Scoop ! Même les femmes de la Préhistoire ont été invisibilisées

Scoop! Même les femmes de la Préhistoire ont été invisibilisées
Scoop! Même les femmes de la Préhistoire ont été invisibilisées - © gorodenkoff - Getty Images/iStockphoto

Dans l’imaginaire collectif, l’homme préhistorique est badass, chasse et se bat contre des animaux redoutables pendant que la femme fait la cueillette ou l’attend sagement dans la caverne en gardant les enfants.

Or, depuis 50 ans le regard des anthropologues et archéologues change sur ce sujet. Dans le viseur : la société patriarcale qui s’immisce même jusque dans la science.

"La place des femmes dans la Préhistoire est un sujet d’étude récent, que les études de genre (gender studies) dans la recherche anglo-saxonne ont eu le mérite de mettre à l’agenda", explique Emmanuelle Honoré, docteure en Anthropologie, Ethnologie et Préhistoire. Si les chercheurs et les chercheuses s’y intéressent enfin, elles ont longtemps été invisibilisées ou présentées de manière genrée (l’homme dominant à la chasse et la femme dominée à la caverne ou à la cueillette).

Pourquoi ce manque de considération vis-à-vis des femmes dès la Préhistoire ? La répartition des tâches était-elle si genrée ? Les Grenades ont rencontré plusieurs expert.e.s qui ont éclairé leur… torche.

On s’est rendu compte que ce mythe du "c’est comme ça depuis la Préhistoire" a légitimé plein de choses

La préhistoire, longtemps restée un bastion masculin

Une première raison qui pourrait expliquer le manque de visibilité des femmes durant cette période réside dans la discipline qu’est la préhistoire (sans majuscule pour faire référence à la discipline et non à la période historique) longtemps restée un bastion d’hommes.

En effet, Emmanuelle Honoré explique que "la préhistoire est une discipline qui a été fondée par des hommes pour des hommes, et qui est aujourd’hui encore majoritairement dominée par les hommes – il n’y a qu’à observer la proportion d’hommes qui occupe les postes de Professeur des Universités ou de Directeur de Recherche ou équivalent dans des institutions comme le FNRS (Fonds de la recherche scientifique) ou le CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) par exemple."

"Aussi, les visions qui opposent un homme chasseur, fort et triomphant, à une femme au foyer, frêle et dominée, en révèlent davantage sur l’époque où elles ont été élaborées que sur les préhistoriques eux-mêmes. Comme je l’écris souvent, les interprétations des archéologues nous en apprennent souvent plus sur leur façon de voir le monde et leur monde intellectuel, que sur la façon dont les groupes que nous étudions concevaient eux-mêmes le monde".

La préhistoire est une discipline qui a été fondée par des hommes pour des hommes, et qui est aujourd’hui encore majoritairement dominée par les hommes

Et pour cause : l’étude de la Préhistoire se base sur l’analyse de vestiges (il n’y a pas de témoignages écrits, par définition, mais bien de squelettes, d’objets, œuvres d’art comme des gravures dans les grottes) et l’analyse de ces vestiges peut être sujette à interprétation.


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Représentation biaisée de la femme préhistorique

Ce manque de représentation genrée prend racine dès l’enfance : dans les manuels scolaires n’enseignons-nous pas aux enfants cette période à travers "l’Homme préhistorique" et non la femme ? "Dès qu’une scène préhistorique est représentée, dans un film ou même à l’école, les hommes sont à la chasse et les femmes cuisinent. Nous n’avons aucune, je dis bien aucune, preuve archéologique pour décréter que les sociétés préhistoriques étaient organisées de la sorte. Les premiers anthropologues à s’être intéressés à la préhistoire sont nés au 19siècle en Occident. Ils ont calqué l’organisation de la société du 19e sur la préhistoire. […] Les grandes conclusions qu’on en tire dépendent d’un point de vue idéologique. Que vous vouliez en faire une lecture féministe ou une lecture machiste, vous y arriverez ! " déclare la préhistorienne française Marylène Patou-Mathis.
 

Et si les femmes préhistoriques ont été caricaturées, négligées par la recherche et oubliées pendant très longtemps, c’est aussi à cause du contexte historico-culturel dans lequel est apparue cette discipline. En effet, les sciences archéologiques et anthropologiques étant nées au 19ème siècle étaient teintées des rapports hommes-femmes de cette époque.

Céline Piret archéologue préhistorienne qui travaille pour le musée d’interprétation archéologique du Brabant Wallon souligne que "même si elle prétend rechercher l’objectivité, la science est une construction culturelle comme une autre, on le sait tous. Conséquemment, la façon de faire de la science est le reflet des scientifiques inscrits dans leur époque, c’est-à-dire, dans le cas de la préhistoire, uniquement des hommes d’un certain statut social pétris de la pensée profondément patriarcale du 19ème siècle."

Dès qu’une scène préhistorique est représentée, dans un film ou même à l’école, les hommes sont à la chasse et les femmes cuisinent. Nous n’avons aucune, je dis bien aucune, preuve archéologique pour décréter que les sociétés préhistoriques étaient organisées de la sorte

"Par exemple, en 1861, le médecin Paul Broca, alors très adepte de la craniométrie (l’étude des mensurations des os du crâne), écrit même que l’infériorité physique et intellectuelle de la femme est totalement prouvée par la moindre taille de sa boîte crânienne, ce qui explique son assujettissement naturel et son incapacité à s’adonner à des tâches égales à celle de l’homme."

"Évoluant dans une telle société où les femmes étaient reléguées à un rôle purement centrifuge (pour reprendre le mot de Claudine Cohen spécialiste française de l’histoire de la paléontologie et des représentations de la Préhistoire), il aurait été étonnant que les conclusions des scientifiques concernant les femmes préhistoriques aient été différentes des références qui leur étaient contemporaines. Du 19ème siècle jusqu’au sortir de la seconde guerre mondiale, le contexte historico-culturel et le patriarcat ont beaucoup influencé les écrits scientifiques". Et sans surprise, notre contexte contemporain les influence encore aujourd’hui.

Déconstruire le mythe

Il n’est pas rare que le fameux argument du "Mais c’est comme ça depuis la Préhistoire" soit encore ressorti aujourd’hui lorsque le débat devient houleux. Comme si ce mythe permettait d’expliquer de manière rationnelle, scientifique et argumentée la place et la représentation des femmes et des hommes depuis la nuit des temps.


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Les CEMÉA (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active) ont lancé leur "guide de survie en milieu sexiste" dans lequel, ils déconstruisent toute une série de stéréotypes et de mythes encore utilisés aujourd’hui. Marie-France Zicot, formatrice en éducation à l’égalité des genres aux CEMEA explique : "L’idée est de montrer le problème avec ce mythe et quels arguments on peut apporter pour donner une autre vision de la Préhistoire. On s’est en fait rendu compte que ce mythe du "c’est comme ça depuis la Préhistoire" a légitimé plein de choses. Par exemple : la répartition de la sphère privée/publique, le pseudo manque de sens d’orientation des femmes puisqu’elles restaient dans la caverne, la complémentarité : l’homme chasse, la femme cueille. On a voulu réhabiliter la place de la femme préhistorique. L’idée ce n’est pas de remplacer une idéologie par une autre, mais de déconstruire."

L’égalité entre hommes et femmes à la Préhistoire a participé à la stratégie de survie de notre espèce, jouant un rôle presque aussi important que le langage dans le développement de la société humaine

Les rapports hommes/femmes préhistoriques, égalitaires ?

Toujours dans le guide, on apprend que les femmes et hommes préhistoriques auraient eu une influence identique au sein de leurs groupes. C’est ce que défend l’anthropologue anglais Mark Dyble en se basant sur ses observations de peuplades de chasseurs-cueilleurs contemporaines, au Congo et dans les Philippines : "L’égalité entre hommes et femmes à la Préhistoire a participé à la stratégie de survie de notre espèce, jouant un rôle presque aussi important que le langage dans le développement de la société humaine. […] Il subsiste encore l’idée que les tribus de chasseurs-cueilleurs étaient dominées par les hommes […], mais c’est seulement avec le développement de l’agriculture, quand les êtres humains ont pu commencer à accumuler des ressources, que les inégalités ont émergé." Cette étude montre que la relation homme-femme véhiculée par le mythe du Cro-Magnon n’est pas une constante et n’est pas déterminée.

Si le rôle des femmes a certainement été sous-estimé longtemps, celui des enfants est encore plus problématique. Certains ont été inhumés, mais ils sont souvent invisibles archéologiquement

La chasse, un truc de bonhomme ?

Selon Céline Piret, parler de "sexe faible" (sic) pour la Préhistoire est un non-sens littéral : "Les études paléoanthropologiques actuelles ont révélé que les nomades chasseurs-cueilleurs du Paléolithique étaient plutôt de grande taille et de solide facture, avec un dimorphisme sexuel moins marqué qu’aujourd’hui entre hommes et femmes (une réalité qui s’amoindrira au néolithique). Certains squelettes néandertaliens présentent des lésions osseuses ; ces blessures existent indistinctement chez les individus masculins et féminins, ceci démontrant que les femmes participaient activement à la chasse."


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"Néanmoins, la division sexuelle des tâches existe dans toutes les sociétés nomades chasseurs-cueilleurs, avec ses codes et ses tabous. C’est une observation surprenante et pourtant relativement constante (en tout cas chez homo sapiens), notamment étudiée par l’anthropologue Alain Testart ".

En effet selon l’anthropologue français, cette division sexuelle est fondée par une idéologie jouant sur la symbolique du sang. Les femmes se trouvaient généralement écartées de tous les métiers du sang (chirurgie, métier des armes, chasse, etc.). Les femmes ne sont pas exclues de la chasse, mais seulement des formes de chasse qui font couler le sang. Elles chassent avec des filets ou des bâtons, mais jamais avec des arcs ou des harpons.

"Il y a une incompatibilité entre le sang menstruel et le sang qui coule. Si l’on veut réduire l’homme préhistorique à l’homme qui chasse seul, c’est idiot parce qu’il y avait aussi des femmes qui chassaient aussi durant la Préhistoire", précise Pierre Noiret, professeur d’archéologie préhistorique à l’ULiège avant de poursuivre : "La division sexuelle du travail est ainsi culturelle et très probablement en était-il de même durant la Préhistoire".

Toutes ces données permettent donc de réfuter l’idée que la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs serait fondée sur la nature (les femmes ne chasseraient pas en fonction d’une plus faible morphologie). Donc, non, le rôle des femmes préhistorique ne se limitait pas à border les enfants depuis leur caverne.

D’ailleurs, toujours selon le Professeur de l’ULG : "Si le rôle des femmes a certainement été sous-estimé longtemps, celui des enfants est encore plus problématique. Certains ont été inhumés, mais ils sont souvent invisibles archéologiquement".

Selon Emmanuelle Honoré, si les femmes préhistoriques semblent invisibilisées, la majorité des premières représentations humaines est, en fait, féminine. "Rien que cela en dit beaucoup sur la place des femmes dans les sociétés préhistoriques. Les femmes de la préhistoire sont loin d’être invisibles. Mais il nous appartient de replacer ces artefacts dans le contexte des sociétés préhistoriques afin de ne pas les voir uniquement comme de seuls objets culturels qui mettent en avant les fonctions reproductrices de la femme.

"Nos recherches vont à l’encontre d’un héritage de pensée sexiste, machiste et misogyne solidement ancré depuis plusieurs milliers d’années. Il va nous falloir encore beaucoup de travail et de patience pour changer les regards, mais on est sur la bonne voie", conclut-elle.


Conseils de lecture

Dans la recherche francophone, trois ouvrages accessibles à tout public font le point sur la question, écrits par deux femmes : La femme des origines (2003) et Femmes de la préhistoire (2016) de Claudine Cohen, rejoints par L’homme préhistorique est aussi une femme (2020) de Marylène Patou-Mathis.

L’intégralité du "Guide de survie en milieu sexiste" est disponible en ligne.



Les femmes dans l’Histoire sous l’angle du genre


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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