Rosine Mbakam : "La fiction occidentale ne se réinvente plus"

Dans le documentaire "Les Prières de Delphine", deux voix se rencontrent et se racontent. Un film en huis-clos pour décloisonner le réel, dans lequel Rosine et Delphine se réapproprient leurs propres récits intimes.

Elle est assise confortablement, dans l’intimité de son appartement bruxellois. Elle se recoiffe, ou allume une cigarette. On devine le ciel gris dehors, peut-être la pluie. Mais du dehors, il en sera peu question : pendant l’heure et demie qui suit, on sera en huis-clos avec Delphine. Face à la caméra de Rosine Mbakam, originaire du même quartier qu’elle à Yaoundé, et qu’elle connaît depuis plusieurs années, Delphine déroule, peu à peu, l’histoire de sa vie.

Avec sa voix pleine de détermination, elle dit l’enfance, l’absence de sa mère, la dureté de son père. Le manque de moyens, d’argent et d’options. Les choix difficiles, et aussi les moments de sa vie que ni elle, ni son corps, n’ont choisi. Les mots fusent, entre pidgin, anglais et français, tantôt pleins de colère, tantôt mélancoliques, tantôt enjoués. Parfois, elle rit.

Au fur et à mesure que les phrases de Delphine s’enchaînent et que le film de Rosine se construit, ces deux voix se réapproprient un récit – celui des femmes racisées, colonisées, exotisées, exploitées et invisibilisées. Un récit souvent confisqué par des visions dominantes, et que ces deux femmes se réapproprient ici.

Un récit qu’aucune fiction ne pourrait raconter sans retirer à Delphine, qui a tout d’une héroïne, la puissance de sa présence. A la sortie de la projection de presse ce matin-là, dans la salle Agnès Varda du Flagey, on a discuté avec la réalisatrice Rosine Mbakam de ce film aussi puissant qu’intime, présenté cette semaine à Bruxelles dans le cadre du Festival En Ville !*.


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Après "Chez Jolie Coiffure" (2018) tourné dans le salon de Sabine dans le quartier bruxellois de Matongé, vous signez un nouveau portrait intime de femme. Comment est né "Les Prières de Delphine" ?

Rosine Mbakam : "Les Prières de Delphine" est un film d'urgence : c'est Delphine elle-même qui m'a demandé de le faire, et c'était à ce moment-là et pas un autre. Et alors que je la connais depuis longtemps, je ne savais rien de son histoire, j’ai découvert tout ce qu'elle me dit dans le film. On vient du même quartier à Yaoundé, mais Delphine, au Cameroun, je ne l'aurais jamais côtoyée. On m'avait toujours prévenue que si je voulais m'en sortir, je ne devais pas fréquenter "ce genre de personnes".

Le fait de la rencontrer à Bruxelles m’a permis de déconstruire ce qu'on m'a inculqué comme éducation. De vivre pleinement cette amitié, sans juger, sans poser de questions. Donc quand elle me demande de faire le film sur elle, je suis complètement dévouée à elle : elle connait mieux son histoire que moi ! Je ne suis pas la réalisatrice, d'ailleurs elle me le dit : "Tu quittes derrière la caméra, tu t'assieds comme on a l'habitude de faire". C'est elle qui me dirige, dans son histoire. C'est comme ça qu'on construit le film : sur la base de notre relation. Pas sur la base de ‘une réalisatrice et son personnage’.  

Dans ce film, deux volontés de (se) raconter se rencontrent : la vôtre et la sienne. Des histoires intimes, racontées de ce point de vue-là, ce sont des images qui manquent encore au cinéma…

Oui. C'est pourquoi on déconstruit aussi ce cinéma-là. Ce film m'a beaucoup appris, en tant que réalisatrice. En tant que cinéaste, on a du pouvoir : parce qu'on est derrière la caméra, parce qu'on vient chercher une histoire... J'aurais pu raconter l'histoire que je voulais. Mais parfois on peut lâcher ce pouvoir, et être au service de l'histoire, la laisser émerger d'elle-même, sans artifices, sans forcer. Delphine m'a appris à observer ça, à être humble, tout simplement. Il n'y a pas beaucoup d'humilité en cinéma ! Et c'est ce genre de cinéma-là, aussi, qui a enfermé l'image des personnes noires...  Et en tant que réalisatrice africaine noire, Delphine m'a questionnée sur quel cinéma je voulais faire. Tout ça est en creux, c'est Delphine qui trouve le moyen de révéler son histoire, et moi qui trouve le moyen de faire mon cinéma. Ces strates de questionnements se révèlent à petites touches dans le film.

