Prix littéraire : où sont les femmes?

L’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique a récemment décerné ses prix 2020. A l'annonce des résultats, c'est la stupeur pour le collectif F(s) qui constate avec regret que les 8 prix ont été décernés à 8 auteurs masculins.

F(s) rassemble 2000 femmes avec pour objectif de lutter contre le sexisme dans le milieu culturel. Le collectif envoie le 15 janvier une lettre ouverte à l'Académie (voir ci-dessous) pour critiquer "une pratique structurelle patriarcale".

En réaction, dans un article du journal Le Soir, le secrétaire perpétuel de l'Académie, le poète Yves Namur, fustige "un procès débile". "Je me fous complètement du genre, du sexe, du transgenre, lance-t-il. Seule compte la qualité d’un texte, c’est tout ! Auparavant, chaque jury était composé de trois membres, j’ai imposé qu’il y en ait cinq. Et ces jurys ont une liberté de choix, une indépendance absolues. Ils se sont rencontrés, ils ont discuté, ils ont choisi, en âme et conscience. Et j’en ai assez, je l’avoue, d’entendre ces réflexions [...]".

Il existe des dizaines de biais cognitifs, il est donc compliqué de parler de parler de neutralité ou de talent

Le talent seulement affecte-t-il nos choix quand on procède à une sélection ? Vincent Yzerbyt, professeur en psychologie sociale à l'UCL, ne le pense pas : "Le secrétaire perpétuel estime, en toute bonne foi, qu'il n'est pas influencé par autre chose que le talent. Pourtant, il existe bien des autrices de talent". Pourquoi, dès lors, sont-elles moins récompensées ? "Ces vingt dernières années, il y a 28 % de femmes primées" par l'Académie, rappelle le collectif F(s).


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


La faute aux biais inconscients ?

"Quand on étudie la psychologie sociale et les relations intergroupes, on se rend compte qu'il existe ce qu'on appelle des biais inconscients, qui sont parfois mal compris : ils n'ont rien à voir avec la psychanalyse ou des désirs inassouvis. Ce dont on parle, c'est de notre socialisation et notre corpus de connaissance qui n'est pas neutre. La manière dont nous avons été construit·es influence la façon dont on appréhende le monde", précise Vincent Yzerbyt. 

"En résumé : c'est notre vision du monde qui est biaisée. On peut se dire en faveur de l'égalité entre les femmes ou les hommes ou contre le racisme, notre position n'en reste pas moins biaisée d'une manière qui n'est pas toujours palpable pour nous", continue-t-il. Les biais inconscients sont donc des automatismes bien enracinés et passés sous silence. Nous recherchons, sélections et interprétons les informations qui nous parviennent avec ces biais. 

Ces vingt dernières années, il y a 28 % de femmes primées par l'Académie

"Ce qui est intéressant, c'est que la recherche montre que quand les personnes reconnaissent ces biais et acceptent qu'elles sont susceptibles d'être façonnées d'une certaine manière, elles sont plus à même de prendre des mesures de précaution pour les éviter. Les personnes qui gardent la tête dans le sable, qui gardent une confiance absolue dans la justesse de leur jugement, ne se détachent pas de leurs biais. C'est comme quand on prend sa voiture et qu'on roule mécaniquement jusqu'à son travail, alors qu'on devait aller ailleurs, parce qu'on a l'habitude de ce trajet. Il faut se concentrer pour se dire qu'on va emprunter un autre chemin. Cela montre la force de ces automatismes. Et c'est là tout le paradoxe : plus on est convaincu de ne pas en avoir, plus on est susceptible d'en avoir", explique Vincent Yzerbyt.

Faire entrer plus de femmes dans leurs rangs

Un exemple fort peut être trouvé dans un autre domaine du milieu culturel : la musique classique. Pour faire entrer plus de femmes dans leurs rangs, de nombreux orchestres ont recours à des auditions à l'aveugle où des musicien·nes jouent derrière un rideau. Pour un de ces orchestres, il a fallu que les femmes enlèvent leurs talons car le bruit avait un impact inconscient sur la décision du jury.

