Sandra Zidani: "Le coronavirus est une invitation à regarder les invisibles"

Sandra Zidani: "Le Covid est une invitation à regarder les invisibles"
Sandra Zidani: "Le Covid est une invitation à regarder les invisibles" - © Tous droits réservés

La crise sanitaire provoque une perte de repères. En Tête à tête est une série de podcasts, de grands entretiens avec des femmes politique, sociologue, philosophe, ou autrice pour essayer de comprendre le séisme que nous traversons.

Retrouvez ici le premier podcast de cette série avec Christiane Taubira, femme politique et écrivaine.

Pour retrouver tous les autres épisodes de la série

EPISODE 6: Sandra Zidani

Dans ce tête à tête, épisode 6 c’est la voix de Sandra Zidani humoriste et comédienne que vous entendrez. Zidani est diplomée en histoire de l’art, elle écume depuis deux décennies, les scènes de Belgique et de France, elle nous fait rire et réfléchir dans ses spectacles qui mélange humour, cynisme, belgitudes et chants ! Cette bruxelloise interroge la place de la culture en confinement, car l’urgence culturelle est à présent de mise pour la suite du déconfinement.

Entretien mené par Safia Kessas.

Où se passe votre confinement?

Je suis à Bruxelles. Je lis, je dessine, je peins, j’écris, j’envoie mes petites capsules humoristiques sur le net et cela m’aide à garder un contact avec le public. Je suis dans un confinement de luxe.

Vous avez l’impression de vivre ce confinement comme une parenthèse enchantée ?

Au départ, j’étais dans le déni comme la plupart des gens et les politiques l’étaient aussi. Or, je trouve que les politiques sont payés pour vérifier les alertes et une ministre de la santé qui évoque une "petite grippette", ce n’est pas normal parce que c’est son travail de vérifier qu’il ne s’agit pas de cela.

On aurait dû être en alerte en voyant les images arriver de Chine. De même, lorsque l’on voit des enfants qui meurent de faim, on devrait presque s’arrêter de vivre et se mobiliser pour aller les nourrir.

On a tellement tout décentralisé qu’en Belgique, on n’arrive même plus à faire des masques, tout vient de Chine. On s’est retrouvés face à nos limites et notre bêtise. Pour des raisons financières, on a tout exporté alors que le chômage en Europe reste toujours très important. J’espère que l’on va repenser le monde autrement en rendant les personnes plus utiles dans leur société. Ce virus a mis en lumière toutes les incohérences de notre société occidentale.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Comment ce confinement a impacté votre humour ?

Je ne connais pas Sophie Wilmes, alors je l’appelle la grande Sophie, c’est la grande dame de notre gouvernement, en tous cas la première. Je ne veux pas lui faire un procès d’intention mais ce qu’elle raconte ne me plaît pas forcément. Par exemple, en ce qui concerne le masque, j’aurais aimé qu’on l’impose et non pas qu’on le conseille. J’espère que les scientifiques qui conseillent la première ministre ne sont pas ceux de la ministre de la santé. La manière dont cette crise est gérée m’inquiète beaucoup.

Une ministre de la santé qui évoque une "petite grippette", ce n’est pas normal parce que c’est son travail de vérifier qu’il ne s’agit pas de cela

Parlez-nous de vos capsules quotidiennes.

Ce qui n’était pas prévu nous oblige à nous réinventer. Pendant cette période de Covid, le monde s’est réinventé dans une situation unique et inédite.

Dans mes capsules, il y a la politologue flamande, Magda Vervloumeren, un personnage inspiré par Maggy De Block. Il y aussi quelques moments inédits comme par exemple la professeur de religion catholique qui parle de Jésus en confinement. Et, dans mes capsules, je m’adresse aussi à Zidanair, ma compagnie aérienne personnelle qui me permet de voyager de ville en ville avec le spectacle.

J’ai constaté que les gens attendaient ces petites capsules et ils me disent qu’ils ont hâte de revoir mes spectacles. Mes personnages reprennent des citations de personnes existantes mais il y a également ceux qui ressemblent à monsieur et madame tout le monde et qui nous racontent leurs angoisses intimes. Cependant, une capsule vidéo ne remplacera jamais une prestation scénique.

Vous pointez les incohérences des décisions prises en matière de déconfinement ?

On vient d’un pays hybride coincé entre une communauté flamande, une communauté française, un petit niveau germanophone. On n’est pas dans le hiérarchisé comme c’est le cas en France. On est dans un monde beaucoup plus imagé mais aussi consternant, notamment dans les mots choisis pour rassurer les gens, leur proposer de se distraire.

Essayez d’imaginer un confinement sans culture, sans les films, sans les livres, sans la musique....

