Sexisme et entreprenariat: des difficultés sur tous les fronts

L'entreprenariat pour les femmes: des difficultés sur tous les fronts
L'entreprenariat pour les femmes: des difficultés sur tous les fronts - © MoMo Productions - Getty Images

L’entreprenariat au féminin, un vaste sujet. Rien que la formule pose question. Quelle est la réalité des femmes dans ce maxi boys club ? Stéréotypes, biais de genre, initiatives politiques et freins d’ascension. Décryptage.

"Développer son business quand on est une femme n’est pas une chose aisée. Elles n’ont pas souvent été éduquées pour prendre les choses en mains, prendre des risques, se mettre en avant, affirmer qui elles sont, oser affirmer leurs désirs, leurs ambitions." On pourrait croire à une blague mais non, cette citation provient de l’intitulé d’une formation de Beci.

De nombreuses internautes ont dénoncé cette pépite sexiste à l’instar de Tatiana, autrice du blog "Chroniques d'une maman débordée" a la très large communauté. "J’ai écrit un post Facebook sous couvert d’humour pour faire prendre conscience aux femmes que c’est quelque chose qui ne doit plus être écrit, même si ça part d’une bonne intention."

Du côté de Beci, c’est le malaise. "Ça a été maladroit de notre part, nous nous sommes excusés. On a récupéré du contenu de l’oratrice. C’était une erreur", commente une des employées de BECI avant de continuer : "C’est clair que c’est une bataille d’être une femme dans ce milieu. Pour les séminaires, c’est difficile de trouver des femmes, il y a plus d’hommes. Ce problème dépasse la Chambre de Commerce, c’est la société entière qui est remplie de préjugés."

Ce bad buzz prouve encore une fois que les stéréotypes sont bien ancrés. Le patriarcat en modèle d’organisation sociale dans lequel le pouvoir et l’autorité sont aux mains des hommes est particulièrement prédominant dans les milieux masculins comme l’entreprenariat.


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Un monde d’hommes

"De mon expérience de petite indépendante, une femme aura à tous les coups affaire à du mansplaining, à de la condescendance, à des préjugés tenaces sur le fait de pouvoir tenir une comptabilité, de faire son administration, de rentrer un dossier de subsides ou d'offres. Les banques également vont la prendre pour une perruche, même chose en réunion. La société va d'office partir du principe qu'elle va mal gérer, qu'elle fait ce choix pour être flexible pour sa famille, ce qui est un gros piège parce que les femmes font des doubles journées", témoigne Marie.

Selon les chiffres du 1819, en 2018, les hommes étaient 2,5 fois plus nombreux que les femmes à exercer une activité professionnelle en tant qu’indépendant à titre principal. Aussi, seulement 13,7% des fondateurs de start up en Belgique sont des femmes et 8% des start-ups innovantes à fort potentiel de croissance en Région de Bruxelles-Capitale sont dirigées par une femme. Des chiffres à la hausse (oui on vient de loin !) mais la parité reste bien loin.

On est dans une culture et une société patriarcale où il n’est pas toujours bien vu qu’une femme prenne les rênes

Les freins à la création d’entreprenariat ou au statut d’indépendant par les femmes sont multiples. Isabella Lenarduzzi, la fondatrice de Jump est l’une de pionnière en la matière en Belgique : "Je ne dis plus entreprenariat féminin mais entreprenariat des femmes. Je me suis battue pour qu’on mesure. Mais il faut prendre les chiffres avec un certain recul." En effet, 38,6% des indépendantes bruxelloises ont un revenu inférieur à 5.000 € par an, soit 10 points de pourcentage de plus que la proportion des indépendants bruxellois disposant d’un tel revenu. "Les femmes créent leur emploi, pas l’emploi des autres", continue-t-elle.


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Des réseaux féminins

Julie Foulon est créatrice de Girleek, un blog dédié aux nouvelles technologies et au code, cofondatrice de l’incubateur Molengeek et l’un des visages de Start Up Vie, un nouveau media dédié à l’écosystème : "Ce qui ressort de mes observations de terrain de Girleek, c’est que les femmes ont moins accès aux infos et à la formation. En tant que femme, tu ne peux pas faire les formations le soir ou de petits déjeuners de networking à 7h30 parce que tu as les enfants."

De plus en plus de réseaux féminins voient le jour. Grâce à ceux-ci, des femmes peuvent trouver un espace d’échange et de réseautage qui étaient complètement inexistant auparavant.

