#SalePute : quand la misogynie explose sur internet

Du 10 au 15 mai, c’est la semaine contre le cyberharcèlement sur les médias de la RTBF. Multiples reportages, documentaires et enquêtes seront proposés sur le sujet, afin de sensibiliser aux dangers et conséquences de celui-ci.

Messages en masse, insultes, partage d’images intimes, diffamation et autres joyeusetés : selon un rapport de l’ONU, 73% des femmes ont subi, via internet, une forme de violence. Qu’il ait lieu en milieu scolaire, professionnel ou autre, le cyberharcèlement reste souvent, dans l’imaginaire collectif, un non-sujet, et peu d’outils judiciaires sont mis à disposition pour le contrer.

Dans leur documentaire #SalePute, les journalistes Myriam Leroy et Florence Hainaut réunissent plusieurs témoignages de femmes qui y ont été confrontées : les journalistes Nadia Daam ou Lauren Bastide, la députée Leila Agic, la streameuse Manonolita, Natascha Kampusch, et bien d’autres… A travers ces prises de paroles aussi diverses que convergentes, apparait un constat sans équivoque et glaçant : être une femme sur internet, c’est comme être une femme dans la vraie vie : si vous exprimez un peu trop fort votre avis, difficile d’échapper à la violence de la misogynie. Mais il n’y a pas toujours besoin d’une ‘bonne raison’.

La sobriété du dispositif sert la force du propos de ce documentaire aussi enrageant qu’instructif. Pour internautes aguerri(e)s comme pour les novices du clic, #SalePute est une prise de conscience d’utilité publique.


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Florence Hainaut, Myriam Leroy, une des conclusions qu’on peut tirer devant votre film, c’est que le cyberharcèlement, c'est du harcèlement tout court. 

Myriam Leroy : C'est exactement le message qu'on voulait faire passer. Quand tu dis que tu es harcelée, les gens autour de toi sont bienveillants, empathiques... Mais quand tu dis que tu es cyber-harcelée, ils font : "Ah ok bah c'est bon..." Ça fait au moins une vingtaine d'années que le monde entier utilise internet, et c'est encore fort considéré comme un divertissement dont on pourrait aisément se passer - les femmes en particulier. Or, je ne l'apprends à personne : on gagne notre vie grâce à, sur ou via internet. On a une visibilité, une réputation professionnelle. Dire : "Ah c'est que internet" c'est nier le fait que internet c'est une extension de l'espace public.

Florence Hainaut : On entend souvent "arrête d'aller sur internet, éteins ton téléphone". Mais si tu recevais des lettres anonymes d'insulte par la poste, on ne te dirait pas "n'ouvre plus ta boîte aux lettres" !

ML : C'est ce qu'on dit aux femmes en général. Tu es agressée dans la rue ? Ne sors plus, habille-toi autrement, évite certains quartiers...


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En fait le cyberharcèlement sexiste est "simplement" une des incarnations de la domination masculine.

FH : Exactement. Ce film, c'est davantage un film sur la misogynie que sur le harcèlement.

ML : C'est un film sur le fait qu'on s'en fout toujours, aujourd'hui, de la misogynie. Sur le fait qu'il n'y a pas d'urgence sociétale à faire bouger les choses. " On a toujours fait comme ça, les femmes n'ont qu'à se débrouiller... " Eh bien voilà, on se débrouille. Ce film, c'est aussi ça.

Les femmes sont les cibles privilégiées d’internet, et plus encore quand elles sont à l’intersection de plusieurs discriminations

Les hommes aussi peuvent subir du harcèlement sur internet. Qu'est-ce qui différencie le harcèlement sexiste d'une autre forme de harcèlement ?

Ensemble : Les mots utilisés, les cibles, et les auteurs. 

ML : Dans notre film, on a choisi l'angle des mots, mais ce n'est qu'un exemple de ce qu'il est possible de faire pour nuire à une femme sur internet. Le 'revenge porn' par exemple est aussi utilisé pour humilier des femmes.  

