Les inégalités de genre persistent dans les médias audiovisuels

Discrimination, violence et sexisme: les inégalités de genre persistent dans les médias audiovisuels
Discrimination, violence et sexisme: les inégalités de genre persistent dans les médias audiovisuels - © Manu Vega - Getty Images

Ce jeudi 29 octobre, le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) a dressé une série de constats relatifs à des inégalités entre les femmes et les hommes au sein des métiers de l’audiovisuel. Les buts de cette nouvelle étude sont combler le manque de statistiques en Fédération Wallonie-Bruxelles, comprendre les mécanismes d’inégalités de genre et lancer des pistes de réflexions, d’actions pour y remédier. Dans le viseur : le manque de représentation (genrée) des femmes qui travaillent dans nos médias audiovisuels francophones belges.

L’étude "l’Egalité de genre dans les métiers de l’audiovisuel" porte sur la RTBF, RTL Belgium, ainsi que sur les chaînes de télévisions locales. Le constat est sans appel : les femmes sont globalement moins présentes que les hommes dans les métiers de l’audiovisuel. Elles ont une carrière plus courte, se heurtent à un plafond de verre et à un cloisonnement par genre de certains métiers. Elles peuvent également faire face à des situations de sexisme, discrimination et violence.

Quatre catégories d'inégalités

"Quatre grandes catégories d’inégalités ont été analysées dans l’étude", explique Camille Laville, chargée de recherche au CSA : "L'accès au pouvoir, la ségrégation horizontale, la conciliation vie professionnelle-vie privée et les manifestations du sexisme, discrimination et violence auxquelles sont parfois confronté.es les professionnel.les de l’audiovisuel. Pour chaque aspect de l’étude, on s’est penché plus spécifiquement sur les obstacles rencontrés par les femmes. On a cherché à identifier les freins, les mécanismes à l’œuvre et leurs conséquences sur la trajectoire professionnelle", poursuit-elle.

Les femmes sont sous-représentées au sein du personnel de la grande majorité des éditeurs de services de médias audiovisuels (SMA), puisqu’en moyenne elles sont près de 36%

Et si certains constats de l’étude sont similaires à ceux de nombreux autres secteurs professionnels, d’autres sont spécifiques à l’audiovisuel. Le CSA précise : "Nous pouvons citer notamment les horaires atypiques, le recours aux emplois précaires (pigistes, indépendant.e.s) mais aussi un accès difficile pour les femmes à certains métiers de l’audiovisuel".


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Comme l’explique Karim Ibourki, président du CSA : "Il s’agit d’un travail conséquent pour les équipes, mais nécessaire pour rendre compte d’une réalité à laquelle les médias n’échappent malheureusement pas". En effet, chaque niveau de travail a été interrogé via des questionnaires et des entretiens semi-directifs (les directions, les journalistes indépendant.es/pigistes/salarié.es, les éditeurs et éditrices) . A cela s’ajoute une analyse de 753 profils LinkedIn de professionnel.les des médias audiovisuels, ainsi qu’une analyse des bilans sociaux des entreprises.

Les femmes abonnées absentes des postes hiérarchiques

Les femmes sont sous-représentées au sein du personnel de la grande majorité des éditeurs de services de médias audiovisuels (SMA), puisqu’en moyenne elles sont près de 36%.

De plus, comme le pointait déjà en 2014 la journaliste indépendante Clara Bamberger : "Il en est des femmes dans la hiérarchie journalistique comme de l’oxygène en altitude : plus on monte, plus elles se raréfient". Un constat également présent dans la nouvelle étude du CSA : sur les 27 éditeurs de SMA analysés, les femmes sont près de 22% d’administratrices. Et si on examine les "top managers" (CEO, administrateur et administratrice générale, directeur et directrice générale, etc de ces 27 éditeurs), elles sont 18,5% soit 5 femmes pour 22 hommes. On parle de ségrégation verticale, soit une distribution sexuée des fonctions hiérarchiques.

Des freins

L’analyse du CSA a par ailleurs permis d’identifier un certain nombre de freins à la progression hiérarchique des femmes. Parmi ceux-ci, les difficultés rencontrées dans la conciliation entre la vie privée et la vie professionnelle. Néanmoins, plusieurs freins pèsent lourdement sur les femmes : la répartition inégale des tâches au sein du couple (avec comme conséquence la charge mentale), la fréquence des horaires atypiques qui caractérise l’activité médiatique et enfin, l’accès à la maternité qui semble fréquemment vécu comme difficilement conciliable avec l’exercice d’une activité professionnelle dans l’audiovisuel et avec une progression hiérarchique… 

Elles sont 18,37% à avoir subi des avances inappropriées et 3,27% ont fait l’objet d’attouchement

Ainsi, 25,41 % des femmes salariées et 7,58 % des hommes salariés sont d’accord avec l’affirmation selon laquelle le fait d’avoir des enfants les ont pénalisés sur le plan professionnel (déclassement, absence/refus de promotion, stagnation de carrière, etc.). 

Une segmentation genrée des métiers et des contenus d’information

Les résultats mettent en lumière que les métiers sont également genrés. Au sein des trois familles de métiers les plus représentées dans les profils LinkedIn, les femmes sont seulement 19,57 % dans les métiers "techniques" et doivent souvent davantage faire leurs preuves que leurs homologues masculins.

