Sandra Benetti, la cyclo-danseuse qui fait valser les préjugés sur les femmes en situation de handicap

Sandra Benetti, la cyclo-danseuse qui fait valser les préjugés sur les femmes handicapées
Sandra Benetti, la cyclo-danseuse qui fait valser les préjugés sur les femmes handicapées - © Tous droits réservés

En Europe, Sandra Benetti est la seule femme paraplégique en chaise roulante à donner des cours de Zumba adaptée. Et la Belge en est convaincue : tout le monde peut pratiquer la Zumba quel que soit son âge, son handicap et sa condition physique : "J’ai découvert la danse quand j’étais enfant. Après un accident à l’âge de 16 qui m’a rendue paraplégique, j’ai cru que la danse s’en était fini pour moi. Mais quelques années plus tard, grâce à ma maman, l’envie de danser m’est revenue", explique-t-elle. 

Elle découvre alors la cyclo-danse en combi (une personne valide et une personne en fauteuil roulant qui dansent ensemble). "J’y ai pris beaucoup de plaisir, l’envie de danser était intacte", souligne la danseuse. Passionnée, elle décide de se former en 2013 pour pouvoir donner des cours de Zumba Gold, c’est-à-dire adaptés aux personnes à mobilité réduite (PMR) mais pas uniquement. 

"Les cours que je propose inclus tout le monde, ils sont adaptés à un public à mobilité réduite, aux seniors mais aussi aux personnes qui n’ont pas de situation de handicap et qui recherchent des cours un peu plus soft. La seule différence avec les cours "classiques", c’est qu’en étant assis on ne fait pas de la Zumba fitness pure et dure", déclare Sandra Benetti, qui a été vice-championne du monde 2014 et 2015 de Wheelchair.

Une Zumba inclusive depuis son salon

Durant le confinement, Sandra a l’idée de donner des cours de Zumba adaptée virtuellement sur la plateforme Zoom, depuis la maison devant un écran. Un concept qui a attiré des personnes du monde entier. "Je n’avais pas forcément anticipé un tel succès : ça a eu un écho à l’international, et particulièrement en France. En effet, j’ai eu la chance d’être mise en contact avec la Présidente de la Fédération Handisport France qui m’a proposé d’organiser des cours de zumba adaptée à distance".

Je pense que le sport (dont la zumba adaptée) permet de changer le regard qu’on porte sur les femmes handicapées

"J’ai eu envie de lancer ces cours virtuels pendant le confinement parce que je me suis dit que les gens avaient besoin de se changer les idées. La Zumba permet vraiment de penser à autre chose, elle apporte du bonheur et permet  de se défouler, cette danse a vraiment tous les bienfaits du sport ", soutient-elle.  

Comme l’explique l’association française FDFA "Femmes handicapées, citoyennes avant tout !", au-delà des bienfaits sur la santé, pratiquer un sport pour les personnes en situation de handicap est un puissant vecteur de lien social, d’estime et de bien-être. Cela permet aussi de se réapproprier son corps et son image.

"Le plus de notre démarche, c’est que ces cours sont accessibles à toutes et tous, il suffit d’avoir une chaise à disposition à la maison et tout le monde peut suivre le cours. Je pense si tant de personnes se sont inscrites c’est parce qu’elles n’avaient plus l’obstacle de l’accessibilité. C’est plus facile de le faire à la maison, l’infrastructure requise pour les personnes en chaise en roulante n’est plus une contrainte", souligne Sandra Benetti.

L’accessibilité reste encore et toujours un problème

Dans l’Union Européenne, le handicap, léger ou lourd, touche une personne sur six, soit plus de 80 millions de citoyens. Pourtant Sandra Benetti est la seule professeure paraplégique en chaise roulante à donner ce cours de sport adapté en Europe : "Je pense que si je suis la seule en Europe à donner cours de Zumba adaptée, c’est parce que les personnes en chaise roulante n’osent peut-être pas. Par exemple, moi aussi au début, je me disais que ce n’était plus possible de continuer à danser, parce que dans la danse, il faut accepter le regard de l’autre".

J’ai cru que la danse s’en était fini pour moi. Mais quelques années plus tard, grâce à ma maman, l’envie de danser m’est revenue

Le manque d’accessibilité entre également en jeu : "Personnellement quand j’ai fait la formation pour pouvoir donner cours, j’ai dû la suivre à l’étranger : à Londres et à Orlando en Floride, où se déroule chaque année des conventions internationales avec le créateur de la Zumba, Beto Perez. En fait ça n’existait pas en Belgique".

"Ça peut réellement mettre un frein à celles et ceux en chaise roulante qui veulent se lancer dans ce sport. Aussi, en étant en chaise roulante, on a toujours le fameux problème d’accessibilité aux bâtiments, on a besoin d’aide pour y accéder et pour donner des cours à des PMR, trouver une salle adaptée et accessible, c’est parfois la croix et la bannière ".

