Quand les femmes se passent de soutien-gorge

Quand les femmes se passent de soutien-gorge
Quand les femmes se passent de soutien-gorge - © Getty Images

Le confinement a visibilisé les injonctions quotidiennes qui pèsent sur les femmes, et plus particulièrement sur leur corps. Selon certains articles de la presse dite féminine, les femmes ne devraient surtout pas "se laisser aller". Un texte du site français Acrimed résume ces injonctions à 4 phrases : "Sois belle ! Garde la ligne ! Travaille ! Éduque !"

Les Grenades ont recensé les articles sur ce thème :

"Racines, frange, pointes… Nos conseils et astuces pour entretenir sa coupe de cheveux toute seule à la maison", "Confinement : manucure, soins, tri… 7 activités beauté faciles à faire à la maison", "3 erreurs qui enlaidissent lors d’une conversation vidéo", "Coronavirus : comment ne pas prendre de kilos pendant la crise"

A l’opposé de ces discours qui servent à rappeler la norme, certaines femmes ont décidé de profiter du confinement pour se réapproprier leur corps en suivant le mouvement " no bra " qui invite à ne plus porter de soutien-gorge.


►►►A lire: Le rôle des femmes n'est pas de rester belles durant le confinement


En quête d’une libération

Car les seins concentrent de nombreux enjeux. "Les seins sont sexuels, ce sont des organes de plaisir pour les femmes, mais leur dimension préhensible et visible fait qu’ils sont surtout objectivés et appréhendés comme des appâts sexuels. Et puis, en plus d’être sexuels, les seins sont également maternels. Ils ont une présence physique qui donne à voir ces deux fonctions, sexuelle et maternelle", explique au magazine Cheek la philosophe française Camille Froidevaux-Metterie, autrice du livre Seins. En quête d’une libération.

"Avant même qu’ils fassent leur apparition, une attente sociale esthétique pèse sur eux. Ils doivent correspondre à un modèle, celui de la demi-pomme, et si ce n’est pas le cas, des outils existent pour les formater comme les soutiens-gorge rembourrés à coques qui remontent les seins et leur donnent une forme ronde bien spécifique."

"Lorsque j’étais plus jeune, je me souviens que ces artifices n’existaient pas. On ne cesse d’inventer de nouvelles injonctions esthétiques concernant le corps des femmes. C’est une dynamique sans fin dans laquelle les jeunes filles sont entraînées malgré elles et qui produit des effets dévastateurs: dès que leurs seins apparaissent, les filles les comparent au modèle prescrit et souffrent de ne pas y correspondre. Ce formatage ne concerne pas seulement la forme et la taille des seins, mais aussi les aréoles qui ne doivent pas être trop grosses, ni trop foncées, même chose pour les tétons. Ces injonctions créent des ravages (…)", continue-t-elle dans l’interview au magazine Cheek.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Des soutiens-gorge très inconfortables

Parler avec des femmes de leurs seins et de leur éventuelle libération, c’est effectivement faire remonter des souvenirs de l’adolescence. Pauline confie : "Au début de la puberté, j'avais très envie de pouvoir porter un soutien-gorge. Je pensais que cela me rendrait plus adulte, plus attirante. Je me souviens d'ailleurs de la première fois où je suis allée en chercher un avec ma maman et ma grand-mère".

"J'étais très fière d'arborer ce premier soutien gorge, tout comme mon premier string quelques mois plus tard d'ailleurs. Plusieurs années ont passé avant que je me rende compte mes soutiens-gorge et mes strings étaient très inconfortables. Je suis d'abord passée par des soutien-gorge push-up qui augmentaient la taille et relevaient mes seins. Je raccourcissais souvent les bretelles pour accentuer cet effet push-up. A l'époque, je n'aurais pas du tout été à l'aise avec le fait de ne pas mettre un soutien gorge ou un soutien-gorge en simple tissu. Pour l'aspect grossissement mais aussi parce que je trouvais que sans l'aspect push-up mes seins étaient bas... J'étais adolescente, ils n'étaient absolument pas bas."

