Quels défis pour le plan "droits des femmes"?

Quels défis pour le plan "droits des femmes"?
Quels défis pour le plan "droits des femmes"? - © Belga

C’est une information qui est arrivée dans un mois de septembre pas avare en actualité politique. Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté le 17 septembre son plan "droit des femmes", sur proposition de Bénédicte Linard (Ecolo), ministre de la Petite enfance, de la Santé, de la Culture et des Droits des femmes.

Ce plan a été élaboré à la suite d’une large consultation de 178 organisations et s’articule autour de quatre axes : la lutte contre les violences faites aux femmes, la déconstruction des stéréotypes et l’action sur les représentations, une meilleure représentation des femmes dans tous les secteurs professionnels et à tous les niveaux dans les instances de décision et les postes à responsabilités et, enfin, la facilitation de la conciliation vie privée – vie professionnelle.

Le plan prévoit que toutes les matières de la Fédération Wallonie-Bruxelles intègrent la dimension du genre.

Plus personne, aujourd’hui, ne peut nier le constat que la société est inégalitaire en matière des droits des femmes, de représentation des femmes et de violences faites aux femmes. En tant que ministre des Droits des femmes, j’ai vraiment envie de mettre en place un plan qui comprenne beaucoup plus que des mesures d’intention qui ne verront jamais le jour”, explique Bénédicte Linard.

Cela passe par la concertation et la co-construction avec les associations de terrain qui nous ont permis de mettre le doigt de manière réaliste sur ce qui n’allait pas et les sujets prioritaires. Ce plan est transversal, c’est-à-dire qu’il concerne toutes les matières. Cela signifie que dans chaque ministre dispose aujourd’hui de leviers pour pouvoir agir dans sa propre matière, je pense notamment au sport et à la ministre Valérie Glatigny (MR), je sais qu’elle souhaite encourager le sport au féminin. Et le plan est efficient parce que chaque mesure est concrète et mesurable”.

Sur le terrain ?

Qu’en pensent les associations féministes de terrain ? Les Grenades ont posé la question à Vie Féminine et aux Femmes Prévoyantes Socialistes qui ont toutes deux été consultées dans la phase de rédaction du plan.


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Au premier coup de sonde, un élément nous revient : la co-construction et la consultation sont vivement appréciées.

Une des premières choses qu’on a remarquée, c’est que les droits des femmes ne sont pas noyées dans le concept d’”égalité des chances”. C’était déjà un tournant pris dans la déclaration de politique générale et cela se confirme ici, indique Hafida Bachir, secrétaire politique de Vie Féminine. Être consultées nous a permis de pointer une mesure qui proposait de conditionner l’octroi de subvention à la mixité des associations. Il faut être vigilante car les associations féministes ne sont pas comme des associations générales, la non-mixité est un outil de travail pour elles qui doit être protégé. Nous n’avons pas besoin de ça dans le contexte que nous vivons et qui nous fragilise”.

Les Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS) ont été consultées mais surtout nous avons été entendues ! Dans la version soumise aux instances, que nous avons eu l’occasion de commenter, nous avons par exemple retrouvé mot pour mot une mesure que nous avions suggérée”, se réjouit Laudine Lahaye, chargée d’étude au sein des FPS.

Plus personne, aujourd’hui, ne peut nier le constat que la société est inégalitaire en matière des droits des femmes, de représentation des femmes et de violences faites aux femmes

Outre les associations féministes, les organes d’avis et les conseils consultatifs liés aux différents compétences de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont également été consultés. “C’est très original, c’est une première. La question des droits des femmes a été amenée à l’intérieur de sphères qui n’en ont pas forcément l’habitude, comme la culture, les médias ou la petite enfance”, explique Hafida Bachir.

Mises à l’écart ?

Mais une question se fait désormais plus prégnante : est-ce que cette co-construction tellement saluée va continuer ? “On se sent un peu mises à l’écart aujourd’hui, nous avons été consultées et puis, plus rien, comme si toute la mise en place concrète des mesures revenait à la Fédération. Nous sommes sur le terrain, donc il est possible de continuer à faire appel à notre expertise”, explique Laudine Lahaye.

