Qu'est-ce que le culte de la Vierge Marie dit de nous?

Chaque année, des millions de pèlerins visitent le site de la première apparition mariale reconnue. La Vierge Marie serait apparue à un Aztèque le 12 décembre 1531 à Tepeyac, au Mexique. C'est le site catholique le plus visité après le Vatican.
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Chaque année, des millions de pèlerins visitent le site de la première apparition mariale reconnue. La Vierge Marie serait apparue à un Aztèque le 12 décembre 1531 à Tepeyac, au Mexique. C'est le site catholique le plus visité après le Vatican. - © Tous droits réservés

Julie David de Lossy et Colin Delfosse sont photo-journalistes. Tous les deux s’intéressent à l’invisible, à ce qu’on ne peut pas capter directement dans l’objectif. D’où le sujet de cette exposition, Mariophanie, autour des apparitions de la Vierge Marie.

Mexique, Irlande, Lituanie, Pologne, Bosnie, Etats-Unis, France, Rwanda, Belgique : les photo-journalistes se sont rendus dans les 18 lieux d’apparitions mariales reconnues par le Vatican. 11 des lieux visités et photographiés sont exposés au Jacques Franck, dans le cadre du Parcours d’artistes.

Comment ça se fait qu’au 21ème siècle, alors qu’on peut expliquer tant de choses, les gens aient encore besoin de croire à la Vierge Marie et à ses apparitions?

Genèse

Au départ de ce projet, il y a une grande célébration pour la Vierge à Kibého, Rwanda. Une des dernières apparitions mariales reconnues par l’Église y a eu lieu en 1981, la seule sur le continent africain.

Alors que Julie travaille à Nairobi (Kenya) et Colin à Kivu (Congo), iels se retrouvent au Rwanda et sont impressioné.es par le nombre de personnes présentes, venues d’Ouganda, du Congo, parfois à pieds, traversant sans problèmes des frontières habituellement fermées.

Quelques années plus tard, ces images continuent à les intriguer et iels décident de continuer leur reportage.

L’exposition, me dit Julie, naît de cette interrogation : “Comment ça se fait qu’au XXIème siècle, alors qu’il y a la science, alors qu’on peut expliquer tant de choses, les gens aient encore besoin de croire non pas à la religion catholique, mais à la Vierge Marie et à ses apparitions ?

Le culte marial décliné selon les cultures

Au Mexique, la Vierge Marie est aussi la Pachamama et le culte catholique n’empêche pas les danses et les costumes hérités des traditions aztèques

Les photos dégagent diverses atmosphères : parfois du sérieux voire même de l’ennui (magnifique photo d’une chorale de jeunes filles en Lituanie, certaines renfrognées, d’autres pleinement impliquées), parfois de la joie, parfois de la ferveur collective (foules à Tepeyac ou à Fatima, Portugal). Suivant les lieux, le culte s’exprime différemment. Julie explique : “C’est ça qu’on a voulu montrer dans l’expo, même si il y a un dénominateur commun, qui est la Vierge Marie, au delà de ça, chaque lieu réussit à la transcender”.

Elle parle notamment du syncrétisme effectué au Mexique avec les déités locales : là-bas, la Vierge Marie est aussi la Pachamama, et le culte catholique n’empêche pas les danses et les costumes hérités des traditions aztèques. Aux Etats-Unis, Wisconsin, les photographes sont reçus par la chargée de communication de l’église : le prosélytisme de la culture états-uniennes concernant la religion se fait sentir.

La scénographie de l’exposition est volontairement dépouillée : les artistes voulaient éviter les panneaux et les encarts, afin de permettre aux visiteurs et aux visiteuses de s’imprégner des lieux exposés. Une petite fiche explicative est néanmoins disponible à l’entrée. La démarche n’est pas à proprement parler pédagogique mais pousse à interroger sans jugements la vivacité actuelle de ce culte marial.

Instrumentalisation de la figure mariale

La figure de Marie est avant tout figure de bonté, de compassion, d’espoir et d’écoute

Les premières apparitions (Lituanie et Mexique) ont lieu au 16ème siècle, mais c’est au 19ème et début 20ème siècles que l’Église reconnaît le plus d’apparitions, dont 5 en France et 2 en Belgique.

Historiquement, cela peut s’expliquer par l’ampleur des mouvements sociaux et par la désertion des églises : une apparition reconnue est un bon argument pour inciter la population à revenir à la religion.

Seule femme importante dans la religion catholique, le culte de la Vierge est considéré comme mineur par l’Église, jusqu’aux apparitions du 19ème siècle.

Julie y voit une instrumentalisation de la Vierge dans le but d’apaiser les foules et d’inverser les courants politiques révolutionnaires. En effet, la figure de Marie est avant tout une figure de bonté, d’espoir et d’écoute. L’apparition de Pontmain, en Normandie, a eu lieu un mois avant la Commune !

“La vierge reste cette figure emblématique dans une religion dominée par les hommes”, dit la photographe, elle est un symbole de douceur et de réconfort, la face positive d’une religion souvent tyrannique.


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Les apparitions du 16ème siècle poursuivaient déjà un but politique. Diego, un indien aztèque, aperçoit la Vierge et des roses tombent de son vêtement. Evidemment, c’est une incitation à la conversion religieuses et à la soumission à la loi des colonisateurs.

Paysages mystiques

Les photos se concentrent alternativement sur les lieux et sur les gens. Certaines atmosphères invitent à la contemplation (les photos de la Salette, dans les Alpes françaises, sont particulièrement envoutantes). Julie m’explique avoir été impressionnée par la magnificience des paysages dans lesquels se sont déroulés les apparitions mariales.

“Je crois qu’au delà des apparitions, les lieux qui ont été choisis par l’église sont superbes, ce n’est pas un hasard qu’ils les aient choisis. Ce sont des lieux qui inspirent un mysticisme.” Si chaque lieu est très différent, le mystère demeure dans toutes les photos. Elles nous posent questions : qui sont ces personnes qui se déplacent en masse pour commémorer une apparition mariale ? Que cherchent-elles, que trouvent-elles ?

D’Afrique à l’Amérique latine, d’Europe à l’Amérique du Nord, les mariophanies continuent à faire croire aux miracles.


Infos pratiques

Mariophanie : en quête de merveilleux, exposition de Julie David de Lossy et Colin Delfosse dans le cadre du parcours d’artistes de St-Gilles. à découvrir jusqu’au 18 octobre 2020 au Centre Culturel de St-Gilles le Jacques Franck (94 chaussée de Waterloo), ouvert du mardi au vendredi entre 11h et 18h, samedi et dimanche de 14h à 18h. 

Entrée libre.


Lisa Cogniaux est dramaturge et passionnée par les enjeux politiques soulevés dans les questions de représentations.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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