Avant même qu’ils fassent leur apparition, une attente sociale esthétique pèse sur les seins. Ils doivent correspondre à un modèle, celui de la demi-pomme, et si ce n’est pas le cas, des outils existent pour les formater comme les soutiens-gorge rembourrés à coques

"Mon confort, d'abord"

Une réaction allergique l’incite à jeter certains de ses soutiens-gorge. "C'était la première fois que je mettais réellement mon confort comme un point important pour le choix de mes sous-vêtements". Il y a 6 ans, elle arrête d’en porter certains jours. "Bizarrement, j'ai ressenti un sentiment de fierté et d'excitation. Comme si je reprenais le contrôle. J'acceptais suffisamment mes seins pour ne pas les recouvrir, ne pas les moduler et ne cacher ni leurs imperfections ni les traces du temps qui passe. Certains jours, je continuais à en mettre, parce que parfois je me sentais quand même mieux avec ou à cause du regard des autres", souligne-t-elle.

"Au départ, je continuais à aller travailler avec. Je pense qu'une petite voix me disait que ça n'était pas très professionnel d'aller au travail sans soutien-gorge. Puis, j'ai vu que 2 de mes collègues n'en portaient parfois pas au travail. Et alors je me suis dit que je pouvais aussi le faire !"

"Domination des corps féminins"

"J’ai arrêté de porter des soutiens-gorge parce que je n’arrivais pas à en trouver à ma taille, sachant que je ne suis pas fort mince et n'ai pas des seins très volumineux. C'était toujours un peu inconfortable, se souvient Diane. J’ai lu des articles qui disaient que ce n’était pas bon pour la santé, pour les lymphes, les ganglions, les muscles, et qui comparaient le soutien-gorge au corset qui était considéré comme normal dans le passé alors que c’était une tradition de domination des corps féminins. J’ai eu une révélation. Je me suis revue à 12 ans toute gênée de demander un soutif à ma mère", se souvient Diane.

"J’ai repensé à toutes ces années où j'avais porté ce truc comme un étendard de ma féminité alors que je n'en ai... aucun besoin. C'est juste embêtant quand je porte certaines robes parce que que ça se voit que je ne porte rien - ce qui me gêne dans certaines circonstances (professionnelles, formelles...). Quand j’y réfléchis, je me dis surtout que c'est aberrant le budget qu'on met là dedans ", poursuit-elle.

Lise a commencé à porter des soutiens-gorge à 14 ans: "Sans nécessité finalement parce que j'ai une petite poitrine, mais quelle fierté (comme la pilule d’ailleurs), je me sentais tellement femme. Mais déjà à l'époque, je n’en mettais que pour le lycée. J’ai toujours préféré le nichon à l’air libre et trouvé jolie la pointe du téton qui se dessine sous le t-shirt".

Gérer les regards des autres et le regard sur soi-même

"Plus mon féminisme se construit, moins j’ai envie de me comprimer la poitrine. Je me dis aussi qu’assumer cela, ce qui doit être franchement moins difficile pour moi avec une petite poitrine, peut donner envie à d’autres de tenter Je suis tellement révoltée par ces dictats "esthétiques" qui nous poussent toujours plus à nous éloigner de notre corps pour correspondre aux critères, jusqu’en tentant de défier les lois de la gravité".

"J’hésite quand j’ai un t-shirt blanc et que je n’ai pas envie de devoir gérer avec des regards baveux qui tentent de deviner le couleur de mon mamelon. Ou quand il fait trop chaud et que mes seins partent en poires, ce que j’ai encore du mal à trouver esthétique", explique encore Lise.


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Le confinement, un soutien de taille

En France, un sondage Yougov a révélé que depuis le début du confinement, 8% des femmes et 20% des femmes de moins de 25 ans ont cessé de porter un soutien. C’est le cas de Lise : "Oui, c'est vrai, le confinement aide beaucoup à ne plus s’infliger de soutifs, je ne sais même plus à quoi ça ressemble. Plus personne à croiser, plus d’habits qui en nécessitent, plus de bureau, on est seules avec nos corps et ça fait du bien. Mes aisselles vivent également leur vie depuis le confinement, je ne les épile plus, je suis curieuse de voir si je vais toujours oublier ces poils de retour à "la vie normale". J’ai hâte de voir jusqu’où et en combien de temps la nature reprendre petit à petit son cours sur mon corps. Le confinement ne fait pas de mal pour laisser nos corps en paix, et oublier un peu cette mystérieuse, mais non moins violente, "norme esthétique"."

"Je fais par contre partie des 'heureuses élues' du syndrome prémenstruel bien violent. Du coup, pendant au moins 7 ou 10 jours chaque mois, j’ai les seins gonflés comme des ballons et là, je ressens un besoin de soutien. Je mets donc des brassières même chez moi quand le SPM apparait et que ça devient douloureux."


