Relire les textes de l'Islam avec un regard féministe

Relire les textes de l'Islam avec un regard féministe
Relire les textes de l'Islam avec un regard féministe - © Tous droits réservés

Les Grenades questionnent les rapports de genre à tous les niveaux de la société, y compris dans la religion. Nous avons interviewé Malika Hamidi spécialiste du féminisme musulman, un mouvement qui prend de plus en plus d’ampleur depuis la fin des années 80 et qui propose une véritable transformation du religieux et une réinterprétation des textes pour en finir avec les inégalités de genre.

Malika Hamidi est docteure en sociologie, spécialiste du féminisme musulman en Europe. Elle est par ailleurs chercheure associée du Laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs / Afrique – Diasporas de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal et membre associée à l’étranger du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques à Pairs et enseigne le cours Islam et féminisme chez nous, à l’ULB.

Cette Française installée en Belgique a publié en 2017, aux Editions de l’Aube le livre "Un féminisme musulman, et pourquoi pas ?", préfacé par Alain Gresh et réédité au format Poche cette année. Elle est l’autrice de nombreux articles et ouvrages collectifs sur la question du féminisme musulman, et chroniqueuse au Brussels Times.

Malika Hamidi se veut être un pont entre le monde académique et le grand public, en Europe francophone. Nouvelles Questions Féministes, Un Podcast à soi, ChEEK, Jeune Afrique, Middle East Eye, Libé*, Le Monde Diplomatique, France Culture ou encore ELLE France, que ce soit la presse féministe, généraliste ou féminine mainstream, de nombreux médias s’intéressent à ses travaux. Et nous aussi. Rencontre.


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Comment définiriez-vous le féminisme musulman ?

"La définition de Margot Badran, une historienne et spécialiste du féminisme musulman à la George Town University fait l’unanimité, elle dit ceci : "C’est un discours et une pratique qui s’articulent à l’intérieur d’un paradigme islamique pour plus d’égalité entre les genres". Il n’y a pas un féminisme musulman mais des féminismes musulmans qui dépendent du contexte. Je rajouterais donc pour ma part, qu’en contexte occidental et particulièrement en Europe francophone, il s’agit surtout de mobilisations socio-politiques articulées autour du féminisme, combinées à la religion et à la philosophie des droits humains qui sont garants des libertés individuelles des femmes musulmanes."

Comme vous l'indiquez dans votre ouvrage, le féminisme musulman est perçu comme un oxymore… 

"En effet, les mouvements féministes s’appuient, pour la plupart, sur des valeurs, une pensée et une idéologie occidentales, or le féminisme musulman semble apparaître comme un concept conflictuel puisque ce mouvement tire sa compréhension d’un paradigme religieux, celui de l’Islam, religion prétendue être l’antithèse des valeurs défendues par certaines féministes.


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Dans le monde anglo-saxon, on ne cherche plus à savoir s’il est possible d’être féministe et musulmane, ici en Europe francophone, c’est la question qu’on continue de nous poser. Le concept "féminisme musulman" questionne et interpelle par son antinomie apparente dans les termes, mais aujourd’hui les féministes musulmanes ne voient aucune incompatibilité, bien au contraire. Elles vont même jusqu’à ne plus accoler l’adjectif "musulmane" parce que pour certaines l’étiquette musulmane polarise les débats et réseaux, avec d’un côté les féministes musulmanes et de l’autres les laïques. Elles accolent l’adjectif musulmanes lorsqu’il s’agit d’interprétations misogynes de certaines pratiques culturelles à déconstruire, par exemple le mariage forcé ou l’excision qui n’ont rien à voir avec le message de l’Islam."

Comment le mouvement est-il perçu auprès des religieux musulmans ? 

"On a souvent l’impression que les hommes ne nous accompagnent pas sur ce schéma de réinterprétions et que le féminisme musulman est un mouvement homogène. Il faut savoir que parmi les femmes musulmanes, il y a aussi des résistances. Il y a quinze ans on me disait "tu vas trop loin tu veux occidentaliser le Coran". Je disais "au contraire je reviens à la source et à l’essence du message égalitaire". Les femmes sont les gardiennes de la foi, l’approche culturelle du coran, c’est la résistance à toutes réappropriations. Pour répondre à votre question, on ne peut pas dire que les hommes ne nous assistent pas sur la question. Fazlur Rahman et Paul Ricoeur ont proposé de nouveaux modèles d’analyse et d’interprétations. Ou encore Abdolkarim Soroush en Iran, qui est un penseur qui travaille sur l’historisation des versets. Il y a bien sûr aussi des conservateurs mais autant de femmes que d’hommes."

