"Sylvia" ou l'histoire d'une feministe malgré elle, la création envoûtante à ne pas manquer

Sylvia, la pièce de Murgia et Pierlé
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Sylvia, la pièce de Murgia et Pierlé - © Hubert Amiel

Les femmes créatrices sont particulièrement dans l’actualité ces temps-ci: la pièce Sylvia mise en scène par le dramaturge Fabrice Murgia retrace le parcours douloureux de l’écrivaine Sylvia Plath pour se faire une place au soleil de l’écriture et qui se suicidera à trente ans. Dans le cadre de la chaire Suzanne Tassier à l’ULB, la philosophe Geneviève Fraisse vient donner en avril-mai[1] une série de conférences sur le thème du parcours de la femme créatrice :"Qu’une femme puisse être poète ou femme auteure, actrice, peintre ou sculptrice pose la question du droit autant que celle de la jouissance, de l’accès légitime à l’exercice artistique autant que de la revendication des passions qui l’accompagnent".

Petit parcours de la combattante créatrice, à travers l’itinéraire de Sylvia… Me nommer pour être

Sylvie Plath est désignée en anglais par " poet " et " novelist ", non marqué par le genre en anglais : en français, suivant les sites, elle est poète ou poétesse. La diversité des termes pour nommer les femme créatrices dans le domaine littéraire a longtemps été multiples :depuis l’ancien français en effet coexistèrent poéteresse, poetisse, poetissesse, poetrisse… de quoi faire s’étrangler les puristes! Mais, progressivement, poète va s’imposer, poétesse gênant pour des raisons plus sociales sans doute que linguistiques: les femmes hésitent à se l’appliquer par modestie et pour les possibles stigmates du genre marqué à l’époque  : valait-il mieux être auctor pour ne pas être la cible d’attaques genrées [2]?

La désignation des femmes créatrices rejoint le combat pour leur visibilité : dans une étude scrupuleuse parue en 2012, la chercheuse Aurore Evain retrace l’éviction progressive du mot latin autrix au profit d’auctor, La disparition programmée du mot au XVIIème siècle va à l’encontre de la réalité puisque les autrices se multiplient à l’époque et tentent encore d’user du terme, comme Marie de Gournay  femme de lettres et fille d’alliance de Montaigne. Aujourd’hui, autrice fait un flamboyant retour, précisément en vertu de son glorieux passé.

Quant à écrivaine, mot de " mauvaise augure "(ce sont les mots de l’académicien Frédéric Vitoux), objet encore de fantasmes linguistiques (le fameux: " on entend vaine dans le mot écrivaine…) et sociaux (Christine Angot le refuse parce que le mot la ramène à son sexe et pas à son écriture), il continue son " bonhomme " de chemin.

Si le fait de nommer a donc posé problème à travers les siècles, c’est évidemment aussi parce que être femme créatrice posait problème à la société et l’histoire littéraire a longtemps marginalisé les femmes dans l’histoire de la création. Notamment parce que ces femmes mettent à mal les stéréotypes et l’idéologie de l’éternel féminin, de la muse inspirante, de la mère dévouée à l’éducation des enfants ou au génie masculin (Vanessa Gemis 2011[3]).

"Fantastique bas-bleu à la tête de cheval"[4]

En 1769 l’abbé Joseph de La Porte, poète et critique littéraire, publie une anthologie où il répertorie une centaine d’écrivaines du XVIIIème siècle. Au delà de la compilation, il veut  prouver " que l’esprit n’est point incompatible avec la beauté ",  ce qui ne l’empêche pas de dépeindre de façon critique les femmes de lettres lades, et surtout … masculines : par exemple Mademoiselle de Lussan, autrice célèbre à l’époque par ses nombreux contes et romans est décrite en ces termes  : " sa figure [...] n’annonçait pas les obligations qu’elle avait à l’amour : elle était louche et brune à l’excès. Quiconque l’eût entendue sans la voir l’eût prise pour un homme ; ". Certaines écrivaines vont jusqu’à mentir sur leur physique pour pouvoir écrire en plus grande liberté : en 1750, Jeanne Leprince de Beaumont, la célèbre autrice,notamment de La belle et la bête, insiste sur son manque de beauté.  : " Je n’étais pas jolie à vingt ans, j’en ai quarante […] "[5]

Le physique des autrices est donc intrinsèquement mêle à la question de leur talent et Sylvia Plath  dans son unique roman La cloche de détresse, l’évoque par petites touches, elle qui se sentait déplacée par rapport aux canons plastiques des années 50/60 (les photos nombreuses qu’on possède d’elle montre une très belle femme pourtant) et qui tentait de résister à ces injonctions aux femmes de tenir leur rang d’objets de désirs pour des mondanités éprouvantes et des rapports de séduction épuisants. Un critique parla de son écriture qui séduit sans convaincre, la ramenant encore au stéréotype de l’éternel féminin séducteur.