"J’ai lancé un start-up tech a 21 ans avec deux amis en Wallonie en 2011. Nos interlocuteurs étaient de grosses boites informatiques et des entrepreneurs via les incubateurs. Que ce soit au niveau business ou dans le coaching, il n’y avait que des hommes partout. Nous étions invités à des galas parce qu’on était jeunes et les gens ne comprenaient pas ce qu’une femme de 20 piges faisait là. Aujourd’hui, il y a plein de réseaux féminins et ça a fait évoluer la situation", explique Margaux.

Les femmes vont surtout entreprendre dans tout ce qui est service à la personne, l’esthétique, le food. Ce n’est pas bien considéré, pas pris au sérieux

Ces programmes spécifiques permettent aux entrepreneuses de se lancer plus facilement. "Quand on veut entreprendre, il faut vendre "son produit" au plus grand nombre, le marché est composé d’hommes et de femmes. Il faut donc aussi aller vers les cercles plus masculins, mais ce qui est intéressant avec les cercles féminins c’est qu'ils préparent les femmes aux marchés. Ce sont des soutiens et des réseaux spécifiques", avance Loubna Azghoud coordinatrice de Women in business, la plateforme de Hub.brussels autour de l’entreprenariat féminin créée en 2014 par le gouvernement bruxellois.

"On est dans une culture et une société patriarcale où il n’est pas toujours bien vu qu’une femme prenne les rênes. Pour oser se lancer il faut du cran, du caractère, oser dire non, être passionnée trois fois plus qu’un mec et supporter le regard que les gens vont poser sur toi", explique Coralie Doyen, cheffe de projet pour l’accélérateur (mixte !) Engine.

Il est primordial, que les hommes prennent conscience de la question de genre dans leur réalité et cesse avec l’excuse "ce n’est pas notre faute s’il n’y a pas de femmes." "Dans les PME, il n’y a pas encore de place pour les femmes. Si tu restes dans l’écosystème que tu connais, tu ne vas inviter que des hommes", continue-t-elle.

Double charge mentale

"L’un des principaux freins est la conciliation entre vie privée et professionnelle. Les femmes continuent à exercer plus de tâches ménagères et de soins à la famille", explique Loubna Azghoud.

Selon les chiffres de la ligue des familles, les femmes s’occupent du ménage et des enfants en moyenne 8,5 heures de plus que les hommes par semaine. 8,5 heures de travail non-rémunéré, laissant donc aux hommes 8.5 heures de plus pour exécuter du travail rémunéré. Selon Stabel, près de la moitié des travailleuses ayant de jeunes enfants (46%) adaptent leur organisation de travail, contre seulement 22 % des hommes dans la même situation.

En plus de ces multiples casquettes, Julie Foulon est maman solo d’une petite fille, elle explique : "Quand un homme seul s’occupe de son fils, tout le monde trouve ça admirable "pourquoi moi je ne serais pas admirable aussi ?" L’image de la femme entrepreneuse, c’est l’image de la femme parfaite qui gère toutes les facettes de sa vie. Si tu es célibataire, on te juge, on te dit "tu ne veux pas être en couple, tu ne penses qu’à ta carrière.""

Les études comme les professionnel·le·s du secteur s’accordent sur ces questions cruciales de la charge mentale et de congés de naissance comme enjeux majeurs de la place des femmes dans le secteur. Ces problématiques sont réfléchies dans les cercles dits féminins, mais encore trop peu abordée dans les réseaux mixtes ou masculins. Face à notre étonnement, Coralie Doyen s’exclame : "Ça pourrait être intéressant d’intégrer ces questions de genre au programme de levée de fonds où participent un plus grand nombre d’hommes."

L’image de la femme entrepreneuse, c’est l’image de la femme parfaite qui gère toutes les facettes de sa vie. Si tu es célibataire, on te juge, on te dit "tu ne veux pas être en couple, tu ne penses qu’à ta carrière."

Accès au financement

"Un autre gros frein est l’accès au financement. Les femmes ont de plus importants taux de refus de crédits que les hommes. Dans le cadre de levées des fonds en capital risque, elles sont très peu à en bénéficier. Les milieux financiers restent encore à l’image des boys club même si certaines initiatives commencent à voir le jour. Aussi, elles ont souvent un capital de départ moins important dû à des conditions de vie plus difficiles, comme être mère solo", continue Loubna Azghoud.

