Quand Mary à tout prix banalise le harcèlement : la culture du viol au cinéma

Gros plans sur les fesses, banalisation du harcèlement et érotisation des viols… Les films participent à la culture du viol.

La culture du viol, c’est un ensemble de comportements, d’attitudes et de paroles partagées au sein d’une société et qui minimisent, normalisent, encouragent le viol. Dire à une femme "tu ne devrais pas porter une jupe aussi courte, ça va t’attirer des ennuis" ou minimiser une main aux fesses sont des comportements qui participent à la culture du viol.

Mariwenn Arnaud-Jouffray est diplômée en Cinéma à l’INSAS ; elle a réalisé son mémoire sur la culture du viol au cinéma. "Le montage a une grosse responsabilité dans la manière dont on présente le film", explique Mariwenn. "Faire des gros plans sur des fesses, des mains, des pieds, cela contribue à fragmenter une femme, à en faire non plus un personnage mais un objet".


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Je t’aime donc je te harcèle

Mariwenn a étudié ce phénomène dans les films mainstream, comme les comédies romantiques mais aussi dans le cinéma plus pointu.

Le cinéma amène les spectatrices à relativiser la violence dont elles sont victimes, comme dans Mary à tout prix. "Mary, c’est la jolie fille parfaite. En face d’elle, il y a 3 hommes qui vont la harceler et se battre pour l’avoir. Ils vont tous avoir des comportements très dérangeants, en l’observant en cachette quand elle se déshabille, en la mettant en danger pour la séduire, en insistant. Mary rencontre un homme qui la respecte mais elle ne finit pas avec cet homme. Elle choisit Ted parce qu’il lui dit que tout ce qu’il a fait, c’est parce qu’il l’aimait. La morale du film, c’est ça : tant qu’un homme aime une femme, il a le droit de la harceler".

Une sociologue américaine, Julia R. Lippman, a mené une étude sur les conséquences de ces films sur les femmes. Le résultat est interpellant : les femmes qui regardent des comédies romantiques banalisant le harcèlement ont tendance à excuser ces mêmes comportements dans la vie.

Le voyeur : des hommes qui regardent une femme

Dans de nombreux films, la femme est filmée comme si elle était observée : à travers une fenêtre, un appareil photo, un œil de judas. Le point commun entre tous ces plans, c’est l’œil qui se cache derrière ces points de vue. Alfred Hitchock a notamment beaucoup travaillé sur cette façon d’observer la femme.

"La sociologue Laura Mulvey a montré que le cinéma patriarcal, celui dans lequel on baigne, est dominé par 3 regards.

Le regard du personnage masculin, qui regarde directement le personnage féminin ; le regard du réalisateur masculin qui décide où regarder et le regard du spectateur masculin. Ces 3 regards illustrent le concept du "voyeur"."

Alfred Hitchock a notamment beaucoup travaillé sur cette façon d’observer la femme.

90% des victimes de viol sont des femmes

"Avant les années 2000, presque tous les films qui traitaient du viol étaient réalisés par des hommes ; ce qui est assez étonnant vu que 90% des victimes de viol sont des femmes. Les réalisateurs se sont réapproprié des histoires qui n’étaient pas les leurs".

Le problème, c’est que souvent, les hommes proposent un regard très masculin sur le viol. Mariwenn avait établi une grille d’analyse qui permettait de vérifier que le viol avait un vrai rôle narratif, s’il ne pouvait pas être remplacé par un autre crime, comme un vol ou une agression physique sans connotation sexuelle.

"Très souvent, le viol pourrait être remplacé par autre chose, sans que cela ne change l’intérêt du récit. Le viol n’est qu’une excuse pour raconter une histoire d’homme. La victime de viol, dès qu’elle est violée, est évacuée de la narration. À la place, on nous montre un personnage masculin en pleine action pour venger et sauver l’honneur de la femme".

Sombrer ou se venger

En se penchant sur les films qui parlent de viol, Mariwenn se rend compte que le réalisateur ne propose que 2 issues aux femmes victimes de viol.

"Soit elle sombre dans la dépression ou elle est tuée ; elle est donc détruite. Soit elle doit se venger. Le problème avec cette vengeance, c’est qu’elle culpabilise la femme qui ne se venge pas. On lui dit "si tu ne te venges pas, c’est que ton viol n’est pas si grave que ça". C’est une vision très masculine du viol. Et dans les 2 cas, qu’elle soit détruite ou qu’elle se venge, elle reste liée à son violeur".

Un genre cinématographique existe même : le "rape and revenge"; des femmes ou des hommes se vengent d’un violeur, souvent de façon très violente, à la limite du film d’horreur.

Les réalisatrices, un vent de réalisme

À partir des années 2000, les choses vont commencer à évoluer, avec notamment "Baise moi" de Virginie Despentes, une adaptation de son roman éponyme. Le film n’est pas un chef-d’œuvre cinématographique mais il a le mérite de remettre les héroïnes au cœur du sujet et d’essayer de les comprendre.

"Les réalisatrices vont s’intéresser au cœur du problème : la culture du viol qui a engendré et permis ce viol ; et surtout, la vie après le traumatisme, comment on se reconstruit. C’est beaucoup plus intéressant". Et aussi plus réaliste. Mariwenn a rencontré une psychologue de SOS Viol pour comprendre les mécanismes qui se jouent après un viol. "Dans la plupart des cas, les femmes se remettent d’un viol. Chaque femme et chaque situation sont différentes mais le plus important, c’est ça : comment on continue à vivre, après".

Le film "Les chatouilles" propose notamment une vraie analyse du vécu post-traumatique d’une victime de pédophilie ; le film "Une histoire banale" raconte un viol commis par un collègue, loin des clichés sur le viol par un inconnu à 3 heures du matin.

13 reasons why et Unbelievable : le renouveau des séries

Depuis quelques années, plusieurs séries s’emparent de la problématique du viol et du harcèlement ; non plus pour le montrer mais pour en comprendre les enjeux. Dans 13 reasons why, plusieurs filles sont victimes de viol et chacune réagit différemment, on y décortique tous les mécanismes qui ont rendu ces viols possibles ; dans Unbelievable, on montre la machine judiciaire derrière le viol et dans Sex Education, on renverse les stéréotypes autour de la sexualité des adolescents.

"Ce sont des séries dédiées aux plus jeunes qui posent un regard très réaliste et pédagogique sur la culture du viol. Ça donne vraiment de l’espoir pour que les jeunes spectateurs ne reproduisent pas les mêmes erreurs".

 

Découvrez l’interview de Mariwenn sur la page Facebook de Vews-Rtbf

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

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