FH : Les insultes, c'était une porte d'entrée facile pour faire comprendre le phénomène : ce sont des insultes sexuelles, qui ramènent au fait que tu es une femme : sale pute, tu as sucé pour réussir, va faire la cuisine… Puis il y a les cibles : les chiffres prouvent que les femmes sont les cibles privilégiées sur internet, et plus encore quand elles sont à l'intersection de plusieurs discriminations. Enfin, il y a les auteurs. La grande majorité sont des hommes. Le côté misogyne vient de la combinaison de tout ça.

ML : En Allemagne, où on peut faire des statistiques en fonction des gens traduits en justice pour cyberviolences, des procureurs ont pu dresser un profil-type de l'agresseur : c'est un homme blanc de plus de 50 ans de classe socioéconomique plutôt privilégiée. Le sociologue Renaud Maes, qui intervient dans notre film, a tiré des enseignements similaires d’expériences menées en Belgique.

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#SalePute : quand la misogynie explose sur internet © Tous droits réservés

D'ailleurs les hommes cyberharcelés le sont en général par... des hommes.

FH : Oui, et puis pas avec les mêmes mots, et pas dans les mêmes proportions. On dit qu'on va s'attaquer à leurs filles et à leurs femmes par exemple. Quand Pierre Ménès a été accusé d'agression sexuelle, on a menacé sa femme ! 

ML : Et quand il n'y a pas de femme à attaquer, on s'attaque justement à cette absence de femmes : "baise un coup"... ou alors ça verse dans l'homophobie...

Parfois c’est la loi qui amène le changement de mentalités, parfois, c’est l’inverse. Il faut une impulsion politique, et une prise de conscience collective

L’ampleur du phénomène tient aussi dans son encouragement. C’est dit dans le film : harceler rend populaire. C'est toujours cette vision du monde où être méchant est vu comme ‘cool’ et être gentil est vu comme une faiblesse...

ML : Tout à fait. C’est comme les caïds de cour de récré : ils le sont aussi parce que c'est socialement valorisé.

Un de témoignages les plus ‘surprenants’ du film est celui de Natascha Kampusch...

ML : On est tombées sur elle par hasard via un "appel à candidatures" pour le film. Quelqu'un m'a dit tu sais, elle a été harcelée, elle a écrit un livre là-dessus... On lui a dit des horreurs du genre (NDLR – contenu sensible) : " Moi aussi j'aimerais bien être séquestré dans une cave si c'est pour devenir riche et célèbre... " Son livre, c'est la même démarche que nous : aller voir des femmes qui ont vécu la même chose pour collectiviser et politiser le problème.

Ce sont des agressions qui ont des conséquences sur le débat démocratique

Selon vous, quel est l’obstacle principal pour endiguer ce phénomène ? L'absence de volonté politique ?

FH : Évidemment que les solutions concrètes doivent passer par le politique. Pour changer la constitution afin qu'on ne puisse plus insulter quelqu'un en ne risquant rien parce que c'est considéré comme du délit de presse, il faut une impulsion politique. Pour que les policiers soient formés, il faut une impulsion politique. Quand le politique a dit "ça suffit les vols de voiture", on a mis des moyens, on a formé les policiers, et les vols de voiture ont baissé. Ici, les policiers ne savent même pas comment encoder ce genre de délit ! Et un délit mal encodé ne finit jamais au tribunal. Mais le problème est plus général. Parfois la loi amène le changement de mentalité, parfois c'est l'inverse.


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ML : Donc l’important c'est à la fois un changement politique, mais aussi une prise de conscience de ce qui est en train de se passer. Que les personnes qui assisent à ça aient une grille de lecture adéquate. Qu’elles ne disent pas " oh c'est le langage d'internet, c'est comme ça, le débat est musclé " ... mais réalisent ce qui est en train de se passer : des agressions, unilatérales, visant certains publics minorisés, qui participent à un climat social qui a des conséquences sur le débat démocratique.

#SalePute – mercredi 12 mai à 20h30 sur La Une. A revoir sur Auvio.

Infos et soutien sur les cyberviolences : la collective Chayn.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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