Théâtre vérité au National sur la ville secrète d'Oziorsk en Russie

Le Théâtre National ouvre sa saison avec un spectacle coup de poing mis en scène par Fabrice Murgia et Dominique Pauwels. Il s’inspire de l’accident nucléaire survenu en 1957, en pleine guerre froide, au complexe militaro-nucléaire de Maïak à Oziorsk, dans le sud de la Russie. Cet accident est considéré comme le troisième le plus important après ceux de Tchernobyl et de Fukushima. On y raffinait le plutonium pour les têtes nucléaires des missiles russes. Cet accident est peu et mal connu. Il n’a été révélé par les Russes qu’au milieu des années nonante. Oziorsk est une ville fermée, interdite d’accès.

En 2017, un nuage de ruthénium 106, un produit de fission issu de l’industrie nucléaire, traverse l’Europe. Ce nuage semble trouver sa source au complexe russe toujours en activité. Maïak est devenu un centre de retraitement des déchets nucléaires.

Une activiste et juriste russe originaire d'Oziorsk mène un combat pour briser le silence et aider les victimes russes de la catastrophe. Nadejda Kutepova s'est réfugiée à Paris, accusée d'espionnage par les autorités russes. Le metteur en scène Fabrice Murgia la découvre dans un reportage d’Envoyé spécial consacré à Oziorsk. Il la retrouve et part en Russie, au plus près de la ville interdite (il ne peut pas y entrer). Il rencontre des témoins, des activistes. Avec Dominique Pauwels et Nadezda Kutepova, il monte " La mémoire des arbres ", le troisième volet du cycle Ghost Road. L’acteur Josse de Pauw est vrai, juste, formidable.

Une pièce à découvrir au Théâtre National jusqu’au 22 septembre.


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Africa Gordillo a rencontré Nadezda Kutepova, une femme d'exception, fondatrice de l’ONG " Planète de l’espoir " en Russie. Cette militante des droits humains, y raconte cette ville secrète du complexe militaro-industriel russe.

Africa Gordillo: Que s’est-il passé exactement en 1957 ?

Nadezda Kutepova: Ce jour-là, le conteneur souterrain qui renfermait des déchets très radioactifs a explosé à cause d’une panne du système de refroidissement. Ce fut une grande explosion, 2 millions de Curie rejetés dans l’atmosphère. Un territoire de 23 000 km2 a été contaminé et 23 villages détruits. Les habitants ont été évacués.

AGo: Les faits se passent en 1957. Comment se fait-il que personne n’en ait jamais rien su ?

NKu: A l’époque, les Russes ne connaissaient pas cette ville secrète. Ce qu’ils savaient, c’est qu’il y avait une usine qui était un secret d’Etat. Les habitants de cette ville fermée étaient contraints de respecter ce secret d’Etat. Ils ont signé un document.

AGo: Donc les habitants avaient signé un document dans lequel il était spécifié qu’ils ne pouvaient rien dire ?

NKu: Exactement, c’était comme ça. Et s’ils parlaient, ils pouvaient être arrêtés voire exécutés à l’époque soviétique, bien sûr.

AGo: Vous avez grandi à Oziorsk. Quand vous êtes-vous rendu compte qu’il se passait quelque chose de bien plus grave que ce qu’on vous disait ? NKu Je n’ai rien entendu de spécial pendant mon enfance. La vie était celle d’une ville normale. Il y avait des rues, des avenues, des centres d’animation. Notre ville à l’époque était très riche. Je ne me rendais pas compte que ce n’était pas pareil dans les villes voisines. J’ai vu des choses bizarres comme des soldats, des barrages autour de notre ville mais quand ma mère m’a expliqué que c’était un secret d’Etat et qu’il ne fallait pas poser des questions, je n’ai posé aucune question. La première fois que j’ai eu des doutes, c’est après Tchernobyl quand les gens de Tchernobyl qui travaillaient à Oziorsk aussi ont commencé à critiquer l’Etat parce qu’ils n’étaient pas indemnisés pour le travail de nettoyage après l’accident de 1957. Là, je me suis dit que mon père était peut-être un liquidateur de cet accident…

AGo: C’est quoi un liquidateur ?

NKu : C’est un terme juridique russe qui désigne une personne qui nettoie la surface contaminée comme le militaire qui gardait le territoire, les enfants qui enterrent des récoltes ou le travailleur du complexe militaro-nucléaire de Maïak qui nettoyait des surfaces. Tout type de travail.

AGo: Et donc, vous trouvez que ce n’est pas normal. Vous faites des recherches. Et là, qu’est-ce que vous découvrez ?

Ma grand-mère est morte d’un cancer après avoir travaillé à Maïak. Idem pour mon père qui est un liquidateur de 57 ou de ma sœur née après l’accident et morte d’une maladie du cerveau.

NKu :J’étais invitée à une conférence où j’ai entendu le chef du département écologie d’une autre ville. Il parlait de l’accident de 57, du déversement de déchets radioactifs dans la rivière et je lui ai alors demandé : pourquoi y a-t-il deux vérités, une pour les habitants d’Oziorsk et une pour les autres ? Et il a répondu que les habitants d’Oziorsk sont patriotes. Pour ces habitants, l’Etat est plus important que le destin de quelques individus. J’ai aussi découvert l’histoire de ma famille. Ma grand-mère est morte d’un cancer après avoir travaillé à Maïak. Idem pour mon père qui est un liquidateur de 57 ou de ma sœur née après l’accident et morte d’une maladie du cerveau. Là, je ne pouvais rien faire pour mes proches mais j’ai décidé que je pouvais faire quelque chose pour les gens qui habitaient toujours à Oziorsk et qui souffrent. Cela dit pour ma famille aussi parce que je me considère comme une victime de cet accident, de ce mensonge. Ma famille n’a jamais été indemnisée par l’Etat pour ça. J’ai créé une association " La planète de l’espoir ", un endroit pour les gens désespérés où ils pouvaient croire en nouveau en la justice.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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