Quelle qualité pour les femmes, selon le gouverneur de la Banque nationale  ? "Le charme "

Quelle qualité pour les femmes, selon le gouverneur de la Banque nationale  ? "Le charme "
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Quelle qualité pour les femmes, selon le gouverneur de la Banque nationale  ? "Le charme " - © JAMES ARTHUR GEKIERE - BELGA

A la question : “Quelle est votre qualité préférée pour un homme ?”, Pierre Wunsch répond : “Le sens du bien commun”. Et pour une femme ? Le charme”. 

Pierre Wunsch n’est autre que le gouverneur de la Banque nationale de Belgique. Et cette réponse, qui a été donnée dans une interview dans La Libre du 7 mars, a du mal à passer. En effet, le lendemain, c’est-à-dire le 8 mars, Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, cette interview est publiée dans la revue de presse de la Banque nationale, causant le désarroi d’une partie du personnel de la première institution financière du pays.

Selon nos informations, cette publication a ensuite fait l’objet de multiples réactions, tant individuelles que collectives, des employé·es au sein de différents services de la Banque nationale. A tel point que le sujet a été porté au Conseil d’entreprise par les représentants syndicaux. Clairement interpellé au sujet de cette interview, le gouverneur Pierre Wunsch aurait expliqué qu’il s’agissait de liberté d’expression et qu’il était en droit de dire ce qu’il pensait. A notre connaissance, aucune réaction des employé·es n’a entrainé de réponse officielle de l’institution.  

Ce qui nous dérange, c’est qu’il s’agit, selon nous, d’une porte ouverte pour parler de cette manière des femmes dans le monde du travail

Contacté par nos soins, le porte-parole de la Banque nationale, Geert Sciot, réagit : "Nous déplorons qu’une polémique ait été engendrée parce que les propos du gouverneur ont été repris de façon peu nuancée dans la version écrite d’une interview dans La Libre. L’interview filmée, disponible sur internet, relate les propos exacts du gouverneur : 'Quelle est la qualité que vous préférez chez un homme : "Le sens du bien commun", chez une femme : "Alors je ne sais pas si on peut encore distinguer, mais si on peut, le charme."'"


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“Malaise”

Nous avons rencontré plusieurs femmes qui travaillent au sein de la Banque nationale. “Choquant”, “violent”, “malaise” sont des mots qui reviendront à plusieurs reprises dans notre conversation. “On s’étonne du manque de réaction de l’extérieur, une telle interview peut sortir sans que cela ne fasse réagir des parlementaires par exemple. Nous rappelons que le gouverneur est nommé politiquement à cette fonction”, souligne l’une d’entre elles.

Ce qui nous dérange, c’est qu’il s’agit, selon nous, d’une porte ouverte pour parler de cette manière des femmes dans le monde du travail. Pour nous, c’est encore plus grave qu’il refuse de reconnaitre son erreur”, continue-t-elle. 

"Que des hommes"

On veut vraiment qu’il y ait un changement de mentalité au sein de la banque mais comment va-t-on faire si le gouverneur dit qu’il ne considère pas les femmes et les hommes de la même manière ?, s’interroge une autre. Et on lie ça au fait que le comité de direction ne soit pas mixte : il n’y a pas une seule femme, il n'y a que des hommes. Il y a bien des femmes au sein du conseil de régence mais ce conseil na rien à dire sur les affaires internes à la Banque nationale”.

Comment pourront-ils aider notre pays à traverser la pire crise économique qui suivra la crise sanitaire et qui durera au moins 10 ans ?

Il a été prouvé que la féminisation des Conseils d’administration a des incidences positives. Plus de 70 études indépendantes ont montré l’impact positif de la diversité sur la prise de décision et la gestion des entreprises. Celle de Forbes a conclu que lorsque le groupe est homogène (même genre, âge, même origine, etc), il prend la meilleure décision dans 58% des cas. Quand le groupe est mixte au niveau du genre, il prend la meilleure décision dans 73% des cas.

