu près, jusqu’à ce que je décide de porter un foulard de manière plus traditionnelle qu’aujourd’hui, je n'avais pas trop de problèmes dans la vie […] J’ai toujours pu passer entre les mailles du filet raciste. Mais le jour où, vraiment, j’ai arrêté d’être blanche on va dire – parce que c’est comme ça que je le définis – ben, c’est le jour où j’ai commencé à porter un foulard."

Samia, 32 ans, indépendante, fondatrice d’un collectif féministe.

Avec les récents débats portant sur le caractère raciste de certains folklores belges (dont le père fouettard ou encore le sauvage de la Ducasse d’Ath), la question de la "race" refait surface. Cette notion ne renvoie évidemment pas à une quelconque réalité biologique mais bien à une construction sociale de la race.

En effet, on constate que certains groupes continuent de faire l’objet d’une racisation, c’est-à-dire d’un processus politique, social et mental par lequel ils sont assignés à une race – ou parfois à une race sociale via la stigmatisation d’un trait culturel – laquelle justifiera un traitement différentiel, voire discriminatoire.

Concrètement, ce processus de racisation passe par de nombreux autres processus tels que l’altérisation ("vous êtes différent·e·s de nous"), la naturalisation de ces différences présumées – ou stigmates – ("ces différences sont naturelles"), l’essentialisation de ces stigmates ("ces différences définissent qui vous êtes en tant que personnes") et la hiérarchisation des groupes sur base de ces différences ( "vous nous êtes inférieur·e·s puisque vous êtes si naturellement différent·e·s de nous").


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Le processus de racisation se généralisera grâce à la "racialisation" ou, en d’autres termes, la production de discours – politiques, scientifiques et populaires – sur la différence présumée de ces "Autres". Notons, enfin, que ces dernier·e·s prendront conscience, enfants, des enjeux de race quand ils/elles se retrouveront dans des espaces de socialisation secondaire (comme l’école, les clubs de sports, …).

Comment comprendre que le mouvement féministe revendiquant une lutte solidaire de toutes les femmes semble exclure de cette sororité les femmes les plus socialement et historiquement marginalisées ?

Désormais assigné·e·s à une race ou à une culture racialisée, ils/elles devront s’adapter à cette racisation et développeront, soit des stratégies d’assimilation comme le lissage des cheveux ou l’abandon de traditions du pays d’origine ("je suis comme vous"), soit des stratégies de résistance telles que l’acceptation de leur cheveu naturel ou un intérêt pour la culture de leur pays d’origine ("j’ai le droit d’être différent·e de vous"). Il est à noter que ces enjeux de race et les stratégies d’adaptation qui en découlent ont un coût : la charge mentale des personnes racisées est considérable et celles-ci relayent de fortes conséquences en termes d’image de soi, d’estime de soi et, plus généralement, de santé mentale.

La colonialité, une grille de lecture des rapports de domination entre féministes

" [...] il y a les féministes blanches qui ne se rendent pas forcement compte, bon, féminisme blanc en fait c’est quelque chose qu’il faut clarifier. Donc, par féminisme blanc, on entend un féminisme qui ne bénéficie qu’à la femme blanche, donc qui est déjà̀ quelque part émancipée par rapport aux autres femmes. Et parfois, l’émancipation même de cette femme blanche va passer par l’oppression des femmes de couleur. Par exemple, une femme blanche va te dire : "oui, moi, ma liberté́, c’est d’aller travailler tout en ayant des enfants". Ok, c’est très bien. Mais quand ta nounou que tu ne paies pas assez, qui est noire et, en plus, qui se ramasse des trucs racistes dans la gueuleEst-ce que ta libération est faite ? Mais à quel prix ? Je ne sais pas. [...]"

Inès, 20 ans, étudiante, proche de collectifs féministes et du Cyberféminisme

Issu du champ des études postcoloniales, le concept de "colonialité" permet de comprendre certains rapports de domination qui s’exercent à l’endroit des personnes racisées. Partant du constat que ces personnes appartiennent à des groupes sociaux anciennement colonisés et/ou esclavagisés, cette grille de lecture pose la question des rapports d’hégémonie – passés et actuels – de l’Occident à l’égard d’autres parties du monde et des conséquences que cela a sur les personnes racisées. Concrètement, le concept de colonialité du pouvoir renvoie aux traces qu’ont laissées les histoires coloniales d’hier dans les rapports sociaux d’aujourd’hui.

