Sororité: pour ou contre?

Sororité: pour ou contre?
Sororité: pour ou contre? - © Giuseppe Manfra - Getty Images

"Sororité : utiliser ce mot c'est modifier l'avenir", écrivait, en 2019, la féministe Chloé Delaume dans son essai sur la sororité intitulé "Mes bien chères sœurs". L’autrice française, qui vient de sortir un nouveau roman, "Le cœur synthétique", estime que le mot "sororité" est celui qui permettra de rompre avec les comportements individuels de rivalité féminine, d’en finir avec les logiques hiérarchiques verticales du patriarcat.

En 2020, alors que le mouvement #MeTOO de libération de la parole féminine et de solidarité entre les femmes célèbre ses trois ans d’existence, voilà qu’une voix discordante dans le débat féministe, celle de la philosophe belge Griet Vandermassen nous explique – en substance – que tout ça, la "sororité", c’est bien beau, mais que (sic) "Les femmes sont peu enclines à la sororité".

Les francophones qui ne lisent pas le Néerlandais sauront gré au travail de traduction du site d’info belge "Daar-Daar", co-créé par la journaliste Joyce Azar, grâce auquel la chronique de la philosophe, rédigée en néerlandais, leur est accessible.

Il aurait existé, à l’origine de l’Humanité, jusqu’au Néolithique, partout dans le monde, un système matriarcal pacifique, plus ou moins égalitaire entre les sexes, basé sur les alliances et la parenté et non sur la conquête et la guerre

Heide Göttner-Abendroth, philosophe

Le garçon sauvageon et la fillette infirmière

"Par nature", affirme Griet Vandermassen, "les garçons tendent à former des coalitions. De nombreux éléments portent à croire que l’esprit grégaire masculin remonte aux prémices de l’évolution de notre espèce". Une thèse que réfute vivement la philosophe allemande Heide Göttner-Abendroth, qui, via la nouvelle branche des sciences humaines qu’elle a créée, "les études matriarcales modernes", plonge dans la Préhistoire pour affirmer qu’il aurait existé, à l’origine de l’Humanité, jusqu’au Néolithique, partout dans le monde, un système matriarcal pacifique, plus ou moins égalitaire entre les sexes, basé sur les alliances et la parenté et non sur la conquête et la guerre.


►►► A lire aussi : Scoop ! Même les femmes de la Préhistoire ont été invisibilisées


Et la philosophe-sociologue-anthropologue de rappeler qu’il existe aujourd'hui encore, dans le monde, des millions de gens, qui ne vivent pas selon un modèle patriarcal. Griet Vandermassen n’en parle pas et arque-boute sa pensée contre les différences biologiques entre hommes et femmes.

Ainsi, en mars dernier, dans un entretien avec Trends-Tendances, elle affirmait : "Depuis le début du 20e siècle, des études ont montré invariablement que les garçons sont davantage attirés par les objets techniques, tandis que les filles s'orientent plus spontanément vers le social. On constate un tel écart aussi bien dans les pays où les rôles des hommes et des femmes sont définis de manière traditionnelle que dans les sociétés émancipées comme la nôtre."

Sororité et cultures autochtones d’aujourd’hui

La messe patriarcale semble dite. Qu’ils aillent tous se rhabiller, ceux et celles qui estiment que la domination masculine et les rôles joués par les sexes ne sont pas biologiquement mais culturellement prédéterminés : les Françoise Héritier, autrice de "Masculin/ Féminin. La Pensée de la différence", les Pierre Bourdieu, auteur de "La Domination masculine", ou les Simone de Beauvoir avec son "Deuxième sexe". 

"Il me semble que le point de vue de cette philosophe belge est assez limité", s’étrangle poliment Heide Göttner-Abendroth, autrice du pionnier ouvrage "Les sociétés matriarcales - Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde", enfin traduit en français. Cette grande dame du féminisme, qui a organisé trois congrès mondiaux sur le matriarcat, s’intéresse aux Mosos, en Chine ou aux Bembas de Zambie, et constate que la sororité est là et bien là, et que ce sont les femmes qui manipulent les objets techniques.

 Les garçons sont élevés dans l’idée de maintenir la cohérence de leur groupe, contre les femmes

Heide Göttner-Abendroth, philosophe


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


La sororité fait voler en éclats le pouvoir masculin

"Cela fait quarante ans que j’étudie les sociétés matriarcales passées et existantes et je peux vous dire que la sororité existe bel et bien. Ce n’est pas un vain mot (…) La solidarité entre femmes existe et elle est forte, mais elle existe surtout là où les femmes sont reliées entre elles par un lien de sang, une lignée matrilinéaire et matrilocale engendrant des sociétés pacifiques et spirituelles qui reposent sur une économie en commun et l’absence de propriété privée".

Face au constat posé par Griet Vandermassen, selon lequel les petits garçons se plaisent dès leur plus jeune âge à jouer en groupe, là ou les filles préfèrent jouer les infirmières, Heide Göttner-Abendroth estime que "comme les filles sont élevées dans une société patriarcale, elles sont évidemment extrêmement compétitives entre elles, notamment, pour être celle qui va le plus plaire aux hommes. De fait, il existe dans notre société, un mouvement de solidarité masculine très fort, dès l’enfance, parce que les garçons sont élevés dans l’idée de maintenir la cohérence de leur groupe, contre les femmes".

Et la philosophe allemande de conclure : "Lorsque les femmes se serrent les coudes, quand elles sont solidaires et font preuve de sororité, les hommes perdent leur position de force".


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK