Syrie: une maternité aurait été bombardée délibérément

Syrie : une maternité aurait été bombardée délibérément
Syrie : une maternité aurait été bombardée délibérément - © Tous droits réservés

Le régime syrien, aidé de la Russie, a entrepris une nouvelle opération depuis mi-décembre pour reconquérir le nord-ouest de la Syrie. La chaine britannique Channel 4 a diffusé un reportage ce dimanche 9 février montrant comment une maternité a été ciblée par des bombardements. Des dizaines de futures mamans et des bébés avaient dû être évacué.e.s. Cet événement, qui date du 30 août 2019, n’est pas isolé. De nombreux hôpitaux et sites médicaux ont été pris pour cible depuis le début du conflit.

La guerre en Syrie dure depuis 2011. 9 ans plus tard, 380.000 personnes sont décédées et plus de la moitié de la population d’avant guerre a été jetée sur la route de l’exil : plus de 5 millions de personnes ont quitté la Syrie et 6 millions sont déplacées dans le pays. Une stratégie assumée par les forces syriennes selon Benjamin Peltier, coordinateur Syrie à Amnesty Belgique que Les Grenades ont interviewé.


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Que s’est-il passé dans la maternité d’Al-Iman, dans le nord-ouest de la Syrie ?

"Ce qu’il s’est passé est classique de la situation dans le pays. Selon une chaine britannique, des frappes ont touché une installation médicale, en l’occurrence une maternité. Dans le reportage, on suit les secours qui arrivent sur les lieux et qui doivent évacuer très vite, parce qu’une pratique constante de l’aviation est de frapper une première fois un lieu, d’attendre que les secours se rendent sur place, puis de frapper à nouveau pour toucher les Casques Blancs, c’est-à-dire les équipes de secours. Un bébé a été oublié dans une couveuse.

Le reportage accompagne les secours qui le retrouvent et essaient de lui trouver un autre endroit où il pourra être soigné. Il s’agit de l’une des régions les plus coupées du monde, il n’y a presque plus aucune ONG étrangère là-bas, les soins médicaux se réduisent de jour en jour et les convois médicaux ne vont qu’en diminuant".

Cette maternité n’a pas été la seule à avoir été ciblée ?

"Le New York Time a sorti une enquête très détaillée qui reprend un par un les sites médicaux qui ont été bombardés par l’aviation russe. La moitié de ces sites se trouvait sur la liste de l’ONU qui les recense justement pour éviter qu’on ne les bombarde ! Selon le journal, c’est un nombre trop élevé pour que cela soit le fruit du hasard ou des erreurs.

Les journalistes formulent donc l'hypothèse incroyable que les Russes se serviraient de cette liste pour retrouver les infrastructures médicales et les bombarder délibérément. Il existe aussi l’enregistrement dans le cockpit d’un pilote russe où ils annoncent à l’avance les coordonnées du site qu’ils vont bombarder, ce sont les coordonnées exactes d’une installation médicale.

Ce sont des éléments qui permettent d’attester que ce ne sont pas des bavures mais que les installations médicales sont des réelles cibles. Un communiqué de Médecin Sans Frontières Belgique, sorti il y a quelques jours, explique comment le fait de cibler les hôpitaux provoque des conséquences catastrophiques sur le plan sanitaire et humanitaire".

Ils ne veulent pas de la population qui s’est soulevée contre eux

Pourquoi est-ce que ces lieux sont bombardés ?

"C’est une politique du régime d’Assad depuis le début de la guerre, c’est aussi une politique que la Russie a utilisée, à Grozny, en Tchétchénie dans les années 2000 par exemple. Quand ils récupèrent un territoire, ils veulent qu’il soit vidé de sa population. Deux villes majeures ont été récemment reprises par les forces syriennes, Maarat al-Nouman et Saraqeb. Ces deux villes comptaient plus de 100.000 habitant.e.s avant la guerre. Ils les ont récupérées en ruine.

Ils ne veulent pas de la population qui s’est soulevée contre eux. C’est une politique assumée de faire fuir les gens, qu’ils et elles partent à l’étranger. Pour cela, ils visent trois choses : les infrastructures médicales, les boulangeries (le pain est l’aliment de base en Syrie) et les centres de la défense civile (les casques blancs).

Ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne bombardent pas la ligne de front, notamment parce que l’aviation syrienne ne dispose pas de bombes guidées précises qui sont trop chères, ils ne disposent que de barils d’explosifs, donc s’ils frappaient la ligne de front, ils toucheraient aussi leurs propres troupes. Ils frappent à l’arrière, c’est-à-dire les civil.e.s dans les espaces urbains".

Et pourtant, ces attaques sont présentées dans les médias comme permettant de chasser les djihadistes de Syrie, qu’en pensez-vous ?

"Cela fait partie du récit médiatique et ce n’est pas faux. La faction militaire qui domine cette région est extrémiste. Le problème, c’est que dès qu’on parle de djihadistes en Occident, la messe est dite, ce sont les ennemis, tout ce qu’on entreprend contre eux est légitime. En Syrie cependant, le régime est bien plus meurtrier et pratique aussi des crimes contre l’humanité.

Un rapport Amnesty publié en 2017, intitulé 'Abattoir humain, pendaisons de masse et extermination à la prison de Saidnaya', montre l’échelle industrielle et organisée des violences commises par le régime syrien. Dans nos esprits, ils continuent à être du bon côté parce qu’ils combattent les djihadistes. On ne se pose pas la question de ce que la population locale voudrait. Si on imaginait qu’elle votait avec ses pieds, on voit clairement que la population ne retourne pas vivre dans les villes récupérées par le régime.

Les gens ne fuient pas vers ces zones, ils restent vivre sous le contrôle des djihadistes, un contrôle qu'ils ne sont pas les seuls à assurer, il y a d'autres factions, et qui n'est jamais parvenu à étouffer la voix de la société civile. On a vu ces populations manifester contre les djihadistes à de nombreuses reprises. Ces populations s’opposent aux grands groupes djihadistes qui occupent la région, elles sont prises entre deux feux. Cela rend le conflit très compliqué à être rapporté dans les médias".

Non seulement l’Europe ne fait rien mais en plus elle refuse d’accueillir ces gens qui fuient la guerre

Vous parlez d’"une culture de l’impunité en Syrie", que pensez-vous de la réaction des instances internationales ?

"Je pense qu’il y a un phénomène d’usure qui fait que les ONG internationales ont quitté la région. L’ONU est également devenue très timide, il n’y a plus de résolutions qui sont prises, peut-être parce qu’ils savent que la Russie mettra son veto, ce que le pays a toujours fait. Ils n’essaient même plus. Je pense au contraire qu’il faudrait continuer à les forcer à mettre leur veto parce que cela les affaiblit. Il y aussi des discussions au Conseil de Sécurité mais sans réel impact.

Plus aucun pays ne réagit, c’est comme si on avait abdiqué devant la réalité des armes. C’est inquiétant. Cela signifie que l’on se couche devant la loi du plus fort : le régime syrien, aidé de la Russie et de l’Iran. En terme de protection des civil.e.s, c’est assez dramatique, on dirait que si on a une puissance militaire, on peut faire ce que l’on veut.

Le documentaire "Pour Sama" de la réalisatrice syrienne Waad al-Kateab a été en lice lors de la cérémonie des Oscars, il y a quelques jours. Son mari a écrit une lettre demandant au secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, de venir visiter le pays, au moins les camps à la frontière. Il explique que si l’ONU n’a plus de pouvoir politique, elle a encore un pouvoir symbolique.

Tout le monde en Occident semble également d’accord pour dire qu’il ne faut pas intervenir militairement. Cette impuissance est aussi de notre faute, nous sommes impuissant.e.s parce que nous ne faisons rien. Il y a beaucoup d’autres choses à faire qu’une intervention militaire.

En tant que pays, on peut insister auprès de l’ONU, on peut aller en visite, on peut remettre des prix à des personnes importantes qui ont fait des choses sur place.

En Belgique, aucune association de la société civile ne se mobilise clairement sur la Syrie, c’est assez impressionnant. A chaque fois que le régime avance, des villages se vident. C

omme la frontière turque est fermée, les Syrien.ne.s se retrouvent dans des no man’s land et des camps. L’Union européenne demande à la Turquie de s’assurer que les migrant.e.s ne rentrent pas.

Non seulement l’Europe ne fait rien mais en plus elle refuse d’accueillir ces gens qui fuient la guerre. L’Europe n’accepte même pas les conséquences de ses politiques".

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