Tinder Surprise

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Cette chronique a été écrite pour l'émission radio "Les Grenades, série d'été", à retrouver chaque samedi de l'été sur La Première, de 9h à 10h.

Épisode 4 : sommes-nous tous égaux, toutes égales face aux applications de rencontre ?

Toutes les machines ont un cœur, paraît-il. Nous, en tout cas, ça fait un bail qu’on a sous-traité les nôtres, de cœurs, aux machines...

Les machines, c’est pas toujours ce qu’on croit. Celle dont je vous parle aujourd’hui ont des courbes douces, de tendres sentiments, et de jolis noms tout ronds : Fruitz, Lovoo, Badoo, Bumble, Meetic, Happn. Des noms qui glissent en bouche comme des bonbons. Je les ai à peu près tous goûtés, au cours des 20 dernières années. C’est pas ma faute à moi si j’ai reçu la puberté en même temps que l’ADSL.

Quand les apps de rencontre ont débarqué, 10 ans plus tard, me proposant la même chose, en mieux, j’étais déjà mûre à point pour y croquer à pleines dents

C’était l’époque où il fallait prendre le bus et être rentré avant minuit, l’époque où on n’avait pas encore le monde dans sa poche et où internet n’était encore qu’un vaste territoire non cartographié, un champ des possibles où on avançait masqué ou à découvert, et où la mise en scène permanente de nos avatars n’était pas encore de mise. C’est dans ce tiède océan d’anonymat que je cherchais l’amour. Ou plutôt “de l’amour”. C’est à dire qu’à 17 ans, chercher de l’amour revient à chercher quelqu’un qui vous entend, qui vous comprend, qui vous ressemble, qui vous espère, depuis la solitude de sa chambrine personnelle, sous les mêmes posters que vous.

J’ai excellé dans le flirt épistolaire, la romance à distance, l’amourette anonyme. Ce faisant, toutes à mes passions virtuelles, j’ai loupé quelques rendez-vous, persuadée que les gens qui m’aimaient étaient forcément ailleurs, loin, je n’ai jamais songé à répondre aux œillades discrètes de Boris, Wesley, Quentin, Laura ou Giancarlo. Tout ça pour dire que quand les apps de rencontre ont débarqué, 10 ans plus tard, me proposant la même chose, en mieux, j’étais déjà mûre à point pour y croquer à pleines dents.

L'arrivée de Tinder, un point de bascule

Dans l’histoire encore récente de la rencontre amoureuse sur internet, on note un point de bascule clair dans les rapports: c’est l’arrivée de Tinder en 2012...

Tinder, c’est la lanterne magique qui a déchaîné nos cœurs et libéré nos culs, l’entremetteur 2.0, le pourvoyeur de bonne compagnie, sorte de catalogue Neckermann de la drague qui, d’un simple effleurement du doigt quasiment reptilien, te permet de te procurer une dose d’amour à usage unique sans sortir de chez toi.

“Usage unique” ou pas en fait, vu qu’il y en a même qui disent qu’ils connaissent quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a trouvé le grand amour sur internet. En attendant, ça marche: Tinder, c’est plus de 10 millions d’utilisateurs journaliers qui, pris dans la valse infernale du choix infini, mus par l’espoir d’un baiser, d’un orgasme du cœur, d’un élan du cul, effectuent 850 millions de “swipe” par jour.

La performance n'est pas sans risques, car une IA n'est jamais neutre. Elle se nourrit des bases de données qu'on lui fournit, qui peuvent comporter des biais que l'algorithme va ensuite généraliser. Dans une société régie par le Big Data et les algorithmes, une IA pourrait par exemple déduire une situation socio-économique d'un code postal et ne proposer que des profils issus du même milieu à ses utilisateurs

Beaucoup s’y perdent aussi, pris dans la multipotentialité de ce dédales de corps et d’âmes présélectionnées pour toi, oui rien que pour tes yeux, parce que cette sublime blonde aux yeux bleux ou ce grand brun plein d’humour ne feront jamais le poids face au fantasme de la photo suivante, celle qui est peut-être encore mieux, encore plus sur mesure, cachée en dessous de la pile qui ne se réduit jamais.


