Un Prix Goncourt 2020 prévisible

En récompensant l'écrivain Hervé Le Tellier, l’Académie Goncourt passe une nouvelle fois à côté de l’inclusion et de la diversité littéraire. Cela a suscité la déception chez certain.es.

On va désamorcer directement : toutes nos félicitations à Hervé Le Tellier pour son roman L’anomalie (aux éditions Gallimard). On ne s’attellera pas à la critique de cet énième roman de l’auteur français de 63 ans. Déjà parce qu’on ne l’a pas lu et ensuite parce que ce n’est pas le propos.

Ce lundi 30 novembre, l’Académie Goncourt décernait le plus prestigieux des prix littéraires francophones. L’Oscar de la littérature, la Rolls Royce. Quatre auteur.trice.s étaient encore en lice. Trois hommes pour une seule femme : Djaïli Amadou Amal et son roman Les Impatientes (aux éditions Emmanuelle Colas).

Les ouvrages écrits par d’autres personnes que des hommes existent, mais ne sont jamais récompensés

Dans ce roman, l’autrice camerounaise raconte la dure réalité des femmes de son pays. Entre mariages forcés, soumission inimaginable et patriarcat. Réalité que Djaïli Amadou Amal a elle-même vécue.

Mariée une première fois de force à un homme de l’âge de son grand-père, elle réussit à se libérer de cette union. Après un second mariage d’amour avec un homme violent, elle finit par s’enfuir et vendre le peu de biens qu’elle possède pour un ordinateur et une table.

Sa mission : écrire, documenter, raconter la réalité des femmes d’Afrique subsaharienne. Relater un quotidien dont nous pensons être conscient.e.s, mais dont il faut rappeler la dureté.

 


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Dans Les Impatientes, Djaïli Amadou Amal rappelle que le combat pour l’égalité et la liberté est encore loin (très loin) d’être gagné. Au travers de trois récits cruellement liés, l’autrice explique comment on apprend aux femmes la munyal, la patience en peul.

Un terme qui ponctue chaque sermon fait aux femmes camerounaises. Patience face aux viols. Munyal face à la soumission, aux adultères, aux violences. En plus d’un récit aussi poignant que nécessaire, Djaïli Amadou Amal propose un ouvrage (son premier édité en France) accessible et subtilement écrit.

Toujours la même rengaine

Pour tout ce qu’il représente, on espérait sincèrement que l’Académie Goncourt décernerait le premier prix à cette biographie. Mais il n’en est rien. Comme l’écrasante majorité du temps, elle lui a préféré l’écrit d’un homme blanc quinquagénaire et déjà connu dans le monde de la littérature.

Il ne s’agit pas d’une histoire de quotas, pas plus que de récompenser des femmes racisées pour le plaisir. Mais force est de constater que les célèbres remises de prix font la pluie et le beau temps dans le milieu de la culture. Et, de ce fait, elles ont un rôle de visibilisation et d’éducation à jouer. Si les lauréat.es du Goncourt ne gagnent que la somme symbolique de 10 euros (et un restau, mais cette année pas de bol), ils et elles voient surtout leur livre propulsé en tête des ventes, leur talent reconnu et leur carrière lancée.

Pourquoi ne pas donner aux citoyen.nes l’envie de découvrir d’autres visions du monde, d’autres plumes que celles d’auteurs blancs confirmés ?

Comme Leïla Slimani en 2016 avec son roman Chanson Douce, par exemple. Ces distinctions sont des incubateurs de talents. Pourquoi ne prennent-elles pas le parti de faire découvrir des auteur.trice.s qui en ont besoin ? Pourquoi ne pas donner aux citoyen.nes l’envie de découvrir d’autres visions du monde, d’autres plumes que celles d’auteurs blancs confirmés ?


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Sur les vingt dernières années, le Prix Goncourt a été remporté par trois femmes (Marie NDiaye, Lydie Salvayre et Leïla Slimani). Inutile de vous préciser que si l’on remonte à sa création en 1903, on est toujours très loin d’une parité entre les genres.

Pourtant, les ouvrages écrits par d’autres personnes que des hommes existent, mais ne sont jamais récompensés. D’ailleurs, le livre de Djaïli Amadou Amal a plusieurs fois été cité comme favoris par les spécialistes du milieu. "S’il récompensait ce récit poignant sur l’oppression de femmes mariées de force, le Goncourt insufflerait un vent de nouveauté dans le palmarès en consacrant une autrice d’Afrique subsaharienne, inconnue jusque-là des cénacles de l’édition parisienne", lisait-on lundi matin dans une dépêche Belga. Quel échec.

Solidaires, mais pas trop

Enfin, l’annonce du lauréat du Prix Goncourt a été repoussé par solidarité avec les librairies fermées à cause de la pandémie. Une belle preuve de solidarité qu’il faut souligner.

Mais pourquoi ne pas jouer le jeu à fond et soutenir tous les maillons de la chaîne du livre ? Pourquoi récompenser une énième fois un produit Gallimard plutôt que la maison d’éditions Emmanuelle Collas, largement moins réputée et qui aurait besoin d’un soutien aussi important ? Pourquoi ne pas inverser la tendance ? Ne pas équilibrer la balance ? Pourquoi ne pas prendre part au combat pour la pluralité et donner à voir ce qu’est le monde en 2020 ?

On le répète : l'intention n'est certainement pas de remettre en question le talent de Hervé Le Tellier, ni celui des auteurs de manière générale. Ils écrivent des chefs d’œuvre, mais ils ne sont pas les seuls. Si les livres sont une denrée essentielle – la crise sanitaire nous l’aura plus que jamais rappelée – celles et ceux qui les priment devraient garder à l’esprit la nécessite d’élargir l’univers de chaque lecteur et lectrice.

Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal aux éditions Emmanuelle Collas, 17euros, 240 pages.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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