Le baromètre SISTA/Boston Consulting Group (BCG) sur les inégalités de financement entre dirigeants et dirigeantes de startups montre qu’en France (la situation est comparable à la Belgique), les startups fondées par des femmes ont, en moyenne, 30 % moins de chance que celles fondées par des hommes d’être financées par les principaux fonds de capital-risque. Pourtant, les startups fondées ou co-fondées par les femmes rapportent 2,5 fois plus que celles fondées par des équipes exclusivement masculines.

"Les femmes vont être beaucoup plus attentives à ce qu’elles vont demander, elles sont beaucoup plus réalistes. Tout est vu à l’aune d’un certain comportement masculin. Y compris au niveau des secteurs qui sont valorisés. Les femmes vont surtout entreprendre dans tout ce qui est service à la personne, l’esthétique, le food. Ce n’est pas bien considéré, pas pris au sérieux. Elles n’ont pas accès au capital alors que ces secteurs nécessaires pour la société", appuye Isabella Lenarduzzi.


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Amy Aminuki, est comportementaliste pour animaux et entrepreneuse, elle témoigne de ces attitudes sexistes et paternalistes dans le cadre de la women entrepreneurship campaign : "Il y a un an et demi quand j’ai monté ma société, j’avais un très bon dossier. J’y croyais, j’avais à chaque fois un très bon retour en première ligne mais quand on arrivait à la question des investissements, j’ai souvent eu droit à des sous-entendus "ah et vous allez gérer ça toute seule ?""

Les milieux financiers restent encore à l’image des boys club même si certaines initiatives commencent à voir le jour

Sans oublier la place des femmes dans les conseils d’administration, entre 17% et 19% selon la taille de l’entreprise. "Dans les CA de start up et de PME, je suis toujours la seule femme", témoigne Myriam Malou, cheffe d’entreprise pendant 25 ans, elle est devenue coach en entreprenariat et exerce plusieurs mandats auprès de startup, PME, coopératives...


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Déconstruire les stéréotypes et mettre en avant les rôles modèles

Toutes ces observations, ces chiffres sont le résultat d’idées reçues, de constructions sociales, de biais de genre.

"En tant que femme entrepreneure dans les TIC, d’une entreprise de 90 consultants (en informatique) et revendue à un groupe paneuropéen en 2012, je suis d’une ancienne génération où il y avait encore moins de femmes entrepreneures qu’aujourd’hui. J’étais sous les radars sans trop me rendre compte que mon statut de femme rendait la situation compliquée même si la charge familiale complexifiait ma vie d’entrepreneure. Je suis devenue un modèle malgré moi", explique Myriam Malou. "Je n’ai pas l’impression d’avoir été victime de sexisme mais oui, au niveau systémique, il y a un souci.

"Il y a plein de stéréotypes, sans oublier l’entourage qui te répète "oh mais t’es sûre, tu ne vas jamais y arriver"", ajoute Julie Foulon.

Tout ce qui est dit sur les entrepreneurs de succès c’est qu’ils doivent avoir une culture de pirates. Les mots utilisés sont des mots de guerrier

"Il faut former tous les intermédiaires à l’entreprenariat qui n’ont pas conscience des biais, des stéréotypes. Tout ce qui est dit sur les entrepreneurs de succès c’est qu’ils doivent avoir une culture de pirates. Les mots utilisés sont des mots de guerrier", éclaire Isabella Lenarduzzi.

Loubna Azghoud abonde également dans ce sens : "Il faut changer les représentations qu’on a du milieu de l’entreprenariat. La question des rôles modèles est fondamentale."

Enfin, même quand on devient cheffes d’entreprises, que le projet fonctionne, il faut encore se justifier d’être à cette place… Marine a co-fondé avec une autre jeune femme deux épiceries zéro déchet à succès à Liège et à Namur, elle témoigne : "Presque tous ceux qui nous démarchent par téléphone ou sur place commencent par "est-ce que je peux parler au patron s’il vous plaît ? "."

Alors, on fait quoi ? On continue de militer pour une répartition plus égalitaire des tâches domestiques, on met en avant les exemples de réussites, on forme les professionnel·les de terrain aux biais de genre, on brise les stéréotypes à travers les médias, on encourage le leadership des petites filles comme des petits garçons, on éduque, on informe, on fait de l’égalité un véritable projet de société. Pour qu’on puisse tou·te·s se lancer avec la même chance dans la vie dans l’aventure entrepreneurial ou ailleurs…

Les clés de l'info : enquête sur le sexisme (archives JT du 06/03/2018)

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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