A la fin du film, vous vous "révélez" vous aussi littéralement, puisqu’on vous voit à l’image…

Parce que ce film, ce n’est pas uniquement l'histoire de Delphine. J'en fais partie aussi. Je n'ai peut-être pas jugé Delphine, mais j'ai jugé d'autres Delphine, dans mon quartier à Yaoundé, ou ailleurs... J'ai mis à distance, en tout cas, ces autres femmes. Terminer le film juste avec Delphine, c'était ne pas reconnaître ma responsabilité. Ça aurait été facile : j'aurais joué de mon pouvoir. Me mettre à l'image, c'est dire : je suis responsable. Elle s'est abandonnée à moi, et c'est ma façon de lui dire : "On est ensemble."

 

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Les Prières de Delphine © Tandôr Productions

Un mot sur votre parcours : comment êtes-vous arrivée au cinéma ?

Je viens d'un quartier populaire de Yaoundé, comme Delphine. J'ai eu la chance d'avoir un père qui voulait le meilleur pour ses enfants, et aussi celle d'aller à l'école. Ça m'a préservée de ce que Delphine a traversé. Le cinéma vient par hasard, quand j'ai mon bac : j'ai envie de faire de la communication, mais je suis trop timide pour me voir journaliste. Via une association culturelle italienne de mon quartier, je suis une formation au langage audiovisuel. Un jour, on nous demande de recueillir le témoignage d’une dame qui venait d'arriver pour un programme de [sensibilisation au] SIDA. J'étais là, avec ma caméra, à écouter son témoignage, une parole à laquelle je n'avais jamais eu accès, et ça m'a touchée. Je me suis dit : "J'ai envie d'être témoin de ce genre de parole précieuse". Je me forme un peu plus dans cette structure, puis je travaille un peu en télé, mais je sens que j'ai envie de tournages... C'est comme ça que je suis arrivée à l'INSAS à Bruxelles, pour apprendre la réalisation en 2007.


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Pour finir, le dernier film vu qui vous a plu ?

C'est un documentaire qui est à l'affiche ici au Flagey : ‘For Sama’ de Waad al-Kateab. Je trouve que la fiction ne se réinvente plus, en tout cas la fiction occidentale ; il y a comme une complaisance, alors que le documentaire trouve au contraire à chaque fois le moyen de se réinventer. Et ‘For Sama’ mêle une force incroyable dans la construction fictionnelle, et dans la construction de la réalité. Je ne me rappelle plus quand un film de fiction m'a donné cette sensation.


Rosine Mbakam – filmographie

2012 – Tu seras mon allié – court métrage, fiction

2017 – Les deux visages d’une femme bamileke – long métrage, documentaire

2018 – Chez Jolie Coiffure – long métrage, documentaire

2020 – La Majorité invisible – court métrage, documentaire

2021 – Les Prières de Delphine – long métrage, documentaire



*Festival En Ville ! – Pour sa troisième édition, ce festival documentaire " composite et inclusif " se déploie tout ce mois d’octobre dans divers lieux de la capitale, pour proposer de redécouvrir tant nos imaginaires que nos réalités. La programmation éclectique et égalitaire, est composée par une équipe entièrement féminine. Elle se déploie autour de deux compétitions internationales, avec des films venus des quatre coins du monde mais où la Belgique est présente aussi - comme dans les films de Rosine Mbakam ou encore Effi & Amir et Naël Khleifi. Mais le festival organise aussi des événements hors de la salle de cinéma, comme des conférences, des expositions et tables rondes, ainsi qu’une grande rétrospective du documentariste réputé, le nonagénaire Frederick Wiseman… lequel sera présent en chair et en os ce vendredi 15 octobre pour une rencontre avec le public.  Plus d’infos : festivalenville.be


"Les Prières de Delphine" de Rosine Mbakam – Avant-première ce jeudi 14 octobre au Flagey en présence de la réalisatrice dans le cadre du Festival En Ville !

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