Sur le corps des hommes, des injonctions viriles à déconstruire

Sur le corps des hommes, des injonctions viriles à déconstruire
Sur le corps des hommes, des injonctions viriles à déconstruire - © Malte Mueller - Getty Images/fStop

La fin de cette saison estivale nous l’a encore montré : le corps des femmes est soumis à de nombreuses injonctions et pressions. Si les logiques de domination ne sont évidemment pas les mêmes, le corps des hommes est, lui aussi, renvoyé à des normes, viriles cette fois.

Le mémoire et projet Normâle pose une question principale : quel rapport entretiennent-ils avec leur corps ? Vingt-trois hommes bruxellois, âgés entre 20 et 30 ans, se sont confiés sur leurs doutes, leurs complexes et leurs fragilités.

Hercule, ce modèle

En 2020, les canons de la beauté virile correspondent toujours à un homme grand, ni trop gros, ni trop mince, musclé, poilu (mais pas trop), sexuellement actif et puissant : c’est le modèle herculéen. Beaucoup d’entre eux ont du mal à correspondre ou à accepter ce modèle. C’est ce dont témoignent les vingt-trois hommes qui ont participé à ce projet.

Il n’y a pas que la taille qui compte

On a toutes et tous en tête cette norme qui veut que "l'homme doit être plus grand que la femme" dans les couples hétérosexuels. Il s'agit de la male taller norm (la norme de l'homme plus grand). Être grand fait donc partie des caractéristiques physiques évaluées comme viriles ou au moins masculines.

Il s'agit bien d'une norme de genre qui renforce une image de puissance, de grandeur, de présence, considérées comme autant de qualités pour un homme. Léon, architecte, rend compte de ce décalage : "J’ai vu tous mes amis grandir et devenir plus musclés. Et moi, je restais un enfant. Je me sentais décalé. Je suis arrivé à 1m70. Je voulais grandir plus. Et on me disait "ne t’inquiète pas, tu vas encore grandir" : je n’ai jamais grandi. Tout un moment, ma mère m’achetait des vêtements plus grands parce que j’allais grandir. Finalement, j’ai pu les donner parce que je n’ai jamais grandi."

Ainsi, dans le domaine la séduction hétérosexuelle, les hommes grands sont favorisés, au détriment des plus petits. Ces derniers sont souvent perçus comme moins virils par les femmes mais aussi par les autres hommes. 

"Ça a été un long moment assez difficile, surtout en humanités parce que c’est la période des premières expériences amoureuses Les filles ne veulent que des garçons plus grands qu’elles. C’était assez pénible", poursuit Léon.

De tout poil

Barbe, poils sur le torse, les jambes, les aisselles : la pilosité reste un attribut viril. Entre en avoir trop ou pas assez, il s’agit de trouver la juste mesure. Certains se préfèrent poilus. D’autres se rasent ou s'épilent. C’est notamment le cas de Nicolas, développeur web : "C’est une préférence personnelle : je n’aime pas les poils. Je me rase les dessous de bras. J’essaie de m’épiler les épaules. J’ai acheté des lingettes de cire. Les fesses, il faudrait que je les fasse un jour parce que c’est un enfer. Je me rase les testicules."

Les cheveux tiennent une place importante dans la symbolique. Si leur perte peut être synonyme de vieillesse, elle peut également être vécue comme une dévalorisation. C’est ce qu’explique Gaspard, biologiste: "Sinon, ce qui me dérange le plus dans le fait de vieillir, ce n’est pas d’avoir des cheveux blancs mais c’est de perdre des cheveux parce que les cheveux donnent un caractère à un visage."

Mes cheveux ont été très critiqués. Soit on me traitait de hippie, soit on me traitait de meuf

Paul s’occupe de la création de sons pour jeux vidéo. Il a dû se défaire de sa longue chevelure pour des raisons professionnelles. Ses cheveux le faisait passer pour négligé ou féminin : "Mes cheveux m’ont frustré parce qu’ils n’étaient pas comme je voulais. Je portais les cheveux longs. J’ai vraiment des cheveux très frisés alors que je voulais des longs cheveux soyeux et relativement lisses. Mes cheveux ont été très critiqués. Soit on me traitait de hippie, soit on me traitait de meuf."

Trop mince, trop rond

"Tu as le poids d'un mouchoir", "pédé", ces remarques en apparence anodines renvoient à l'image qu’un homme se doit d’être fort, large et dessiné. La minceur est alors associée à une certaine fragilité, une faiblesse, une masculinité diminuée, une féminité honteuse. Pour la philosophe Olivia Gazalé (Le mythe de la virilité : un piège pour les deux sexes, 2017, Robert Laffont), un homme perçu comme efféminé est considéré comme inférieur et sera rejeté dans "l'inframonde des sous-hommes".


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"J’étais assez mince quand j’étais jeune. Ce qui me marquait le plus, c’était les voisins un peu plus âgés que mes parents qui me disaient de manger plus, que je devais grossir. Je trouve ça bizarre comme remarque. C’est déplacé.", témoigne Maël qui travaille dans la biotech. Il poursuit : "J’ai des longues jambes, très fines. J’ai eu des remarques d’inconnus qui m’ont dit " c’est des bâtons, on pourrait les casser ". C’est vexant. C’est une fragilité à laquelle tu n’as pas envie d’être associé."

