Prison de Haren : quels aménagements pour les détenues ?

La future prison de Haren accueillera, à terme, 1190 détenu·es. Implanté au nord de la Région Bruxelles-Capitale, ce nouveau complexe pénitentiaire est destiné à remplacer à partir de 2022 les prisons vétustes de Saint-Gilles, Forest et Berkendael.

Contexte

Dès le départ, ce projet de "méga-prison" a suscité le débat mais aussi une forte opposition. Outre le problème écologique que le projet engendre (il s’érige sur l'un des poumons verts de la capitale : le terrain du Keelbeek), il est aussi considéré comme une mauvaise réponse à la surpopulation carcérale, et il augmenterait l'isolement des détenus qui seraient géographiquement éloignés de leurs familles et de leurs proches. 

C’est pour toutes ces raisons que plusieurs recours ont été introduits par des riverains de Haren et diverses associations, rassemblés au sein du Comité de Haren. En 2019, le Conseil d’État a cependant rejeté les derniers recours contre la construction du complexe pénitentiaire. 

Concernant les coûts de ce chantier, un seul chiffre a été rendu public : le partenariat public-privé mis en place dans le cadre du projet de la prison de Haren coûterait à l’État 40,2 millions par an pendant 25 ans, soit un total d'un milliard d'euros. Depuis, le journal Le Soir constate une certaine opacité autour de ce chiffre, qui pourrait être plus élevé. 


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Qui des femmes détenues ?

Reste une autre question à propos de cette future prison : quels aménagements seront prévus pour les femmes détenues ? Une question importante car "Les femmes représentent habituellement une très petite minorité de la population carcérale générale. De plus, elles se caractérisent par des vulnérabilités et des besoins particuliers qui diffèrent de ceux des hommes. Or, les règles et les structures pénitentiaires ont été créées en vue d’accueillir une population carcérale dans laquelle les détenus masculins sont considérés comme étant la norme", écrivait, en 2018, le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT). En Belgique, il y a actuellement 510 détenues, elles représentent 4 à 5 % de la population carcérale générale. Cinq mamans sont en prison avec leur enfant.


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"On ne dit plus ‘prison’, on dit ‘village pénitentiaire’", souligne Johan Vanderborght, responsable communication de la Régie des bâtiments, interrogé par Les Grenades à ce sujet. "On ne parle plus non plus de cellule, mais de chambre. Au niveau du bâtiment, il y a des aménagements prévus pour les détenues féminines. Il faut d’abord dire qu’on sort de la logique panoptique qui prévalait dans les autres prisons, comme celle de Forest ou de Berkendael [la panoptique est un type d'architecture carcérale qui permet au gardien d’observer les prisonniers et prisonnières sans être vu, ndlr]. On préfère parler de village car il y aura différents bâtiments, des unités plus petites et plus conviviales, plutôt qu’un seul énorme bâtiment. Pour les femmes, il y aura une unité ouverte en-dehors de l’enceinte, pour les femmes qui peuvent aller travailler la journée et doivent revenir le soir, et une unité fermée à l’intérieur de l’enceinte."

L’unité ouverte pourra accueillir 60 détenues, divisées en six petits groupes dans des "unités de vie". L’unité fermée est composée de 90 détenues, elle sera divisée en trois plus petites unités de 30 femmes chacune. "Pour les mamans avec enfants, il y aura y aura deux chambres, une pour la maman et une pour l’enfant. Et aussi des espaces de jeux pour les enfants et de détente pour les détenues, à l’intérieur comme à l’extérieur. Nous faisons attention aux matériaux utilisés et nous avons choisi des couleurs chaleureuses pour les murs. Il y aura un toit végétal et des panneaux photovoltaïques aussi [Il s’agit d’une obligation légale, ndlr]. Bien sûr, il y a également des mesures de sécurité importantes qui sont prévues", explique Johan Vanderborght.

