"Trop" ou "Pas assez bien": les journalistes sont toujours jugées sur leurs tenues vestimentaires

En 2020, les journalistes sont toujours jugées sur leurs tenues vestimentaires
En 2020, les journalistes sont toujours jugées sur leurs tenues vestimentaires - © Tous droits réservés

"Thi Diem Quach s’est, pour la première fois, habillée correctement" : le 27 juillet 2020, sur Twitter, une journaliste de la RTBF était gratifiée de ce commentaire conclusif et triomphal. Avec malice, notre consœur (accusée, sur le réseau social, d’être "habillée comme un sac") a choisi de répondre à son "juge" par l’humour. Anecdotique, l’affaire ? Très loin s’en faut.

Plus qu’un passe-temps, force est de constater : c’est un infini gisement de travail qu’est devenu le fait de commenter, en public, la tenue et le comportement des femmes, en particulier si ces dernières œuvrent en politique ou dans les médias.

Depuis des décennies, sans relâche, les ouvriers de la bienséance vestimentaire féminine se meuvent, creusent, suent, vocifèrent, argumentent, condamnent, brandissent une plume imbibée de bienséance, pendent haut et court femmes et jeunes filles, et ce, en particulier là où ils sont le mieux grisés de leur toute-puissance et là où ils sont le mieux orgueilleux de leur pourfenderesse virilité, j’ai nommé "LE réseau social".

Le string, plus extensible que la pensée élémentaire

Ainsi, aujourd’hui, en 2020, même si le fashion-grouillot accepte encore très péniblement que la femme porte la culotte, il semble, en revanche toujours qu’il lui soit insupportable que ladite culotte soit un string. Par string, entendez-moi bien, je ne parle pas exclusivement du mini-triangle de tissu couvrant le pubis et laissant les fesses nues ; non, par "string", je désigne tout ce qui paraît à d’aucuns "trop court", "trop décolleté", "trop moulant", "trop sexy", "trop moche", ou même (notez l’ironie) "trop masculin" ou "trop intellectuel". Oui, je le concède, le "string" est par nature un artefact vraiment très extensible, là où la réflexion élémentaire semble – elle – cruellement manquer de ces mêmes qualités.

Mais revenons à nos moutons, et en l’occurrence, à nos chemisiers  : "Thi Diem Quach s’est, pour la première fois, habillée correctement". Voilà – on l’a dit - ce que, le 27 juillet 2020, un internaute ( se disant "spécialiste des médias", intéressé par tout, "du cadrage à la diction") nous tweete, sur le réseau social bleu à l’oiseau blanc.

C’était la première fois de ma vie que j’étais réduite à une chemise !

Contactée à la suite dudit tweet, voici la réaction de l’intéressée : "Je suis médiatisée depuis dix ans, en tant que journaliste, pour la RTBF. (…) Habituellement, je ne réponds pas à ce genre de tweet, mais là, celui-là, je me suis dit qu’il était tellement grotesque, acerbe, gratuit, méchant, sexiste, que je lui ai répondu. C’était la première fois de ma vie que j’étais réduite à une chemise ! Moi, je m’habille comme je le veux et je n’ai pas à me laisser insulter ! (…) Ce qui m’a motivée dans ma réponse ? La réflexion suivante : ce Twitto aurait-il fait la même remarque à un homme ? La réponse est – bien sûr – non !".

Une enflure de mots qui prend des allures d’abcès sociologique

Une plongée dans les archives médiatiques donne raison à Thi Diem Quach. Pour illustration, en 2014, un présentateur de télé australien, Karl Stefanovic s’est livré à une expérience, dans le but de démontrer que les femmes étaient jugées sur leur look, là où les hommes l’étaient sur leur professionnalisme. Pendant un an, il a porté la même tenue. Résultat des courses : personne n’a réagi.