"J’ai été complexé par le fait que j’étais maigre pendant mon adolescence. Quand ma vie s’est stabilisée, j’ai pris quelques kilos. Dans ma tête, c’était trop parce que j’étais habitué au corps que j’avais avant. À tel point que maintenant je regrette presque l’époque où j’étais trop maigre. Quand je suis arrivé à l’université, on me faisait des remarques sur le fait que j’étais très mince. On me disait que j’avais le poids d’un mouchoir. Quand j’ai pris du poids, on m’a dit que j’avais pris de la couenne", explique Raphaël, chanteur et guitariste dans un groupe de métal.

J’étais assez mince quand j’étais jeune. Ce qui me marquait le plus, c’était les voisins un peu plus âgés que mes parents qui me disaient de manger plus, que je devais grossir. Je trouve ça bizarre comme remarque. C’est déplacé

Ce dernier récit montre bien la tension entre désir de ne pas être trop mince et la peur de grossir. Être gros est un des stigmates les plus ancrés dans la société. Il est associé à des caractéristiques négatives. Longtemps l'apanage des femmes, les injonctions à rester mince touchent désormais de plus en plus les hommes. Pour eux, les poignées d'amour, les rondeurs, les hanches larges peuvent renvoyer à une silhouette plus féminine qui les dévalorisent.

"Mon ventre est là où je stocke le plus de gras. C’est une compétition acharnée contre moi-même pour être moins gros. Selon les représentations dans la publicité, un homme de 250 kilos, ce n’est pas viril", explique Gaspard.

Finalement, qu'il soit trop mince ou trop gros, leur corps est moqué pour son manque de virilité selon la norme masculine.

Le sexe et la performance

Symbole par excellence de la virilité, le pénis est souvent l’objet d’inquiétudes : est-il dans la norme ? La taille est un sujet quasi incontournable. Les hommes ont besoin d’être rassurés et validés. Parfois la pression est telle qu’ils n’osent pas se comparer de peur d’être tournés en ridicule.

Pour Léon, "la taille du sexe reste taboue entre mecs. Même de très bons amis vont mentir là-dessus. Ce n’est pas quelque chose que tu peux demander à des amis : "tu ne trouves pas qu’elles sont énormes dans les porno ?". Ils vont dire que c’est juste un peu plus grand que chez eux."

Les inquiétudes ne s'arrêtent pas à l'aspect que peut avoir le pénis. Plus qu'un pénis, il s'agit d'un phallus, "un sexe-symbole-de-puissance" pour reprendre l’expression d’Olivia Gazalé. L'érection sert de preuve de cette puissance, ce qui mène à une insécurité : que se passera-t-il en cas de défaillance?

Ce qui était très important, c’était le regard des autres. On me connaissait comme le gars qui allait séduire. J’avais besoin de cette reconnaissance

À propos de performance, la course aux conquêtes n'est jamais loin. Plus qu'un plaisir, il s'agit d'une question de prestige : "Le plaisir de pouvoir dire le lendemain à ses amis qu’il "s’est fait" cette fille est plus intense sur l’acte en lui-même", analyse le sociologue Raphaël Liogier (Descente au cœur du mâle, 2018, Les liens qui libèrent).

Ce besoin de reconnaissance, Nicolas l’a vécu et le décrit : "L’alcool m’aidait à avoir confiance en moi. Je voulais absolument coucher, être un homme, être fort. Il fallait que je sois le gars aux 10.000 conquêtes. Il fallait que j’en aie le plus possible. Je faisais le gars détaché mais je n’étais pas fier de moi. Après, je me sentais mal et triste. Ce qui était très important, c’était le regard des autres. On me connaissait comme le gars qui allait séduire. J’avais besoin de cette reconnaissance."

Passé et futur

À l’instar des injonctions à "être fort" et "ne pas pleurer", le modèle corporel viril est véhiculé par la famille, l’école, les pairs, les médias et la culture. Les jeunes garçons apprennent ainsi à désirer ce modèle et à tenter d’y correspondre.

Quasiment tous ceux qui ont participé au projet Normâle ont raconté avoir dû garder leur tee-shirt à la plage, suivre un régime, couper leur cheveux, endurer le regard des autres hommes à la salle de sport ou encore avoir été insultés de “pédé” ou de “femmelette”.

Pour Maël, "l’idéal de la masculinité est pourri parce qu’il ne correspond pas à tout le monde. C’est mon expérience et j’imagine que c’est l’expérience de la majorité des hommes parce qu’on ne peut pas coller à cette image-là. Ça demande beaucoup d’investissement si on veut y coller et il y a d’autres choses mieux à faire que ça."

Les hommes rencontrés ne sont pas à l’aise avec le modèle imposé de la virilité et appellent à imaginer d’autres façons d’aborder la masculinité.

Normâle s’inscrit dans un désir de normaliser la prise de parole des hommes à propos de sujets personnels et intimes ainsi que de montrer qu’une déconstruction de la virilité est possible.

Tous les témoignages présentés dans cet article sont à retrouver en intégralité en version audio sur le site du projet.


La série "Déconstruire les masculinités toxiques"

Premier article - "Sois fort, ne pleure pas"

Deuxième article - "Je suis un monstre qui vous parle"

Troisième article - "On ne naît pas homme, on le devient"

Quatrième article - "Le sexe et le mâle"


Leila Fery est diplômée en sociologie, anthropologie et journalisme. Actuellement, elle étudie au sein du Master de spécialisation en études de genre.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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