Les employées de la Banque nationale évoquent par ailleurs une “ambiance générale” et d’autres incidents leur reviennent en mémoire comme ce changement de pictogramme dans les toilettes d'une partie de la Banque nationale, des pictogrammes inspirés de tableaux classiques : pour les toilettes des hommes, des hommes portant costumes et haut-de-forme ; pour les toilettes des femmes, des déesses dénudées.

Nos réactions face à cela sont présentées comme une question de perception et de sensibilité. Il a pourtant été montré que les biais inconscients affectent les performances des femmes, mais c’est inaudible pour la hiérarchie”, poursuit l’une des employées.

Les employées parlent d’initiatives importantes prises ces dernières années, comme Woman in Finance (dont fait partie la Banque nationale), pour améliorer la place des femmes dans le secteur financier et des banques. Elles ont désormais l’impression que “cet élan est coupé, interrompu”.


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Des personnes extérieures à la Banque nationale ont également répondu à nos questions. “C’est vrai que les choses évoluent dans le secteur mais que l’on constate un certain immobilisme dans l’institution et que ça doit être épuisant pour le personnel", observe l’une d’entre elles. 

"Boys club" et crise sanitaire

Autre question pointée du doigt par les personnes interrogées : l’absence totale de femmes à la tête des groupes de travail sur la crise mis en place par la Banque et l’absence totale de toute dimension genrée dans l’analyse de l’impact du Covid et dans les plans de relance. Cela reflèterait à nouveau, selon elles, l’absence de femmes dans le comité de direction de l’institution économique la plus importante de notre pays. " Leur rémunération est bien plus importante que celle du Premier ministre. C’est le règne absolu du "old boys club". Pierre Wunsch n’est pas pire que les autres”, résume l’une d’entre elles.

Au-delà du regard qu’ils portent sur les femmes comme facteur décoratif, les paroles du gouverneur dans les médias, qui sont sans aucune empathie pour les catégories de population les plus défavorisées et donc les plus touchées par la crise, confirment leur distance avec la réalité des gens. Ils sont dans une bulle archaïque complétement dépassée par les transformations qui traversent notre société. Comment pourront-ils aider notre pays à traverser la pire crise économique qui suivra la crise sanitaire et qui durera au moins 10 ans ?


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"Nous ne pouvons pas soupçonner le gouverneur de penser à des clichés erronés sur les femmes"

"Il ne serait pas correct d’accuser le gouverneur de ne pas être sensible au thème de la diversité au sein de la Banque ou à propos de la sensibilité", répond Geert Sciot, porte-parole de l'institution. "C’est précisément sous l’impulsion du gouverneur Pierre Wunsch que la Banque a mis en place un groupe de travail sur la diversité, que la Banque a par exemple défini des critères de recrutement et de promotion particuliers pour les employées, créant ainsi une discrimination positive. Le ‘steering’ de ce groupe de diversité est dans les mains du gouverneur."

"Le gouverneur, d'ailleurs, voit la diversité de manière beaucoup plus large que les thèmes liés au genre. Pour ne citer qu'un exemple : il a insisté pour que la Banque accroche le drapeau arc-en-ciel symbolique à l'occasion de la Gaypride annuelle (LGBTIQ) à Bruxelles. Le gouverneur consacre chaque mois plusieurs heures de son emploi du temps très chargé pour aider à orienter cette thématique. Nous ne pouvons donc absolument pas soupçonner le gouverneur de penser à des clichés erronés sur les femmes. Lorsqu'il participe à des débats, il s'assure également que nous constituons un panel aussi diversifié que possible. Et nous avons entamé une discussion - qui sera bientôt à son initiative au Comité exécutif - sur l'utilisation inclusive du langage à la Banque", poursuit-il.

"La Banque s’intéresse également à ce thème dans ses études. Par exemple, lors de la Journée internationale des femmes, nous avons publié un document sur la position des femmes sur le marché du travail depuis la pandémie. Cette idée était notamment poussée par le gouverneur", termine Geert Sciot.



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