Dans les métiers de la production elles sont 33,89 % et 39,13 % dans la famille "rédaction" (journalisme et production de contenus). Et lorsque l’on s’attarde spécifiquement sur les métiers du journalisme, on remarque que le traitement de l’information est également genré. C’est que le problème n’est pas neuf : "Déjà au 18ième siècle, l’exclusion des femmes de l’information dite sérieuse était soulevée par les suffragettes et les militantes des droits des femmes", écrit Carolyn M. Byerly, professeure à l’Université Howard.


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On parle alors de ségrégation horizontale (une répartition genrée des thèmes/spécialisations d’information journalistique). Un phénomène soulevé dans le dernier  rapport du CSA : les femmes journalistes traitent davantage des sujets avec des dimensions sociales. En société, les informations sont couvertes à 57% par des femmes journalistes (pour 38% d’hommes), en santé elles sont 36% et en éducation 39%.

En revanche, les hommes sont proportionnellement plus nombreux que les femmes à traiter régulièrement des thèmes tels que les technologies, l’actualité nationale et internationale, le sport et les médias. Aux hommes donc les "hard news" (l’agence de presse mondiale Reuters, les définit comme des sujets qui sont importants et conséquents tels que la politique, les affaires internationales ou l’économie) et aux femmes les sujets plus légers, les "soft news". A cette panoplie, le CSA précise que les femmes à l’antenne sont parfois cantonnées à des rôles stéréotypés.

Déjà au 18ième siècle, l’exclusion des femmes de l’information dite sérieuse était soulevée par les suffragettes et les militantes des droits des femmes

Sexisme, discriminations et violences dans les rédactions

L’étude s’est largement penchée sur le vécu du sexisme, des discriminations et des violences auxquel.les les professionnel.les de l’audiovisuel peuvent être confronté.es. Joëlle Desterbecq, directrice des Etudes et Recherches du CSA souligne : "On observe que les hommes, lors des réponses aux questionnaires, sont plus nombreux que les femmes à ne pas avoir subi de discriminations de genre, de violences et/ou de sexisme".


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Et les statistiques de réponses parlent d’elles-même. A la question : "Avez-vous déjà été victime de discrimination ou de harcèlement au travail ?" : 33,33 % des femmes répondent à l’affirmative pour 7,74% d’hommes. Près de 33% des interrogées déclarent également qu’on s’est adressé à elles de manière condescendante ou infantilisante.

Elles sont 18,37% à avoir subi des avances inappropriées et 3,27% ont fait l’objet d’attouchement. De plus, à la situation : "J’ai déjà été victime, témoin ou informé.e de harcèlement sexuel dans mon entreprise", 33,94 % des femmes et 20,83 % des hommes répondent "oui".


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Enfin, si l’étude fournit des données chiffrées conséquentes sur les inégalités de genre, le sexisme, les discriminations et les violences au sein des métiers de l’audiovisuel, elle illustre également la complexité des stratégies mises en œuvre par les femmes pour y faire face et les conséquences sur leur trajectoire professionnelle (difficulté à nommer les faits, intériorisation, minimisation des violences, départ de l’entreprise choisi et quelques pertes de postes, par exemple).

Et après ? Des recommandations pour accroître l’égalité de genre

Pour Joëlle Desterbecq, l’étude est un outil important pour stimuler le changement. Elle insiste sur l’importance de "disposer de données, parce qu’on ne peut mettre en place des actions qu’à partir du moment où on a un état des lieux de la situation. Cette recherche visait à combler un certain manque de données pour pouvoir passer à un deuxième stade : la réflexion sur les actions".

Dans l’étude, une série de recommandations sont proposées par le CSA. Elles s’adressent au secteur, mais aussi aux pouvoirs publics. Par exemple, intégrer les questions de genre et de discriminations au sein des écoles et universités pour former les futures professionnel.les du secteur.

Côté rédactions, assurer un monitoring des politiques salariales pour prévenir le "gender pay gap" (l'écart salarial) ou encore formaliser et soutenir des initiatives visant à lutter contre le sexisme, le harcèlement, la violence de genre, tels que des workshops, mécanismes d’alerte, de suivi et de sanction et des structures de soutien.

Le développement de services à la personne au sein de l’entreprise pour faciliter la vie familiale (crèche et garderie, prise en charge de frais de garde, …) et les aménagements relatifs à l’équilibre entre temps de travail et vie familiale (congés familiaux pour les femmes et pour les hommes, possibilité de faire du télétravail sont également recommandés), etc) sont aussi des pistes envisagées par le CSA.

Karim Ibourki, Président du CSA conclut : "Nos différentes études comme le Baromètre égalité et diversité pointent des inégalités importantes tant sur la présence et la représentation des femmes devant que derrière l’écran. Ces chiffres n’évoluent que très peu. Cette nouvelle étude est un argument supplémentaire pour faire bouger les lignes. Il faut que nos observations et nos recommandations soient suivies d’actions concrètes pour répondre à ces inégalités par les médias, mais aussi par les élu.es politiques".

L’étude est à retrouver en intégralité sur le site du CSA.


Pour aller plus loin

La Belgique francophone a mis en place différents outils pour lutter contre la sous-représentation genrée des femmes dans les médias.

Le CSA publie une fois l’an depuis 2011 son baromètre de diversité, l’AJP (Association des Journalistes Professionnels) a mené de nombreuses études et rapports sur les représentations genrées au sein des médias (Quel genre d’info ? Rapport final du GMMP 2015, l’enquête Etre une femme journaliste en Belgique francophone en 2018 ou encore Etude de la diversité et de l’égalité dans la presse quotidienne francophone belge en 2019).

L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes réalise également de nombreux rapport en lien avec les inégalités de genre.


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

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