Sana Afouaiz : "Nous avons besoin d'une révolution d'idées"

Sana Afouaiz : "Nous avons besoin d’une révolution d’idées"
Sana Afouaiz : "Nous avons besoin d’une révolution d’idées" - © unknown

Nommée parmi les dix femmes les plus inspirantes par la Banque mondiale en 2018, Sana Afouaiz a un parcours impressionnant. Fondatrice et directrice de Womenpreneur, la jeune marocaine pose aussi beaucoup de questions sur le monde. À coups d’interrogations, elle veut briser les tabous et faire tomber les traditions et normes oppressives.

Quand nous rencontrons Sana Afouaiz, elle est en train de travailler sur son ordinateur. À peine l’interview commencée, son téléphone sonne. "Ça ne vous dérange pas si je prends cet appel ? C’est très important". Sana Afouaiz n’arrête pas. "Je me réveille tous les matins à 5h et je termine de travailler vers 22h. Je sais que je travaille bien plus que beaucoup d’hommes, mais en tant que jeune femme, issue de l’immigration et racisée, je dois continuellement faire mes preuves".

On pourrait pourtant penser que ses preuves, elle les a déjà faites. À 27 ans, Sana Afouaiz est la fondatrice et la directrice de Womenpreneur, une initiative qui aide les femmes marginalisées de Belgique, du Moyen Orient et d’Afrique du Nord à devenir entrepreneuse. Elle a également lancé un mouvement de réflexion planétaire, Womenquake qui organise des débats sur les traditions et les normes à travers le prisme du genre.

Elle est l’autrice de Invisible women of the Middle East: True stories " qui bouscule les tabous du monde arabe. Elle est conseillère pour ONU Femmes et a donné des conférences dans plus de 50 pays. Un beau palmarès en somme. Mais ça ne semble pas suffire. "Je reçois régulièrement des messages d’hommes qui me disent qu’ils sont très impressionnés par mon travail. Puis rapidement, ils me glissent qu’ils cherchent une jeune femme magrébine, qu’ils ont beaucoup d’argent et que je n’aurai plus besoin de me soucier de rien. Ça me choque à chaque fois".


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"C’est comme ça"

Sana Afouaiz a grandi au sud du Maroc, à Agadir, dans un environnement très conservateur. Dès son plus jeune âge, elle pose beaucoup de questions. "Je me souviens qu’une fois, mon cousin était venu à la maison et s’était assis en écartant les jambes. Quand j’ai voulu m’assoir de la même façon, j’ai eu droit à des remarques. “Ce n’est pas une façon de se tenir” m’a-t-on dit. Je ne comprenais pas pourquoi. Mais la seule réponse que j’ai reçue était “c’est comme ça” ". C’est comme ça. Cette phrase, répétée comme un mantra à chaque question qu’elle pose, va devenir une de ses pires ennemies. "Pourquoi est-ce que c’est comme ça ? Pourquoi on ne changerait pas ?", se questionne-t-elle.

Je travaille en Belgique et dans le monde arabe. J’ai beaucoup voyagé. Et partout, je vois des inégalités, partout le patriarcat règne

Quand elle voyage dans la région du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord, Sana Afouaiz fait de nombreuses rencontres. Des femmes qu’elle aborde dans des bus, sur des marchés, à travers son réseau associatif aussi. Elle écoute leur histoire, collecte leur témoignage. Elle sait qu’elle veut en faire quelque chose, mais ne sait pas encore quoi.

Puis elle rencontre une femme, excisée à ses neuf ans. "Elle m’a raconté le traumatisme que c’était, de voir sa propre mère lui infliger une telle douleur. Elle n’a jamais pris de plaisir sexuellement. Tous les rapports sexuels qu’elle a avec son époux, elle les vit comme un viol. Et pourtant, pour les neuf ans de sa propre fille, elle l’a aussi excisée. Je ne l’ai pas comprise. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il fallait que j’écrive un livre qui lève un voile sur les tabous du monde arabe. Nous avons besoin d’une révolution. Pas d’un Printemps arabe, mais d’une révolution d’idées".

La question de l’oppression

En Belgique aussi, Sana Afouaiz pose des questions. "Je travaille en Belgique et dans le monde arabe. J’ai beaucoup voyagé. Et partout, je vois des inégalités, partout le patriarcat règne. Quand je vois en Belgique, les débats qu’il y a encore autour de l’avortement, la sexualisation des femmes dans les médias, la condescendance avec laquelle on me parle !". Sana Afouaiz soupire, exaspérée. Elle sait que le chemin est encore long.


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Enfant, Sana Afouaiz a dévoré les bouquins. Dans sa famille de neuf filles, on la laissait libre de passer ses journées à la bibliothèque. Sa mère l’encourageait à étudier. "Le savoir, c’est la liberté, me disait ma mère. Elle était une femme rurale, qui n’a jamais fait d’études, mais elle m’a toujours soutenue et poussée à aller plus loin". Elle lit très jeune Nawal El Saadawi, Theodore Zeldin et Simone de Beauvoir. Elle étend sa culture et son imagination. Elle se pose des questions.

"L’émancipation passe par l’indépendance économique"

Aujourd’hui, Sana Afouaiz s’implique énormément dans son initiative Womenpreneur. Depuis 2016, elle a aidé plus de 10.000 femmes à se lancer dans l’entreprenariat. Nommée par le Conseil de l’Europe comme l’une des entreprises les plus inspirantes pendant la crise du Covid-19, Womenpreneur porte une attention toute particulière à la présence des femmes dans le domaine du digital. "Les femmes sont presqu’inexistantes dans les emplois liés aux nouvelles technologies. Et c’est dangereux, car ce sont les métiers de l’avenir. Avec nos formations et nos différents programmes, nous voulons les aider à s’ancrer dans le monde de demain".


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Sana Afouaiz est fière du travail qu’elle fait. On lui a bien proposé des postes plus avantageux financièrement, mais l’utilité de son travail la motive à sortir de son lit et la rend heureuse. "L’émancipation passe par l’indépendance économique. Or les femmes rencontrent encore plus de difficultés à lancer leur entreprise. Elles manquent de ressources financières, de partenaires. C’est ce que nous essayons de créer avec Womenpreneur et des programmes comme Génération W".

Elle fait également des recommandations aux autorités tant locales qu’internationales. Mais les réponses peinent à arriver et Sana Afouaiz déplore que ce ne soit toujours pas considéré comme une priorité. "C’est une des plus vieilles dominations et encore aujourd’hui, il faut expliquer, convaincre et ce n’est pas pris au sérieux. C’est désespérant".

Ces expériences lui ont appris une chose, le changement de mentalités prend du temps. "Quand j’étais plus jeune, j’avais un feu qui brulait en moi. Je voulais tout changer, tout de suite. S’il y a bien une leçon que j’ai apprise, c’est qu’une révolution de cette ampleur ne se fait pas en un jour. J’œuvre pour une société plus juste, plus équitable, plus inclusive, mais je ne sais pas si on l’atteindra de mon vivant. Penser comme ça me permet d’être moins frustrée par la lenteur des avancées, sans abandonner pour autant".

Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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