Mon génie n’est pas dans mon utérus

Sylvia PLath, par le biais de son double littéraire Esther Greewood, ne veut pas se marier et craint la maternité stérilisante. Elle aura pourtant deux enfants avec le poète et écrivain Ted Huges avec qui les raports étaient ambigues du point de vue de leur réalisation professionnelle respective : voulant se couler dans le moule de la parfaite épouse au service de son grand homme, elle se rongeait d’écriture rentrée.

Dans les archétypes, la femme est plus traditionnellement vue comme source d’inspiration, comme muse ou comme femme de l’ombre protectrice, veillant à l’éclosion du génie masculin. La création est plutôt ramenée à la procréation. C’est l’un des tiraillements de Sylvia Plath, qui appelle finalement pour la femme créatrice l’archétype négatif de la … mauvaise mère, celle qui abandonne ses enfants en leur préférant la mort.

Les tiraillements de Sylvia s’ancraient aussi dans la peur d’être satisfaite sexuellement, comme si cette jouissance allait lui retirer sa puissance d’écriture.  Dans les représentations collectives, maternité et sexualité n’ont jamais fait bon ménage.

"Mourir est un art"

Sylvie Plath s’est donnée la mort le 11février 1963. Le lien entre création et suicide ne semble pour le coup pas genré au sens où de nombreux écrivains se sont aussi donné la mort (pour ne citer que Romain Gary, Henry de Montherlant, Gilles Deleuze, Drieu La Rochelle, Yves Navarre, Edouard Levé)  mais se " féminise " dans le discours ambiant qui a tendance à assimiler cette décision à un geste inopiné, déséquilibré lié à une neurasthénie, un bovarysme, une hystérie…ce que traduit a contrario  très bien ce commentaire de Patti Smith sur la suicide de Virginia Woolf :  " elle ne s'est pas précipitée vers la rivière Ouse, elle y est entrée résolue. Elle a choisi de mettre fin à sa vie comme elle l'avait menée, en esprit libre et indépendant ".

Pour Sylvia, " féministe malgré elle " il semble que la trahison de son cher poète, en plus d’une vie devenue difficile économiquement et d’une santé mentale constamment en lutte contre les soins brutaux de l’époque (elle subit, entre autres de nombreux électrochocs lors de ses séjours en hôpital psychiatrique) eurent raison de sa soif de poétesse.

Je ne voudrais pas terminer sans une note d’optimisme, hommage à ces autrices ayant choisi la mort, par ces mots d’affirmation militante d’une autre poétesse américaine, Audre Lorde qui osa revendiquer les multiples aspects de sa personnalité et de son vécu social et intime :  "je vous parle en tant que poète, noire, féministe, lesbienne, mère, guerrière, professeure et survivante du cancer ".

Laurence Rosier, contributrice

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

Les prochaines dates en Belgique de la pièce Sylvia sont :

MARS – Mons Arts de la Scène (BE) : Le 26 mars

Toneelhuis & Opera21 – deSingel – Anvers (BE) : Les 25 et 26 avril

 

 


 

[1] https://www.facebook.com/events/337706680179713/

[2] Anne Debrosse, Le mot poétesse ou la tentation de l’épicène (XVI-XVIIème siècles en ligne https://www.persee.fr/doc/rhren_1771-1347_2014_num_78_1_3361

[3] Vanessa Gemis, Femmes et champs littéraires en Belgique francophone  1880-1940, en ligne https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2010-2-page-15.htm

[4] "un fantastique bas-bleu à la tête de cheval" https://www.letemps.ch/culture/femmes-laides-revolutionnaires

[5] d’après l’article de  Suzan Van Dijk : la beauté des femmes écrivains au XVIIIème siècle : la preuve de leur illégitimité ? en ligne https://books.openedition.org/pulm/1052?lang=fr

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