Et cet état de fait existe depuis que les femmes sont sorties de l’ombre pour investir la sphère publique. Ainsi, dès 1976, la ministre française Alice Saunier-Seïté se fait remonter les bretelles par Jacques Chirac, Premier ministre de l’époque, sous prétexte que la tenue de sa ministre "dégradait" la fonction ministérielle, jusqu’à salir "l’image de la France". Son crime ? Porter un pantalon.

En 1992, c’est Edith Cresson, la seule et unique femme à avoir jamais atteint le rang de chef de gouvernement en France, qui est moquée pour sa "coiffure féminine" et "sa manière de monter dans une voiture, en jupe". En 2012, la ministre française du logement, Cécile Duflot, est sifflée à l’Assemblée nationale, parce qu’elle porte… une robe à fleurs. La même année, elle est malmenée en Conseil des ministres à cause de son jean.


►►► A lire : Sexisme: Daniela Prepeliuc est-elle "trop enceinte" ?


En 2016, la présentatrice de France 3, Emilie Tran Nguyen croule sous les commentaires sexistes qui évoquent sa "légère robe estivale" et son "décolleté trop plongeant" qui "laisse apparaître son soutien-gorge noir" (soutien-gorge qui s’avère être un débardeur). La liste est interminable : en 2018, c’est la députée française Aurore Bergé qui est attaquée pour sa "tenue vulgaire" et son  décolleté "ultra-plongeant", dans l’émission "Salut les Terriens" de Thierry Ardisson, sur la chaîne de télé C8. En janvier 2020, c’est Daniela Prepeliuc, la présentatrice de la météo sur la RTBF, qui est malmenée à cause de sa robe jugée "trop près du corps", alors qu’elle est… enceinte.

Un androcentrisme qui a la peau dure

Dès lors qu’il s’agit des femmes qui accèdent à l’espace public, rien ne leur est épargné. La critique bouillonne sans mollir jamais (voir les commentaires incendiaires sur la coupe de cheveux de la porte-parole du gouvernement français, Sibeth Ndiaye, en 2019).

Au-delà du fait qu’elle flatte la petite lâcheté à l’œuvre lorsqu’on démolit une personnalité publique sur un réseau social, la critique vestimentaire/capillaire on-line de l’habit féminin porte en elle tout le condensé de notre fonctionnement sociologique occidental androcentriste. Il ne faut jamais oublier, comme nous le rappelle Anne-Marie Devreux (cf "Les sciences et le genre"), qu’il n’y a pas toujours eu deux sexes en sociologie.

Longtemps, l’on a été en présence d'un être général, d’un être mâle, porteur à lui tout seul des caractéristiques globales de l'Humanité tout entière. Cet "être général", représentant l’Humanité, se confondait avec l'être masculin. Pour rappel : l'androcentrisme est le fait de se centrer et/ou de privilégier l'analyse des hommes, des dominants et d’invisibiliser et/ou de sous-estimer les femmes.


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Les cheveux longs renvoient tantôt à la féminité, tantôt à la virilité

Même s’il est établi depuis belle lurette que les significations sont mouvantes, comme le démontre à merveille Gil Bartholeyns qui rappelle, notamment pour ce qui est de la chevelure  : "Il n’y a aucun déterminisme a priori entre un signe et une signification [...], et les cheveux longs renvoient tantôt à la féminité ou à la fragilité, tantôt à la virilité et au pouvoir ", il n’en demeure pas moins que nous évoluons dans un contexte culturel qui n’a de cesse de véhiculer des dichotomies telles que beauté/vulgarité ou non-facilité/facilité qui ne font que retranscrire les anciennes prescriptions centrées sur la chasteté et la "respectabilité" des femmes, toujours écartelées entre l’image de la mère et de la putain.

Si, pendant des décennies, l’habitude a tiré le corps et la parole des femmes vers le bas, sous le poids d’une gravité millénaire, aujourd’hui, les femmes publiques ripostent et refusent de s’adapter aux trépignantes exigences et aux injonctions farfelues de l’androcentrisme.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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