Rachel Lang, cinéaste et soldate : "J’avais envie de questionner la norme"

Dans ‘Mon Légionnaire’, Rachel Lang dissèque le couple à l’aune de l’engagement militaire, combinant deux mondes qu’elle connaît bien : l’armée et le cinéma.

Rachel Lang est cinéaste et soldate, un double parcours qu’on ne croise pas deux fois. C’est à 19 ans au hasard d’une somme à rembourser que cette native de Strasbourg, étudiante en philo à l’époque, décide de s’engager. Quelques années plus tard, durant ses études de cinéma à l’IAD, son court-métrage ‘Pour toi je ferai bataille’évoque cet engagement à travers le personnage d’une jeune femme perdue dans sa vie, et qui y trouvera une certaine façon d’être au monde. Ses films suivants, du court ‘Les Navets Blancs Empêchent de Dormir’à son premier long-métrage, le pétillant Baden Baden (2016), tous ses films abordent, de près ou de loin, la quête de soi, la frustration existentielle, la recherche de l’amour, les rapports hommes-femmes… mais aussi, en filigrane, les stéréotypes de genre : chez Rachel Lang, les femmes font l’armée, retapent des salles de bains… et même quand elles sont des épouses dévouées comme dans ‘Mon Légionnaire’, elles refusent de se laisser marcher sur les pieds.

Présenté au dernier Festival de Cannes, et sur les grands écrans du pays cette semaine, le deuxième long-métrage de la réalisatrice renoue avec l’armée, mais c’est davantage un contexte qu’un sujet : ‘Mon Légionnaire’, dissèque la vie amoureuse à l’aune de l’engagement dans la Légion Étrangère. Un parcours similaire mais bien plus exigeant que son parcours militaire : exclusivement masculine, la Légion demande à ceux qui s’y engagent de ne pas se marier ni d’avoir d’enfants pendant les cinq premières années…

Sur l’île de Corse, le film suit le parcours de deux couples différents, un plutôt jeune (Ina Marija Bartaité et Alexander Kuznetzov) et un plutôt installé (Camille Cottin et Louis Garrel). A travers une mise en scène travaillée, laissant les silences et la tension s’installer, le film questionne ce conflit de loyauté entre deux engagements. Sans glorifier l’uniforme, mais sans l’attaquer ouvertement, le film est sur le fil entre deux mondes – une ambivalence consciente, à l’image de celle qui l’a réalisé.


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Mon Légionnaire’concilie le cinéma et l’armée : deux mondes que vous connaissez bien. En quoi se ressemblent-ils ?

Rachel Lang : Ce sont deux mondes qui ont un fonctionnement assez proche, dans le sens où ce sont deux endroits où l’individu s’efface au profit du collectif. Dans les deux cas, tout le monde cherche à aller vers un but commun, qui est plus grand que soi… La différence, c’est que si je fais un mauvais film, personne ne va mourir (rires) !

Pourquoi l’engagement dans l’armée, et qu’est-ce que ça vous apporte ?

À 19 ans j’étais un petit oiseau qui ne savait rien faire (rires) ! J’étais en fac de philo, en train d’essayer de manier des concepts, et tout à coup on te dit : "Voilà tu prends un fusil, tu tires là-dedans, tu rampes, pour faire un garrot si le sang gicle il faut faire comme ça", bref des trucs hyper-concrets, qui m’ont fait grandir. Ça m’a beaucoup apporté. Et puis c’est un endroit où il y a une grande mixité sociale on retrouve toute la population – comme c’est la réserve, ce sont des gens qui ont des métiers différents. Tout le monde se mélange, c’est assez intéressant. Du coup, à l’issue de mes études, je me suis dit je vais rendre la monnaie de la pièce, et prendre aussi des petits oiseaux et les faire grandir. Il y a à l’armée un truc de transmission, de famille, le fait d’être utile, de suivre la croissance de jeunes… Mon engagement me permet de servir à quelque chose, et d’être en contact avec la réalité des gens. Ça pourrait se traduire autrement, je pourrais m’engager aux Restos du Cœur…

Comment conciliez-vous cela avec le milieu du cinéma, qui en général est plutôt à l’opposé en termes de valeurs politiques ?

La question patriotique, j’ai l’impression que ça concerne pas grand monde à l’armée en fait. Parce que là-dedans, tu appartiens à une famille, et tu te bats pour ta famille, ou bien pour la sécurité des gens sur place… Mais le côté "de droite", c’est intéressant que vous en parliez, parce que je viens effectivement d’un milieu d’artistes de gauche, et je suis toujours interpellée là-dessus. (Il y a d’ailleurs une scène dans ‘Mon Légionnaire’qui aborde cette ‘opposition’ouvertement, NDLR).

Mon Légionnaire’aborde aussi l’engagement dans l’armée, mais à travers le point de vue d’hommes, et de leurs épouses. Pourquoi ne pas avoir choisi des femmes soldates ?

On m’a déjà posé la question, mais ça ne m’est pas venu à l’idée. En fait, ce qui m’intéressait dans le film c’était le couple, et j’avais envie de mettre le couple dans un contexte difficile – d’où le choix de la Légion Etrangère. Et comme la Légion n’est pas mixte, la question ne s’est jamais posée. L’idée d’avoir des femmes du monde entier qui se retrouvent sur cette île, ça me faisait beaucoup plus fantasmer. Il y a un côté archaïque dans la Légion, et je trouvais ça plus intéressant de titiller ce côté-là, avec Camille Cottin qui est obligée de participer au 'club des épouses' et qui se bat contre ça. Ça me permet aussi de parler de ça. L’exception de mon parcours, je ne la trouvais pas signifiante, dans le sens où c’est une exception – et je voulais questionner la norme.

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En tant que réalisatrice, qu’est-ce vous identifiez comme aides, ou comme obstacles dans votre parcours ?

Ce qui m’a aidée, c’est d’avoir fait l’IAD (Bruxelles), une école super, et aussi d’avoir rencontré tôt un producteur qui a grandi en même temps que moi (Jérémy Forni, Cheval Deux Trois, NDLR) et avec qui on a commencé par les courts-métrages… Je pense aussi aux gens avec qui je suis allée à l’IAD : ma cheffe opératrice, Fiona Braillon, on a tout fait ensemble, et on continue de faire des films ensemble… C’est une chance d’avoir cette école, qui permet de grandir et de travailler ensemble. Choisir avec qui on veut travailler, c’est important. Niveau obstacles, j’ai été assez privilégiée, je n’en ai pas trop eu. A part que la Légion nous a mis des bâtons dans les roues pour celui-ci ! Ça a été très compliqué.


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A propos de choisir avec qui on veut travailler – la parité fait aussi partie de vos critères de sélection ?

Je suis très privilégiée car quasiment tous mes chefs de poste sont féminins : ma cheffe opératrice, ma première assistante, ma cheffe monteuse, ma cheffe son… On est vraiment une équipe de meufs. Après, je ne me suis pas dit "il faut que j’aie autant de femmes que d’hommes" mais c’est vrai que… je pense que pour notre génération, c’est un peu 'inné' maintenant !

Avant de terminer, un mot sur votre prochain projet ?

C’est un thriller d’espionnage, sur le renseignement et l’influence. Ça parle de trois femmes fortes, en action dans des rôles qu’on a plutôt l’habitude de voir chez les hommes. En commission, les premiers retours que j’ai eus me questionnaient sur le fait qu’elles aient des ‘attributs masculins’ – mais d’où c’est réservé aux hommes de faire ça ? Absolument pas !

Mon Légionnaire’de Rachel Lang. Avec Camille Cottin, Louis Garrel, Ina Marija Bartaïté, Alexander Kuznetsov… En salles ce 10 novembre.

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