►►► A lire : Les femmes et Tinder : Je t'aime moi non plus


Nous sommes toujours aussi seul.es

Et en tout cas, ça paie: Tinder aujourd’hui c’est plus de 6 millions d’utilisateurs premium, donc payants, et c’est aussi, depuis 2015, une action cotée en Bourse...

Oui, célibataire en goguette, depuis 2015, on a part de marché sur ta lune ! C’est même la tête de gondole qui fait battre pavillon aux actions du groupe Match depuis plus de 5 ans. Cette entrée en Bourse nous montre surtout que le marché de la solitude se porte bien.

France Gall chantait la solitude dans les villes de l’an 2000. 20 ans plus tard, on est toujours aussi seuls, mais on a moins de temps à consacrer à régler le problème, et on tolère de moins en moins l’incertitude, celle de devoir, peut-être, sortir de sa zone de confort physique et mentale, de s’ajuster à la différence de l’autre, à l’inconnu, à l’incertain. Alors, on sous-traite nos vies aux intelligences artificielles, sans vraiment assumer. Parce que swyper, ça reste un peu tricher.

Cette entrée en Bourse nous montre surtout que le marché de la solitude se porte bien

Pas sans risque

Plus romantique, l'app de rencontre française Happn se démarque en proposant à ses utilisateurs et utilisatrices de faire un premier pas virtuel avec des personnes croisées "dans la vraie vie". Mais, il y a forcément un mais...

Contrairement à ce que l'app affirme officiellement, elle ne peut pas géolocaliser les rencontres qui ont lieu à moins de 250 mètres, pour des raisons évidente de sécurité et de respect de la vie privée. C’est surtout l’algorithme derrière Happn qui, gavé de nos multiples faits et gestes géolocalisés, se charge de trianguler des corrélations qui dépassent l’entendement de nos petits cerveaux humains pour nous proposer des gens, pas loin de chez nous, qui ont tout pour nous plaire et s’insérer clé sur portes dans le programme de nos petites vies bien remplies. Parce que rencontrer quelqu’un OK, mais décaler ma session de crossfit, ça jamais ! 

Si on a inventé l’hyperchoix, on n’a pas encore mis la main sur l’hypertemps qui irait avec. Je t’engagerais donc, grand explorateur des multipotentialités romantiques, à poser ton téléphone et à ouvrir les yeux et les oreilles

Évidemment, la performance n'est pas sans risques, car une IA n'est jamais neutre. Elle se nourrit des bases de données qu'on lui fournit, qui peuvent comporter des biais que l'algorithme va ensuite généraliser. Dans une société régie par le Big Data et les algorithmes, une IA pourrait par exemple déduire une situation socio-économique d'un code postal et, constatant un phénomène d'endogamie dans ses bases de données, ne proposer que des profils issus du même milieu à ses utilisateurs.


►►► A lire : Quand les algorithmes reproduisent les stéréotypes sexistes


Des machines stupides

Idem, par exemple, avec la couleur de peau. C’est déjà ce qui se passe régulièrement. Et cela nous force à un constat un peu décevant pour nos imaginaires complotistes: les machines, ne sont pas malveillantes, elles sont juste stupides, trop limitées par leur logique pour saisir la pleine mesure d’un système aussi complexe et irrationnel que les envies et les attirances humaines. Dans la grande soupe des probabilités, parfois ça marche.

Mais ça prend du temps. Et si on a inventé l’hyperchoix, on n’a pas encore mis la main sur l’hypertemps qui irait avec. Je t’engagerais donc, grand explorateur des multipotentialités romantiques, à poser ton téléphone et à ouvrir les yeux et les oreilles. A te reconnecter avec ton voisin ou ta voisine de table avant que les gestes barrières, les confinements à répétition et les apps de rencontre n’atrophient définitivement nos mœurs. Parce que je pense sincèrement que le plus beau des profils ne remplacera jamais un face à face, si imparfait soit-il.

Épisode 4 : sommes-nous tous égaux, toutes égales face aux applications de rencontre ?

 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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