Avez-vous le sentiment que le secteur culturel a été suffisamment entendu par le gouvernement ?

Le parti Ecolo a proposé une solution qui a été rejetée car le gouvernement n’a pas considéré que la question des artistes était une question urgente. Or, beaucoup de jeunes n’ont droit à rien, pas d’allocation de chômage, pas de statut. Il faudrait aussi adapter un statut d’artiste en fonction des réalités du pays car la Belgique, c’est l’équivalent d’un département français, pas davantage.

Depuis la proposition d’Ecolo rejetée puis une autre proposée par le PS également, tout à coup aujourd’hui, le MR trouve important de s’occuper du secteur culturel. Une enveloppe de 8 millions d’euros débloquée pour les artistes, c’est ridicule, que peut-on faire avec cela ? Et la ministre d’ajouter que c’est pour les artistes qui sont reconnus par la fédération. Or, beaucoup de compagnies ne le sont pas. Une réponse vraiment très maladroite comme si notre métier n’était pas un métier sérieux, comme si l’artiste n’était pas utile.

Essayez d’imaginer un confinement sans culture, sans les films, sans les livres, sans la musique....

Heureusement, grâce à l’initiative personnelle d’un artiste musicien, Nicolas Achten, on invite les artistes à s’inscrire auprès de la fédération qui correspond à leur discipline. Les artistes seront ainsi beaucoup plus forts quand la reconnaissance pourra arriver ou au moins proposer un chômage temporaire aux artistes qui n’ont droit à rien.


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


Dans le milieu des artistes, la situation des femmes est-elle pire en ce moment ?

De manière générale, la femme dans la société a toujours un peu de mal à se faire entendre.

Mais sa place est de plus en plus importante dans la société en général et dans le monde culturel. Je ne pense pas que le Covid va plus les impacter maintenant parce que tout est à l’arrêt. Mais on reste dans une société misogyne, il faut changer cela. Il faudra reprendre le discours et frapper quelques grands coups : on est toujours là, on n’oublie rien, on ne lâche rien et on continue le combat.

Avez-vous des perspectives, des réflexions sur la manière dont vous pourriez rejouer avec le Covid qui nous entoure ?

Il est évident que le covid fera partie des scènes humoristiques. 

J’ai une création prévue la première quinzaine d’octobre. Cela ressemble fort à ce qui se passe maintenant mais j’ai apporté quelques changements parce que je ne pense pas que les gens auront envie d’entendre parler du covid tout le temps. On en parle à toutes les sauces, à la télé, au JT, avec les amis... On va avoir envie de parler d’autre chose.

Mais on reste dans une société misogyne, il faut changer cela. Il faudra reprendre le discours et frapper quelques grands coups : on est toujours là, on n’oublie rien, on ne lâche rien et on continue le combat

Mais ce Covid, c’est une invitation à changer, à regarder les invisibles, c’est-à-dire les personnes dans les hôpitaux, les livreurs, les balayeurs de rue, les personnes qui assurent le quotidien de notre société. Ce nous raconte le Covid, c’est que le seul indésirable sur la terre, c’est l’humain. Le Covid parle aussi de la question environnementale, il nous a montré à quel point la terre rapidement se reconstruit, se recompose en l’absence d’avions, de pollution...Les animaux apprécient le calme, la nature n’a jamais été aussi heureuse.

Avez-vous réfléchir à la manière dont le public pourrait assister à vos spectacles dans un contexte de sécurité sur le plan de la santé ?

Un public masqué, je ne l’envisage pas. Mais si on peut anticiper avec les testings, le traçage, on pourra peut-être trouver des solutions en comptant bien entendu sur la responsabilité de chacun. Il faudra en tous cas s’assurer que les personnes dans la salle de spectacle ne sont pas contaminées. Je pense que le gouvernement doit prendre des mesures drastiques pour que les gens puissent apprendre à avoir les gestes qu’il faut : se laver les mains régulièrement, avoir du gel avec soi. Si une personne est enrhumée, elle devra porter un masque pendant le spectacle, etc, etc... Il y a des gestes à réapprendre avant de rouvrir les salles de spectacle.

Avez-vous envie de partager un choix culturel pendant cette période de confinement ?

Le travail de Marguerite Duras ou Sophie Khan que j’ai eu du plaisir à redécouvrir. Mais il y a aussi "Par les liens forcés du mariage" de Fatiha Saidi qui raconte sa propre histoire, un très beau témoignage. J’ai aussi beaucoup aimé le dernier livre de Jean Ziegler, La honte de Lesbos.

Les Grenades en tête à tête avec Sandra Zidani

 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.