Solidarité en temps de pandémie: une affaire genrée?

Suite aux mesures prises par le gouvernement, la Belgique vit depuis vendredi minuit au rythme du confinement. En ces temps troublés et inhabituels, les initiatives citoyennes ont rapidement fleuri sur internet. Comme en Italie, qui vit en quarantaine nationale, ou l’Espagne et la France, fortement touchées, les réseaux sociaux viennent prêter main forte aux personnes les plus isolées ou en difficulté face à ces nouvelles conditions de vie. Un serrage de coudes qu’on a pu observer aussi à d’autres moments critiques de nos sociétés connectées, comme la crise des réfugiés en 2015, ou le ‘lockdown’ suite aux attentats de 2016.

Lancé vendredi matin, le groupe Facebook Solidarité Solidariteit Brussels Bruxelles Coronavirus comptait plus de 7000 membres ce lundi. Fonctionnant comme une plateforme d’aide connectant celles et ceux qui en ont besoin et celles et ceux qui peuvent en offrir, on y discute courses, garde d’enfants, fabrication de masques ou séries à binge-watcher. Chaque offre ou demande postée sur le mur du groupe est relayée dans des sous-groupes locaux (Ixelles, Etterbeek), ou thématiques, grâce à une mini-équipe de bénévoles spontanément constituée. "Notre objectif premier est de sortir du web et d’agir localement, avoir un impact concret dans le monde réel – en respectant les mesures sanitaires bien sûr. Et ça marche !" explique Jehanne, une des initiatrices. "J’en ai parlé à une amie, qui m’a connectée à des connaissances à elle. La discussion s’est vite emballée, et en deux temps trois mouvements, c’était lancé ! Et 72 heures plus tard, honnêtement je suis bluffée. C’est comme si j’avais un nouveau métier. Il y a une interconnexion totale entre les membres de l’équipe, une grande fluidité, et capacité d’adaptation : c’est fascinant à quel point ça fonctionne bien. Surtout avec des inconnus !" Car les personnes derrière le projet – toutes des femmes jusqu’ici – ne se sont encore jamais vues en vrai. "On a trop hâte de boire un verre quand tout ça sera passé !"

D’autres initiatives du genre ont été lancées à Bruxelles, comme le groupe anglophone Spreading solidarity - not the virus – Brussels (2700 membres), mais aussi et bien sûr dans le pays entier, comme à Liège, Tournai, Namur ou le Brabant Wallon.

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Avec la fermeture des écoles, la continuité du cursus scolaire devient un des enjeux cruciaux du confinement. Né à l’initiative de parents et enseignants dont les enfants sont instruits à domicile, IEF BELGIQUE - ENTRAIDE et SOLIDARITÉ - COVID-19 offre de partager son expertise : "La recherche d’infos utiles, de trucs et astuces (…), et l’entraide et le partage de ceux-ci est notre quotidien depuis des années... et cela nous réussit ! Les partager avec d’autres parents qui, peut-être, en auraient moins l’habitude paraissait évident, à fortiori dans ce moment difficile" peut-on lire dans leur descriptif.

Notre objectif premier est de sortir du web et d’agir localement, avoir un impact concret dans le monde réel

Dans un autre registre, le groupe Familles d'accueil Chats & Chiens Crise Coronavirus offre de connecter des bénévoles pour promener, nourrir ou garder les animaux de personnes hospitalisées ou incapables de s’en occuper. Si vous êtes en manque de contact, c’est une activité sans risque : les chances de contamination de la part d’un chat ou d’un chien sont faibles voire inexistantes.

Enfin, pour ceux et celles qui ont la chance de se changer les idées et de se nourrir l’esprit, la page Culture Quarantaine met à disposition des ressources culturelles en libre-accès, visites virtuelles de musées, DVD-thèques en ligne, romans en format PDF à télécharger…

Le travail du "care"