Pour nous, il est évident que la concertation continue, répond Bénédicte Linard. Nous allons mettre en place un comité de suivi qui rassemblera des membres du gouvernement, de la société civile et des associations. Nous allons donc continuer à être associées de manière étroite. Nous faisons confiance aux associations et une mesure que j’ai prise est de pérenniser sur 5 ans mes aides à ces collectifs et associations. Nous ne repartons pas de zéro”.

Une des premières choses qu’on a remarquée, c’est que les droits des femmes ne sont pas noyées dans le concept d’”égalité des chances”

Il est très important de ne pas déresponsabiliser les associations féministes sur leurs matières, réagit Hafida Bachir. On a déjà vu passer des mails émanant de certains organes consultatifs qui se questionnaient sur la stigmatisation des hommes… il y a des choses qui ne sont pas encore ancrées, tout le monde n’a pas le même timing et les associations sont plus loin sur ces sujets. Ce comité de suivi est très important et va permettre la discussion mais il faut aussi réserver des espaces spécifiques aux associations de femmes. Ce plan n’est pas tombé de nulle part, il vient aussi de leur travail”.

Quels moyens financiers ?

Reste le silence sur les moyens financiers alloués au plan, un point d’attention souligné par les deux expertes. “Il ressort de nos discussions qu’il s’agit tout de même d’un plan flou, on ne sait pas par exemple comment se passera l’évaluation, sur du court ou du long terme ? Nous avons aussi l’impression qu’il est fort théorique, notamment à cause de l’absence de moyens spécifiques. Comment garantir que tout sera réellement mis en œuvre ?”, affirme Laudine Lahaye.

Hafida Bachir acquiesce : “C’est vrai qu’il faut que des moyens soient donnés pour piloter correctement ce plan et qu’il ne soit pas énième point au sein du gouvernement. Il y a déjà deux appels à projets qui ont été lancés dans le cadre du plan, c’est essentiel mais pas suffisant.

Les droits des femmes sont des obligations internationales, ce ne sont pas que les féministes qui en parlent !

Ces deux appels à projets, pour un montant total de 420.000 euros, sont clairement un moyen de soutenir le secteur. Il y a déjà des budgets alloués aujourd’hui pour les droits des femmes dans les différentes compétences, des budgets qui pourraient être mobilisés en fonction des besoins, explique la ministre. Certaines mesures n’ont pas besoin de moyens financiers du tout, par exemple j’ai créé un décret concernant la place des femmes à la direction des théâtres, pour qu’il y ait un critère genré parce qu’on sait que c’est compliqué pour les femmes artistes”.


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Quelle concertation entre les niveaux de pouvoir ?

Vie Féminine a suivi durant toute la crise du covid le travail de la Conférence Interministérielle sur les droits des femmes qui a réuni tous les niveaux de pouvoir autour de la table, et même le fédéral. “On ne peut pas tout demander à la Fédération. Elle rencontre ses missions de sensibilisation et de formation avec le plan mais il y a des choses qui sont du ressort de la Région, notamment ce qui concerne les infrastructures d’accueil des femmes victimes de violences”, précise Hafida Bachir. 

La question des droits des femmes a été amenée à l’intérieur de sphères qui n’en ont pas forcément l’habitude, comme la culture, les médias ou la petite enfance

Nous pensons exactement la même chose. Un des aspects positifs du plan, c’est qu’il identifie clairement quel ministre est responsable de quelle partie en Fédération Wallonie-Bruxelles. Cela va beaucoup aider car il n’est pas toujours facile de s’y retrouver ! Nous nous posons tout de même des questions sur l’un des axes, plus précisément la conciliation vie privée-vie professionnelle. Comment est-ce possible d’y arriver sans impliquer le fédéral, qui s’occupe de la politique des salaires, du congé de paternité, etc. ?”, soutient Laudine Lahaye.