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J'ai lu des articles qui comparaient le soutien-gorge au corset qui était considéré comme normal dans le passé alors que c’était une tradition de domination des corps féminins

"Clairement, le retour à un mode de vie plus sédentaire et privé a joué un rôle, explique Pauline. Pendant le confinement, j'ai porté moins de soutien-gorge. Avant, j'avais repris l'habitude d’en mettre plus souvent. Le fait que mon travail soit plus actif faisait probablement partie des raisons. J'avais aussi plus de réunions avec des personnes inconnues, ma peur du non-professionnalisme reprenait alors un peu le dessus. Le choix du vélo aussi peut poser problème lorsque l'on passe sur des pavés ou que l'on descende d'une bordure. "

Chloé n’a porté un soutien-gorge qu’une seule fois depuis le début du confinement : "J'ai depuis toujours eu le réflexe de me débarrasser de mon soutien-gorge dès que je rentrais chez moi. Ça m'a toujours été inconfortable. Il m'arrivait aussi de ne pas en porter le week-end, par confort. J'ai eu un enfant donc j'ai pris beaucoup de poitrine, c'était lourd et le lait qui coule tout seul etc, cela nécessitait de porter quelque chose. J'ai opté pour des brassières d’allaitement en coton, sans baleine. Moche mais très confortable !"


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"Depuis la fin de l'allaitement, en novembre 2019, ma poitrine a repris quasiment sa taille d'origine, la forme, pas encore tout à fait. Je compte continuer à ne plus porter de soutien après le confinement et certainement toute la vie ! Je n'imagine pas qu'on puisse me faire une remarque. Je peux aussi ne pas mettre de chaussette. Ça ne devrait pas impacter la vie des autres personnes. Je ne revendique rien, ce n'est pas vraiment un acte militant. C'est juste mon corps et je me sens bien comme ça. Personne ne sait réellement ce qu'il y a sous mon t-shirt. Vis-à-vis de ça, je me sens plus forte, plus sûre de moi. Si je pointe, tant pis."

J’ai hâte de voir jusqu’où et en combien de temps la nature reprendre petit à petit son cours sur mon corps. Le confinement ne fait pas de mal pour laisser nos corps en paix et oublier un peu cette mystérieuse, mais non moins violente, "norme esthétique"

"Jamais à la maison, c'est mon cocon"

"Je ne porte jamais de soutien-gorge à la maison, c’est mon cocon. Du coup, quand le confinement a commencé, je me suis dit que c’était l’occasion de tomber le soutif ! Je l’ai fait les premiers jours, je bossais en pyjama, sans soutien-gorge mais j’avais vraiment du mal à me mettre dans l’esprit "travail". Je me suis rendue compte qu’il y a vraiment un lien psychologique qui se fait avec le port du soutien. Quand je rentre à la maison après le boulot, dès que j'enlève mon soutien, ça veut dire 'je ne fais plus rien et je chill', donc le port du soutien m’aide à travailler. En plus, j'en ai besoin dans la vie de tous les jours parce que j'ai des seins très gros, très lourds et qui tombent, je me sens moche dans mes vêtements si je n'en porte pas", indique quant à elle Marion.

Je n'imagine pas qu'on puisse me faire une remarque. Je peux aussi ne pas mettre de chaussette. Ça ne devrait pas impacter la vie des autres personnes. C'est juste mon corps et je me sens bien comme ça. Si je pointe, tant pis

Le mouvement "no bra" n’est pas né avec le confinement mais il reprend de l'élan en ce moment. Il faudrait remonter à la fin des années 60 pour voir les mouvements de protestions féministes s’emparer publiquement de cette question.

"Brûlons tous nos soutiens-gorges"

On cite généralement à ce sujet la manifestation contre le concours Miss America, le 7 septembre 1968, durant laquelle plus de 200 féministes se rassemblent. Certaines d’entre elles jettent des produits féminins jugés oppressifs, dont des soutiens-gorge, du maquillage, des corsets et des faux cils dans une poubelle, nommée "la poubelle de la liberté" ("Freedom trash can"). 

Aucune d’entre elles par contre n’aurait brûlé de soutien-gorge. Cette idée est passée à la postérité après que la journaliste Lindsy Van Gelder ait établi une analogie entre les manifestantes féministes jetant des soutiens-gorge dans des poubelles et les étudiants contre la guerre du Vietnam brûlant leurs appels à la circonscription. Reste que cette image est forte et qu’elle continue à traverser les années. "Brûlons tous nos soutiens-gorge !", lance d’ailleurs Pauline en conclusion à notre entretien.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.