Jehanne, Charlène, Julia, Nadine, Sylvaine… Derrière cette poignée d’initiatives - choisies au gré de leur pertinence et de leur popularité, apparaissent majoritairement des prénoms féminins. Pur hasard, coïncidence, voire même mauvaise foi ? Pas vraiment. Ces groupes traduisent le besoin de prendre soin les uns des autres. Et si l’empathie ou la bienveillance peuvent exister chez tout un chacun, culturellement nos sociétés ont associé – ou privilégié – ces qualités au féminin. "Au fil des siècles, et en particulier pendant le 18e, les rôles assignés à chaque sexe se sont rigidifiés. Comme elles donnaient la vie, les femmes se sont vues attribuer par extension les soins aux nouveau-nées et aux petits-enfants, l’éducation, la vie de famille et l’entretien de la maison", décode Marie-Anaïs Simon. "Aujourd’hui, même si les femmes ont largement intégré la sphère professionnelle, elles restent coincées dans ces rôles. Une étude américaine montre ainsi que les femmes adultes sont plus attirées par les métiers qui requièrent de l’altruisme et permettent une vie de famille alors que les hommes choisiront plus des métiers qui apportent du pouvoir et un revenu important. Par ailleurs, les fonctions qui consistent à satisfaire les besoins d’autrui (professions liées au soin et/ou au service) sont aujourd’hui principalement occupées par des femmes."

Terre nourricière, Vierge à l’enfant… cette association immémoriale entre soin et féminin a mené à une division genrée du monde du travail, qui subsiste toujours malgré les avancées. De l’infirmière à l’hôtesse en passant par l’aide-ménagère, la secrétaire, la caissière ou la baby-sitter, dans ces métiers, n’en déplaise à la règle de français, c’est le féminin qui l’a emporté. C’est une victoire amère : elle reflète la piètre image qu’ont souvent ce genre de tâches, et par extension cet aspect de la vie sociale, principalement ‘féminine’. Sans oublier que "Les mécanismes de domination sont spécifiques selon le genre (patriarcat), mais aussi selon le contexte politique et économique (capitalisme) et selon l’appartenance ethnique (racisme). Ainsi, être femme, d’origine étrangère et avec un revenu socioéconomique faible renforce l’assignation au ‘care’ (soin NDLR) et une répartition inégale des rôles" poursuit Simon.

Les fonctions qui consistent à satisfaire les besoins d’autrui  sont aujourd’hui principalement occupées par des femmes

"Ce sont les femmes qui sont en première ligne"

Dans son ouvrage ‘La part des femmes dans les soins de santé’, Francine Saillant développe : "Sur le plan social, nous nous sommes habitué-e-s à observer les soins comme étant surtout l'œuvre des femmes et la médecine l'œuvre des hommes (…) Une telle séparation constitue cependant un phénomène assez récent dans l'histoire de l'humanité. (…). Au cours de la Renaissance, dans l'Europe occidentale, on a peu à peu cherché à séparer magie et médecine et à dévaluer la médecine empirique : nombre de femmes (furent) accusées de sorcellerie (…),  des femmes âgées, gardiennes du savoir des soins dans les communautés, savoirs qui s'inséraient dans les savoirs populaires, jugés comme des superstitions."

Pour aller plus loin, l’activisme politique associé à l’idée de soin – celui des droits humains, des minorités, de la nature et de la planète, compte parmi ses figures de proue des noms comme Mère Teresa, Malala Yousafzai, Berta Cáceres, Marielle Franco ou Greta Thunberg. A l’exception de la dernière, ce sont des femmes racisées issues de milieux précaires ; trois d’entre elles ont connu une tentative d’assassinat : Malala a survécu ; Marielle et Berta, pas. Cette tendance se traduit jusque dans les nouvelles technologies, où les assistants vocaux sont des assistantes par défaut, comme Alexa, Cortana (Microsoft) et Siri (issu de Sigrid et signifiant ‘belle femme qui vous mène à la victoire’ en Norvégien) : " La préférence pour les voix féminines, si elle existe, semble avoir moins à voir avec le son, le ton, la syntaxe ou le rythme qu'avec l’association à l'idée d’assistance."

Dans le cas actuel de la crise du Coronavirus, cette division se voit aussi dans les statistiques. En Belgique, si les médecins se rapprochent de la parité, les métiers de la santé sont féminins à 75%. "Les hommes auraient plus de risques que les femmes de mourir du Covid-19, selon les données encore parcellaires à disposition. Mais ce sont les femmes qui sont en première ligne pour affronter l’épidémie. Elles composent l’essentiel des personnels soignants, au contact direct des malades, et courent donc davantage le risque d’être infectées" écrit Bastamag dans un article paru ce lundi et qui avance des statistiques très parlantes issues de France et de Chine.

Infirmières, aides-soignantes dans les maisons de retraite, caissières, enseignantes (en écrasante majorité des femmes dans le fondamental), mères célibataires ou encore citoyennes engagées… Quand une société est menacée par une maladie mortelle, le soin s’avère une arme bien plus puissante que n’importe quel outil de combat.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à les grenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

 

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