Validisme : construire une société sous le prisme des personnes valides

Ces obstacles d’accessibilité font, entre autre, partie de ce qu’on appelle le validisme. Il s’agit de discrimination basée sur le handicap qui consiste à tout considérer à travers le prisme des personnes valides. La philosophe Charlotte Puiseux explique que dans une société capitaliste un corps valide est rentable et utilisable. Ce n’est pas le cas pour un corps handicapé. Il existe donc une hiérarchie des corps.


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En Belgique, selon les derniers chiffres de Statbel en 2019, seulement 24% des 15-64 ans qui souffraient d’un handicap ou de problèmes de santé de longue durée avaient un emploi et ils étaient 41% d’entre eux à travailler en temps partiel.

Le culte du corps valide dans le sport

Ces notions de validité et d’invalidité des corps sont aussi présentes dans le sport, ce qui expliquerait pourquoi les femmes (handicapées) ont longtemps été laissées pour compte.

En effet, dans son mémoire en sciences politiques axé sur les femmes handicapées dans le milieu sportif de compétition, Flavie Duchassin explique que "le sport représente une institution historiquement masculine prônant la valorisation du corps valide. Ainsi, il y aurait bel et bien des facteurs rejetant les femmes handicapées. Les raisons de cette exclusion peuvent en partie être liées à l’emprise historique des hommes sur le milieu sportif".

Historiquement, les femmes ont toujours évolué dans l’ombre des hommes dans le milieu sportif. La raison invoquée était leur "spécificité biologique", à savoir celle de "porter la vie". Ce n’est que durant le 20ème siècle qu’elles finissent peu à peu à accéder à la pratique sportive compétitive. Mais, leur supposée "infériorité biologique" les contraint à concourir séparément des hommes.

Je me dis que si on nous voit sûres de nous à travers notre danse, cela pourrait avoir comme effet de se dire qu’il n’y a aucune différence entre être vues assisses ou debout

"La prégnance de ces normes dans le temps fait donc qu’aujourd’hui, les femmes, qu’elles soient valides ou handicapées, sont et resteront probablement toujours moins nombreuses que les hommes à pratiquer le sport en compétition puisque celui-ci reste un "entre-soi masculin", souligne Flavie Duchassin.

Le handicap, un enjeu féministe ?

Dominique Masson, professeure à l'Institut d'études féministes et de genre de l'Université d'Ottawa explique dans son ouvrage, que le handicap est un enjeu féministe car il est socialement construit. Le but n’étant pas de nier la matérialité des corps : certaines femmes ne peuvent se déplacer en marchant, utiliser leurs cordes vocales, leurs oreilles ou leur cerveau de la même façon que le font "les femmes du groupe majoritaire, dit "sans incapacités"", d’autres peuvent aussi éprouver des souffrances physiques ou ressentir une très grande fatigue corporelle.

L’auteure défend qu’il s’agit plutôt de dire que les sociétés interprètent les corps et leur attribuent des significations en fonction "de discours et de normes socialement construites, ce qui entraîne des conséquences pour les personnes qui dévient de la norme tout comme pour celles qui y correspondent. En effet, ce travail de différenciation produit des positions sociales et des rapports de pouvoir qui inscrivent les sujets dans une dynamique d’inclusion-exclusion ".

Le sport représente une institution historiquement masculine prônant la valorisation du corps valide. Ainsi, il y aurait bel et bien des facteurs rejetant les femmes handicapées. Les raisons de cette exclusion peuvent en partie être liées à l’emprise historique des hommes sur le milieu sportif

Le handicap serait donc un enjeu féministe : "Le handicap est une catégorie identitaire dans laquelle nous pouvons entrer à tout moment, et dans laquelle nous nous retrouverons toutes si nous vivons assez longtemps", précise la sociologue. Bref, comme l’explicite l’auteure, il est important que tout le monde, et aussi les féministes, comprennent que les femmes handicapées ne sont pas "les Autres", mais "Nous".

A sa manière, c’est ce que fait Sandra Benetti, en donnant l’accès à ses cours pour toutes et tous : "Je pense que le sport (dont la zumba adaptée) permet de changer le regard qu’on porte sur les femmes handicapées. Pour nous, les personnes handicapées, cela nous permet d’avoir plus confiance en nous. La danse en elle-même permet de se construire, de s’exprimer pour tout un chacun et peut-être que pour les femmes handicapées, cela leur permet d’être plus sûre d’elles. Je pense que ça peut apporter vraiment quelque chose de positif d’un point de vue personnel".


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"La danse peut aussi changer le regard des autres. Je me dis que si on nous voit sûres de nous à travers notre danse, cela pourrait avoir comme effet de se dire qu’il n’y a aucune différence entre être vues assises ou debout. Et je pense que ça ne peut être que positif. Ça peut nous redonner une certaine confiance".

Comme Sandra Benetti, le collectif féministe Les Dévalideuses démonte les idées reçues sur le handicap sur leur compte instagram.


A noter

Il est possible de s’inscrire aux cours de Sandra Benetti via sa page facebook


Cet article est une contribution externe.

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