Les femmes incarcérées sont bien plus susceptibles d’avoir vécu des événements traumatisants lors de la petite enfance que les hommes incarcérés, comme des abus sexuels, mentaux et physiques. La moitié d’entre elles ont été les victimes de violence domestique

"Mais nous souhaitons avoir une vision humaine de la prison, l’important c’est la réinsertion après avoir purgé la peine. Les ateliers sont un espace important à Haren, ce sont des lieux collectifs où les détenu·es peuvent apprendre ensemble des choses, on sait que cela facilité leur réinsertion dans la société, pourtant ce sont des lieux quasi inexistants à Forest ou Berkendael", termine-t-il.

Outre le bâtiment en lui-même, et pour en savoir plus sur la vie quotidienne des détenues, nous aurions aimé poser des questions à la Direction générale Pénitentiaire mais nos demandes d’interviews ont été refusées.

"Avoir une chambre à soi"

"Quand on regarde les images 3D du projet architectural, il y a effectivement un visage plus humain qui s’en dégage, mais il s’agit d’outils promotionnels donc il faut s’en méfier. Se pose aussi la question de ce qu’on vont devenir les bâtiments vétustes des trois prisons qui sont remplacées par Haren, est-ce qu’ils vont devenir des logements avec des loyers élevés pour que des personnes privilégiées puissent s’offrir un ‘frisson’ en vivant dans une ancienne prison ? Cela risque de participer à la gentrification de ces quartiers", analyse Apolline Vranken, architecte féministe qui a créé L’Architecture qui dégenre. "Ce qui m’inquiète surtout à Haren dans la sortie du bâtiment panoptique ‘traditionnel’ des prisons, c’est le passage d’un outil de surveillance architectural à un outil de surveillance numérique. Dans ce ‘village pénitentiaire’, elles seront sûrement surveillées encore plus par des caméras, etc. On sait que cette ultra-surveillance technologique est amplifiée pour les femmes qui subissent déjà un plus grand contrôle, notamment sur leur corps."

Dans le livre "Femmes en prison, résistances à perpétuité", la sociologue Natacha Chetcuti-Osorovitz visibilise les "itinéraires marqués par la violence de genre que ces femmes ont subi en amont de leur passage à l’acte et de leur condamnation" et "montre comment le parcours pénal est façonné par un dispositif disciplinaire où les femmes doivent se conformer à l’ordre social de genre."

"J’entends aussi l’accent mis sur les lieux partagés et collectifs, comme l’atelier, mais j’aimerais savoir comment se passeront les moments d’intimité pour ces femmes ? Pourront-elles prendre un bain tranquillement, en toute sécurité ? C’est la règle numéro 1 en architecture féministe : avoir une chambre à soi", continue Apolline Vranken. "A une échelle plus large, celle du territoire, on passe de prisons situées à Forest ou Saint-Gilles, c’est-à-dire en plein centre-ville de Bruxelles où les familles peuvent venir en 10 minutes à pied, à un lieu beaucoup plus reculé. Ce sont majoritairement des femmes qui rendent visite aux détenu·es, cela va augmenter leur temps de trajet. Cela raconte quelque chose en termes de territoire."

C’est également sur cet aspect que réagit Justine Bolssens, juriste au sein du Centre d'Action Laïque, spécialisée dans les questions liées au système carcéral : "Cet éloignement géographique risque bien d’avoir un impact sur le maintien du lien avec l’extérieur. J’étais assez ‘amusée’ de voir sur le site de la prison de Haren qu’ils se vantaient d’avoir un grand parking, c’est une vision bourgeoise de la mobilité. Beaucoup de détenu·es sont des personnes précarisées, on peut penser que leurs proches, leur famille, aussi. Ces personnes ne sont pas forcément motorisées. Il y a aussi des associations qui viennent en aide aux détenu·es et cela complique leur travail."

Le parcours pénal est façonné par un dispositif disciplinaire où les femmes doivent se conformer à l’ordre social de genre

Ce maintien du lien social est pourtant un vrai enjeu pour les détenues féminines "qui se retrouvent plus souvent seules que les prisonniers masculins. Gwenola Ricordeau [autrice du livre "Pour elles toutes Femmes contre la prison", ndlr] explique que les prisonnières sont plus souvent abandonnées par leur famille et leur partenaire", observe Justine Bolssens.