"Quand on pose un regard sur un texte, le regard n’est pas neutre. Il existe des dizaines de biais cognitifs, il est donc compliqué de parler de parler de neutralité ou de talent", observe Safia Kessas, journaliste, créatrice des Grenades et spécialiste des questions de genre. "Le talent n’est pas juste le talent. Il existe de nombreux facteurs qui expliquent pourquoi des gens sont en haut de l'échelle sociale et le talent est une partie de cela mais une partie seulement. Le genre est un impensé dans ces prix et c'est la raison pour laquelle nous avons lancé le Prix littéraire Grenades", indique-t-elle.

"La composition d’un jury a un impact sur les décisions en fonction du genre, de l’âge et de l’origine ethnique. Plus le groupe de décision est divers, plus les bais sont limités", poursuit Safia Kessas.

Outre le fait de reconnaitre nos biais inconscients, il existe des stratégies pour les contrer. "A l'université, par exemple, il y a des choses qui peuvent être mises en place en amont de la sélection pour un poste. Pour recevoir des candidatures de femmes, on peut faire l'effort d'expliquer pourquoi une femme correspond pour ce poste autant qu'un homme", précise Vincent Yzerbyt.


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


"Dans le cas présent, l'objectif n'est pas de dire que les 8 auteurs récompensés sont mauvais. Ils ont très certainement du talent. Mais d'autres personnes aussi qui ne sont pas réellement prises en compte à cause du processus de sélection et d'évaluation qui se fait de manière biaisée. Il est donc étrange que la réaction de l'Académie soit de défendre mordicus le talent de ces auteurs, ce n'est pas ça qui est pointé du doigt. Il aurait mieux valu se demander comment faire en sorte que les femmes accèdent à cette compétition autant que leurs homologues masculins", conclut l'expert.

Une problématique qui entre dans celle du "male gaze", ou regard masculin. Ce terme désigne le fait qu'une perspective d'homme hétérosexuel est imposée au public dans la culture. Le fait de pas faire exister les femmes au sein des Prix littéraire pourrait bien également y participer.


Lettre ouverte du collectif F(s) à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique

Nous vous adressons ce courrier, nous, F(s), groupe de femmes issues du secteur artistique et culturel. Nous sommes un mouvement qui œuvre pour débarrasser le paysage culturel des pratiques patriarcales et coloniales. Depuis trois ans, F(s) interpelle les institutions culturelles dans le but d'obtenir une équité véritable en ce qui concerne l'accès au milieu professionnel, ainsi qu'une équité de traitement et de considération des travailleur·euses du secteur.

Le 11 janvier 2021, nous avons pris connaissance des lauréats des prix de l'Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique.L'annonce des résultats, à savoir, 8 prix décernés à 8 hommes par un jury composé majoritairement d'hommes blancs, n'est pas une exception mais bien une pratique structurelle; et cette pratique est patriarcale et colonialiste. Elle est aussi une insulte aux autrices, nombreuses et talentueuses, de la Belgique francophone.Nous, F(s), soulignons le caractère répétitif de cette pratique. Ces vingt dernières années, il y a 28% de femmes primées.

Nous, F(s), combattons cette pratique structurelle. "Il ne faut rien y voir d'autre qu’un hasard" n'est pas une réponse. Le changement exige une volonté active et une conscience de ces biais culturels qui abondent dans notre société. Les prix de cette année montrent bien que l'Académie ne s'inscrit pas dans cette volonté de changement. Il est du devoir de l'Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique de représenter toute la diversité et toute la richesse de cette littérature francophone belge.

Il existe un lien direct entre la diversité des personnes présentes dans les jurys et la diversité des nominé·es. Nous, F(s), souhaitons que l'Académie travaille à la différence et demandons que le jury représente cette diversité et cette richesse de la littérature francophone de Belgique. Nous exigeons donc une parité dans les jurys, une parité dans le nom des prix, une parité dans les lauréat·es et une écriture inclusive dans votre communication et lors de la rédaction des prix.

Nous vous demandons de corriger l'invisibilité structurelle que vous infligez aux autrices en primant exclusivement des femmes dans les cinq années à venir.

Si l'Académie ne se porte pas ouverte à travailler aux points ci-dessus, nous proposons simplement de renommer cette Académie : Académie de littérature masculine francophone blanche de Belgique


 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK