Sartre, l'antiraciste au regard blanc

Sartre, l'antiraciste au regard blanc
Sartre, l'antiraciste au regard blanc - © Hubert Amiel

"La putain respectueuse", pièce de théâtre créée par Sartre en 1946, porte l’intention et le mérite de dénoncer le racisme de l’époque. Pourtant, elle laisse peu de place à l’homme noir. "La putain respectueuse, la putain irrespectueuse, variation de Jean-Marie Piemme de 2019 jouée sur les planches du Théâtre des Martyrs au début du mois de février, dédouble la pièce de Sartre pour redonner une identité à l’homme noir dont la place dans la société reste aujourd’hui encore, marginalisée. Mais “comment ne pas tomber dans le même piège que Sartre ?”

Sartre et l’identification des groupes marginalisés

1946. Un homme noir appelé “Le nègre” est accusé à tort du viol d’une prostituée, Lizzie, dans le wagon d’un train en pleine course vers le sud des Etats-Unis. L’auteur de la machination n’est autre que le fils d’un sénateur qui manipule les discours pour se blanchir les mains plus que sa peau ne lui en fait déjà cadeau. Peau blanche et verbe haut, il se pavane spontanément le menton en l’air, témoin anatomique de l’assise majestueuse qu’il déploie dans tous les domaines, à la fois dans les joutes verbales que la société lui permet de mener de main de maître ou dans ses positions vertigineuses professionnelles et privées. 

La pièce de théâtre mise en scène par Jean-Paul Sartre dénonce le racisme d’hier, l’omnipotence blanche et la ségrégation raciale

De la même façon que Goscinny dote Obélix d’une force physique naturelle, le fils du sénateur semble naturellement surfer sur les crêtes du capitalisme techno-patriarcal. Mais à l’instar du gaulois d’abord tombé dans la marmite de potion avant de devenir le roi des biscoteaux, le fils du sénateur est lui aussi le fruit béni d’un baptême dans une marmite de beurre. Avoir un “don inné” n’est qu’une fiction politique galvanisante qui piège le détenteur dans le miroir projectif de ses récits masturbatoires et masque les événements structurels sous-jacents qui ont façonné son destin d’homme blanc nanti (ou de superhéros de bande-dessinée). 

Dans la continuité de ce schéma narratif à haute force performative, l’homme noir parle peu. Il s’appelle “Le nègre”. Il est introverti. Il occupe peu d’espace avec son corps, sa voix, sa pensée. Il n’est pas, lui non plus, né ainsi, sans corps, sans voix, sans histoire. Son corps est silencieux parce qu’héritier d’un passé colonial invisible resté en chantier. Son espace vital est congestionné d’une Histoire d’oppression non reconnue et non résolue. Au niveau collectif, l’impensé colonial continue de ronger sournoisement la nouvelle peau de la société actuelle. Alors que tout semble baigner à la surface des corps cicatrisés, les profondeurs sont hantées par des remous inavoués. Les inégalités sociales, les ghettos, les discriminations raciales grattent l’épiderme, qui a ce qu’il faut d’épaisseur pour que nous puissions faire semblant que le sang qui le transperce vienne d’une balle perdue du dehors.

Mais l’hémorragie est interne. L’homme blanc et l’homme noir font partie du même corps politique structuré et hiérarchisé. Ils ont besoin l’un de l’autre pour pouvoir fonctionner en tant que “nègre et fils de sénateur”, tout comme ils ont besoin l’un de l’autre pour pouvoir exister différemment. Sans menton en l’air, il n’y a personne en bas, et vice versa.

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Sartre et le manque d’identité de l’individu noir

Le 8 novembre 1948, ce récit dichromatique est joué pour la première fois sur les planches du Théâtre Antoine de Paris. Bien que déclinable aux couleurs d’aujourd’hui, la pièce de théâtre mise en scène par Jean-Paul Sartre dénonce le racisme d’hier, l’omnipotence blanche et la ségrégation raciale. Elle s’inspire de l’affaire des Scottsboro boys, ces neuf hommes noirs âgés de 12 à 20 ans, accusés à tort et condamnés à mort pour le viol de deux femmes blanches.

La pièce contemporaine de Jean-Marie Piemme, dramaturge belge, pose son regard de 2020 sur celui de Sartre des années 40. Force est de constater que l’intention antiraciste de Sartre est pétrie par un contexte où les droits civiques des noirs américains n’étaient pas encore promulgués, où “Rosa Parks n’avait pas encore refusé de céder sa place, Martin Luther King n’avait pas encore reçu le prix Nobel, personne n’avait entendu Malcolm X, Angela Davis était une toute petite fille.” L’homme noir de Sartre porte le récit politique de la lutte antiraciste en marche, mais son identification nécessaire à la cause du “groupe des noirs” le dénude d’une identité personnelle. Il est “façonné par Sartre” pour dénoncer l’injustice d’un groupe marginalisé mais n’a pas encore retrouvé son propre corps.

Il est évidemment indispensable d’identifier les groupes marginalisés et invisibilisés, dans le nécessaire désir de mettre en lumière les mécanismes de dominations qui les oppressent en tant que groupes et de les nourrir de la force du collectif en tant qu’individus qui ne sont pas seuls face à l’oppression. Mais comment donner un corps au collectif sans tomber dans le piège de Sartre de le sacrifier ? Libérer un groupe opprimé ne suffit pas à libérer un individu. 