Et toutes deux s’accordent à dire qu’il semble déjà compliqué d’impliquer le fédéral sur le droits des femmes. “Nous sommes dans un pays complexe, la coordination est importante. Si on s’intéresse aux violences économiques faites aux femmes, qui ne concernent pas tellement la Fédération, même les mesures positives en cours de négociation au niveau fédéral ne tiennent pas compte des femmes. Prenons la pension à 1500 euros, elle a été pensée pour les personnes qui ont une carrière complète. Rappelons que la carrière moyenne d’une femme est de 34 ans. On est très loin de vouloir corriger les inégalités existantes à ce niveau. Il y a du boulot !”, tacle Hafida Bachir.

La ministre est bien consciente de ces limites. “Je pense tout de même que nous avons des leviers au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il ne faut pas se priver de les activer. Un exemple : le statut des accueillantes conventionnées dans le milieu de la petite enfance. Beaucoup d’entre elles n'ont pas de statut. C’est une préoccupation qui me tient à cœur, sortir les femmes de la précarisation. Je travaille sur le futur octroi d'un statut pour elles”.

Une avancée “énorme”, selon Hafida Bachir : “C’est vraiment lié aux droits des femmes pour le coup. Ce sont des femmes qui n’ont pas de contrats de travail, elles sont sous statut “bénévole” et environ deux tiers d’entre elles sont dans le cas. Pendant la crise du covid, subitement, elles n’ont plus pu travailler sans recevoir d’aide. C’est profondément injuste”. 

En matière de petite enfance toujours, nous allons aussi ouvrir des places d’accueil en priorité pour les mères monoparentales ou issues de milieux précarisés. Ce sont autant de choses qui sont entre nos mains”, continue la ministre.


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Le milieu de la petite enfance est justement pris en exemple par les Femmes Prévoyantes Socialistes comme un milieu “débordé, déjà mis sous pression”. “Comment faire pour que les droits des femmes y soient prioritaires quand il y a déjà tellement de choses à gérer au quotidien ? Même si ce n’est pas l’envie qui manque, ce n’est pas toujours possible, financièrement non plus”, s’interroge Laudine Lahaye. A ce sujet, la ministre n’exclut pas des formations sur la question des stéréotypes genrés. “Ce sont effectivement des aspects compliqués qui nécessitent de l’accompagnement et donc de dégager du temps. Les constats sont là, maintenant il faut agir, il faut avancer et c’est pour ça que ce plan existe”, explique-t-elle.

Il faut aussi réserver des espaces spécifiques aux associations de femmes. Ce plan n’est pas tombé de nulle part, il vient aussi de leur travail

Résumons : l’adoption de ce plan est un signal extrêmement positif pour les associations qui tiennent à garder des vigilances quant à son application concrète.

Des obligations internationales ?

J’aimerais aussi rappeler que la Belgique a signé deux conventions, la Convention d’Istanbul sur l’élimination des violences faites aux femmes en 2016 mais aussi La Convention sur l’Élimination de toutes les formes de Discrimination à l’Égard des Femmes (CEDEF), ratifiée par la Belgique en 1985. Ces conventions attendent des mesures des différents niveaux de pouvoir. Les droits des femmes sont des obligations internationales, ce ne sont pas que les féministes qui en parlent !”, conclut Hafida Bachir.

Les féministes ne seront en tout cas pas les seules à le rappeler : les expert.es du Grevio (le Groupe d'experts sur la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique) remettront régulièrement un rapport qui vérifie l’application de la Convention d’Istanbul en Belgique.

Leur premier rapport a été rendu ce lundi 21 septembre. Si les expert.es soulignent "l'engagement de longue date des autorités belges dans la lutte contre la violence à l'égard des femmes", plusieurs manquements significatifs sont relevés. Selon le Grevio, la violence à l'égard des femmes, fondée sur le genre, demeure "relativement invisible dans les politiques belges". Le manque de transversalité entre les différentes entités du pays est également remarqué.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias

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