Le corpus religieux a principalement été interprété par des hommes, ce qui a renforcé une approche patriarcale du statut des femmes, et qui est contraire aux principes égalitaires entre les genres prévus par le Coran

Le projet a deux grandes priorités : l'affirmation de l’égalité absolue entre tous les êtres humains comme principe religieux ; la justice sociale comme résultante de l’égalité des genres. Pourriez-vous développer ?

"Développer une interprétation réformatrice de la question des femmes implique une approche féministe en matière d’exégèse des textes sacrés, même si nous sommes toutes convaincues que le Coran est porteur d’éléments éthiques et moraux. Aujourd’hui, des féministes islamiques se sont arrogées ce droit et pense que l'utilisation de l'ijtihad devient pressante pour réformer les interprétations sexistes de la jurisprudence islamique. (Le terme Ijtihâd – ou idjtihâd – est utilisé par les musulman.e.s pour signifier l’effort qu’un.e théologien.e fournit pour interpréter la religion, NDLR)

Tout le monde ne s’invente pas théologiennes, ce sont des femmes outillées, spécialisées en théologie, en réinterprétions de textes. Sur le terrain, je remarque que les femmes musulmanes ont besoin de savoir que les théologiennes sont validées par les savants. Amina Wadud par exemple peut déranger une certaine classe religieuse (Amina Wadud, figure du féminisme islamique, a été la première femme à conduire une prière mixte à New York en 2005, NDLR)."

Ce faisant, la religion pourrait être transformée ?

"En effet, relire le texte avec des yeux féminins, c’est apporter une réinterprétation des textes pour répondre aux questions de notre temps. L’idée étant d’identifier les versets coraniques historiques et donc sujet a réinterprétation (extirper les versets "essentiels" et "accidentels"). Le corpus religieux a principalement été interprété par des hommes, ce qui a renforcé une approche patriarcale du statut des femmes, et qui est contraire aux principes égalitaires entre les genres prévus par le Coran. Les femmes ont été marginalisées des bancs religieux mais, il y a énormément de femmes qui ont fait un travail de réinterprétation. Je renvoie également aux travaux de Asma Lamrabet (essayiste engagée dans la relecture réformiste de l’Islam en général et sur la question des femmes en particulier, NDLR).


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Il y a de plus en plus de théologiennes musulmanes, elles restent peu visibles, mais prennent de plus en plus de place ?  

"Depuis les années 1985 et 1990, des ouvrages impactent la pensée des jeunes chercheuses d’aujourd’hui. Les femmes musulmanes se sont appropriées des espaces de contestations et de négociations en termes de relecture des textes mais aussi du débat politique et religieux grâce notamment aux réseaux sociaux qui sont devenus une forme d’empowerment. Ils permettent de faire circuler un savoir et d’impacter du local au global, grâce à ce que j’appelle à "l’émergence de cette sphère publique féministe musulmane transnationale"… Comme le Mosawah Movement qui est composé de femmes du monde entier. Ça permet une connexion, un échange de savoir et le partage d’actions. C’est ce qui a donné de la visibilité à ces féministes musulmanes. On est dans un féminisme musulman 2.0, ça nous donne de la force, ça crée plus d’impacts, ça normalise la pensée."

Féministe en catosphère

Le terme "intersectionnalité" est utilisé de plus en plus souvent dans les médias, les institutions. Est-ce que selon vous, il n’en perd pas parfois de sa substance ?