Ainsi, les colonisations ont construit une matrice coloniale nourrie de racisme ("les indigènes nous sont inférieurs par nature"), de sexisme ("les femmes nous sont inférieures par nature et les femmes indigènes nous sont disponibles sexuellement") et d’exploitation économique ("le fruit du travail des indigènes nous appartient ou peut être acquis à moindre coût").


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Ces systèmes de pensée raciste, sexiste et capitaliste de l’époque façonnent aujourd’hui les rapports entre l’occident et les groupes racisés, le principe organisateur de la colonialité étant la race et le racisme. En outre, on retrouve un rapport de colonialité particulièrement fort dans la production du savoir scientifique ou du sens commun : seules la science et/ou les valeurs occidentales sont jugées légitimes et universelles par opposition aux savoirs et valeurs des autres groupes qui sont jugés particularistes, folkloriques et/ou traditionnels.

Les 10 mécanismes de colonialité au sein des milieux féministes  

" [...] il y a des féministes mainstream qui se plaignent de ne pas être écoutées par les hommes mais qui, elles-mêmes, n’écoutent pas les féministes musulmanes ou afrodescendantes. Et elles ne réalisent pas qu’elles-mêmes sont déjà̀ dans une forme de privilège et, donc, il y a certaines féministes qui ciblent certaines communautés en faisant l’économie des propres discriminations vécues, par exemple, on dira qu’on est harcelée dans certains quartiers et pas d’autres. Mais le harcèlement, il est partout mais il se traduit de façon différente. Je veux dire que le harcèlement sexuel, il se trouve dans la sphère politique et encore plus qu’ailleurs".

"[…] Donc, cela est un problème pour moi car il y a une forme de dichotomie entre l’Occident et l’Orient, par exemple où l’Occident serait en avant et puis qu’il faudrait se fondre dans ce modèle-là. […] il y a des féministes qui sont elles-mêmes, dans des rapports de domination, qui s’opposent au voile et n’en comprennent, par exemple, qu’une seule définition : la soumission aux hommes. Et donc, pour moi, à partir du moment où une femme se définit librement et décide de porter un voile, elle est libre, elle est féministe et c’est son histoire, c’est son problème. Ce n’est pas à une autre femme d’aller la juger. [...] "

Sabah, 40 ans, cadre dans le milieu de la communication et proche de collectifs féministes

Dans le terrain étudié, à savoir les milieux féministes, dix mécanismes concourent au maintien de cette colonialité du pouvoir à l’endroit de féministes belges d’origine maghrébine :

  1. Une assignation de ces féministes aux matières communautaires ("la diversité") indépendamment de leur réel champ d’expertise ;
  2. Un déni de leurs compétences intellectuelles – pourtant attestées par leurs multiples diplômes universitaires – par l’affectation systématisée à des tâches subalternes et/ou sous-qualifiées ;
  3. Une délégitimatisation de leurs savoirs au sens large du terme ;
  4. Une confiscation de leur parole dans les espaces féministes par une distribution asymétrique de la parole selon la race ;
  5. Une injonction au silence sur les questions liées aux discriminations vécues (dans et hors des milieux féministes) se traduisant par des procès en communautarisme, des accusations de victimisation, la minimisation voire la négation de leur histoire ;
  6. Une essentialisation caricaturale et exotisée de la féminité maghrébine, entre hypersexualisation orientalisante ("beurette salope", forme contemporaine de la figure de Sherazade) et assignation à une maternité absolue et presque animale ("mama nourricière") ;
  7. Une stigmatisation de certains traits phénotypiques perçus comme trop "exotiques" avec une focalisation sur la texture des cheveux ("sauvages") et une valorisation des traits jugés comme occidentaux ("white passing") témoignant du reliquat d’un imaginaire colonialiste.
  8. L’imputation d’une religiosité atavique en dépit du caractère public et notoire de l’athéisme de certaines intéressées, assortie d’une sanction sociale liée à une suspicion d’un manque de discernement lié au fait religieux ;
  9. Une racialisation de leur confession présumée conduisant à une (con)fusion catégorielle entre l’origine ethnique et la religion générant la catégorie hybride de "l’origine musulmane" ;
  10. L’injonction à se conformer aux modèles occidentaux de la lutte féministe sous peine de disqualification par le recours à la rhétorique racialiste et raciste du choc des civilisations.

Ainsi, la race sociale opère comme la ligne de partage entre les féministes et confère une légitimité, selon qu’on puisse ou non se revendiquer d’un féminisme "de souche".

Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est major de la première promotion du master francophone de spécialisation en études de genre. Elle est également membre des collectifs féministes "Resisters" et "Collecti.e.f 8 maars".

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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