En 2020, “La putain irrespectueuse” lance le pari d’aller un pas plus loin que Sartre : l’émancipation nécessite l’identification des problèmes mais doit ensuite laisser place à un processus de désidentification, au même titre que l’identification d’un mal être est nécessaire pour ensuite prendre ses dispositions et quitter, transformer le mal être en question. Et donc s’en désidentifier. Là où “La putain respectueuse” a été utile et révolutionnaire pour son époque par sa prise de position pour l’émancipation du groupe des hommes noirs, “La putain irrespectueuse”, en 2020, entame le processus d’émancipation de l’homme noir.

Force est de constater que l’intention antiraciste de Sartre est pétrie par un contexte où les droits civiques des noirs américains n’étaient pas encore promulgués

Processus d’émancipation : l’identification et la désidentification

Comme le propose le philosophe Paul B. Preciado dans sa politique de désidentification, "Je ne comprends les processus d’identité que comme l’antichambre d’un processus de désidentification", l’identification à un groupe ne doit pas perdre de vue son statut d’étape, de moyen et non de fin, pour amorcer de dépassement des clivages et retrouver la complexité de se vivre en tant qu’individu multiple. L’humain ne peut s’étriquer dans des stéréotypes de genre, de couleur, de statut, d’orientation sexuelle, ... sans payer le prix de sa liberté d’être un corps vivant traversé par le mouvement et la multiplicité.

Identifier le binarisme épistémologique blanc/noir, hommes/femmes, riches/pauvres est intellectuellement nécessaire s’il vise ensuite la transcendance et la création de nouveaux paradigmes. Se regarder dans le miroir de l’Histoire qui a pétri toute une société sert à éclairer les individus de l’autoroute qu’ils croient “naturellement” emprunter pour oser s’en désidentifier et inventer son propre chemin d’histoire.

Quand l’Occident se désidentifie en héros

Le risque inverse, qui guette particulièrement ceux qui sont du côté des privilèges, serait d’opérer un processus de désidentification (je ne suis pas un homme blanc nanti, privilégié) sans passer par l’épreuve précédente de l’identification à un groupe (je fais partie du groupe des hommes blancs privilégiés). Priscilla Adade, comédienne belge qui enfile le rôle de l’homme noir de La putain irrespectueuse, évoque ce travers de nous transformer en grand sauveur de l’Humanité sans s’être d’abord regardé dans le miroir. “Quand j’entends la publicité ”Les petits enfants dans les pays en voie de développement ne peuvent pas aller à l’école comme les autres. Aidez-les”, je me dis qu’on n’a pas évolué. C’est le même message qu’à l’époque de la colonisation qui nous incitait à aller aider les pays d’Afrique qui n’étaient pas encore développés comme nous. C’est de l’hypocrisie. Aujourd’hui, j’aimerais entendre “On est encore une société complètement raciste, on marginalise les personnes de couleur de peau non-blanche. Donnez pour qu’on brise ce déséquilibre, qu’il n’y ait plus de ghettos, que les noirs de la société soient complètement intégrés, qu’ils soient respectés autant que des personnes blanches”.”

Donner deux euros à une association ne doit pas servir la déculpabilisation du pouvoir qui justifierait la fuite de l’épreuve du miroir. De quelle potion notre reflet transpire-il le beurre, la couleur, ou tout autre privilège qui coule dans nos veines, ici et maintenant ? En ce sens, venir en aide aux personnes moins privilégiées ne peut advenir sainement qu’après l’identification des privilèges et le travail de déconstruction des siens.  

A l’image de Priscilla Adade qui se reconnaît privilégiée à certains égards dans son parcours de vie, elle est à l’origine du projet "Elle m’inspire” en République Démocratique du Congo. "Elle m’inspire” vise à former au podcasting les survivantes opérées par le Dr. Mukwege pour les aider à libérer leur parole et à acquérir des compétences digitales. La déculpabilisation se transforme alors en responsabilisation, en tant que personne privilégiée, à soutenir celles qui le sont moins dans la reconstruction de leur propre pouvoir (du latin “podere”, le pouvoir du dedans).

"La Personne Respectée

Ainsi, ni les dons à des associations lointaines, ni les pièces de théâtre antiracistes, ni les collectifs, ni les mouvements, ni les manifestations ne se suffisent à eux seuls pour transcender le racisme. La proposition de "La putain irrespectueuse" tend à réconcilier le nécessaire besoin d’identifier collectivement les enjeux sociétaux et celui de s’en désidentifier en tant qu’individu libre et singulier. Lorsqu’il n’y aura plus d’agressions au Pukkelpop ou à Aarschot, qu’il n’y aura plus d’absence quasi-totale de personnes non-blanches au sein des postes à responsabilité, qu’il n’y aura plus d’Uccle et de Matonge, plus de conte “Dina et le Prince” sur nos écrans et le white gaze qui l’accompagne, lorsque chaque être humain aura un nom et l’espace pour se choisir une place, peut-être n’aurons-nous pas besoin, dans 50 ans, d’une troisième version de La putain respectueuse.

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