"Malgré une visibilité tardive en milieu francophone, l'approche intersectionnelle offre à chacune d'entre nous la possibilité de nous engager dans un "décentrage théorique et pratique" dont l'aboutissement serait d'élaborer des solidarités intersectionnelles... Dans le sillage des débats actuels, l'intersectionnalité devient un "Hit Concept" comme le dit Elsa Dorlin (professeure de philosophie à l’université Paris 8, est notamment l’auteure de La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française, NDLR) car dépolitisé et résolument multidimensionnel. Encore faut-il penser les liens entre la théorie et son implémentation pratique sur le terrain. Je dis souvent qu’on a besoin d’un "agir politique" collectif et créatif à l'épreuve des frontières ethniques, raciales, religieuses et sexuelles et non pas d’un terme que l’on sort et agite à toutes les sauces…"

Certaines féministes laïques, universalistes critiquent votre discours…

"Les féministes laïques qui critiquent sont celles qui ont une approche anticléricale de la laïcité. Celles qui ont une approche bienveillante, au contraire, voient l’irruption des femmes musulmanes dans l’espace publique comme prometteur et encourageant. Les féministes musulmanes ne disent pas qu’il faut adopter le foulard, elles disent simplement "laissez-nous faire ce que nous souhaitons de notre propre corps". C’est cette revendication-là qui doit créer l’unité. Aujourd’hui, nous sommes alliées avec différentes féministes blanches, occidentales, laïques, on a mis à plat les questions taboues pour être dans une approche intersectionnelle. Nous reconnaissons les idéaux du féminisme mainstream et nous nous les réapproprions. Mais les féministes musulmanes n’ont pas attendu le féminisme occidental pour construire leur féminisme. Le féminisme dans le monde arabe date du début du 20ème siècle…"

La Belgique a un autre rapport à la religiosité, et est plus ouverte à cette génération de femmes qui mobilisent un référentiel religieux pour revendiquer plus de justice sociale

Pour vous, le foulard n'est pas synonyme de soumission mais de prise de pouvoir. Est-ce qu'aujourd'hui, le voile est avant tout un enjeu politique ? Les débats sur le voile, ça vous met en colère ? 

"Il semblerait que depuis près de vingt ans, la chevelure des femmes de confession musulmane et l’instrumentalisation du corps des femmes soit un enjeu politique majeur. Il existe 1001 visages du foulard dont l’idée d’empowerment comme l’explique Nilüfer Göle (l’une des premières sociologues à avoir étudié la question du voile et directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, NDLR). Le foulard devient l'expression d'une résistance contre le néocolonialisme, l’impérialisme des sociétés européennes. Aujourd’hui, les femmes affirment sans frustration que le foulard peut être une déclaration féministe."


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Comment les femmes musulmanes s'emparent de la question du corps comme enjeu politique?

L'idée de féminisme musulman, est-elle mieux reçue en Belgique qu'en France? 

"Il est beaucoup plus difficile de se mobiliser en tant que féministe musulmane en France qu’en Belgique. La Belgique a un autre rapport à la religiosité, et est plus ouverte à cette génération de femmes qui mobilisent un référentiel religieux pour revendiquer plus de justice sociale. Il y a deux France qui sont en train de se polariser. Je suis très fière de l’avancée des débats en Belgique, on a des institutions qui analysent les structures racistes et luttent contre l’islamophobie. En France, on a beaucoup à apprendre de la Belgique."


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 Comment faire converger les luttes ?

"En utilisant des stratégies de solidarité et de coalition en matière de revendications, tout en questionnant les racines d’un racisme structurel et institutionnel dans une perspective critique et toujours constructive."


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Envie d’aller plus loin ?

Un féminisme musulman, et pourquoi pas ?, aux éditions de l’Aube.

Conférence en ligne autour des liens psycho-spirituels autour de la Reine de Sabah le 3 décembre 2020. Pour en savoir plus : @malika.hamidii sur Instagram ou https://linktr.ee/malikahamidi

Malika Hamidi publiera prochainement Musulmanes et féministes : Décolonisation, Agency et (de) politisation aux éditions Peter Lang International Academic Publisher (préfacé par le professeure Amina Wadud).

A paraitre également : un ouvrage collectif sur les Afro-féminismes et féminismes musulmans : Perspectives critiques, enjeux et pratiques, qu’elle co-dirige aux côtés de Fabienne Brion, Françoise Verges et Christine Delphy (Préfacé par Angela Davis). Ce livre est tiré du premier colloque international qui s’est tenu sur ce thème à l’ULB en avril 2018.


*Après avoir dirigé le Think Tank European Muslim Network (Groupe de réflexion sur l'islam en Europe), Malika Hamidi a démissionné de son poste de Directrice Générale en décembre 2017. Elle a aujourd’hui pris ses distances et ne souhaite pas commenter la polémique qui l’entoure.

Manifestation contre l'interdiction du port du voile - Archive JT (juillet 2020)

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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