Déprivation sociale et sensorielle

"D’une manière générale également, les couleurs chaleureuses, les plantes, les matériaux, la nouvelle terminologie, etc, c’est important mais est-ce que cela rend vraiment les conditions de détention plus humaines ? Le chercheur David Scheer a analysé ce sujet, la modernisation des prisons. On ajoute une douche aux cellules par exemple, c’est bien, mais cela signifie concrètement réduire l’espace dans la cellule. Mettre des caméras au lieu des gardiens, cela diminue le contact social, cela augmente la déprivation sociale et sensorielle. Dans les bâtiments pénitentiaires rénovés ou neufs, souvent les portes s’ouvrent toutes seules, automatiquement à certaines heures. C’est infantilisant, les déplacements sont peu flexibles et le rythme n’est pas celui de la vraie vie", continue la juriste.


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Quant à la présence des enfants en prison, "c’est une question complexe et je ne me positionne pas à ce sujet, mais il ne faudrait pas se contenter de prévoir une chambre, est-ce que des activités seront organisées pour les enfants ? Sinon, les enfants restent à charge de leur maman tout le temps et si elles ont des activités, elles doivent s’arranger avec leur codétenues", questionne Justine Bolssens. "Une grande majorité des enfants de détenu·es sont à l’extérieur des prisons et c’est à nouveau une question genrée : 80 % des enfants des détenus masculins sont pris en charge par la maman, 25 % seulement des enfants des détenues féminines sont pris en charge par leur père. Cela requiert donc l’implication d’organismes extérieurs à la prison qui vont amener les enfants rendre visite à leur maman."

Violences physiques et sexuelles, conséquences mentales

Par ailleurs, "Les femmes incarcérées sont bien plus susceptibles d’avoir vécu des événements traumatisants lors de la petite enfance que les hommes incarcérés, comme des abus sexuels, mentaux et physiques. La moitié d’entre elles ont été les victimes de violence domestique", explique l’Organisation Mondiale de la santé (OMS), ce qui a des conséquences en termes de santé mentale. "80 % des femmes détenues sont atteintes d’une maladie mentale identifiable. Deux tiers des femmes en prison souffrent de stress post-traumatique, et une sur dix a tenté de se suicider avant son incarcération. Les femmes détenues sont aussi plus susceptibles de s’infliger des blessures et de recourir au suicide que les hommes, contrairement à ce qui se passe dans la société libre où les suicides sont plus fréquents dans la population masculine ", continue l’OMS. "Face à ces chiffres, cela devrait être une vraie priorité, il y a aussi des violences qui se produisent à l’intérieur des prisons, notamment lors de l'interaction avec les gardiens, le contrôle des femmes est différent", insiste Justine Bolssens. La prison de Haren prévoit "un centre de psychiatrie et médical".

Il y a également des besoins particuliers liés à la santé physique des femmes : "Auront-elles accès à des serviettes hygiéniques pas chères ou gratuites ? Pour l’instant, en prison, ce sont des produits trois fois plus chers qu’en magasin. Est-ce que des poubelles seront prévues ou il faudra demander à un gardien ? Il y a encore un vrai tabou qui entoure les règles, ce sont des choses auxquelles il faut penser. L’association BruZelle est active dans certaines prisons pour distribuer des protections menstruelles gratuitement, mais ce sont des personnes externes ! Est-ce qu’une gynécologue sera sur place, facilement joignable ?", se demande-t-elle. "On a reçu le témoignage d'une femme qui a dû attendre de se vider de son sang avant de voir un médecin. C’est difficile d’accéder à des spécialistes. Être enceinte et accoucher en prison, c’est aussi compliqué. "

A propos des activités et formations proposées à l’intérieur des prisons, si importantes pour la réinsertion, "elles sont pensées majoritairement pour les hommes, les femmes, qui sont la minorité en prison, ont moins de choix. Cela a un impact énorme sur leur vie à la sortie de la prison. On leur propose aussi des choses qui ne sont pas vraiment des métiers, je pense au repassage. Ce sont souvent des activités très stéréotypées qui leur envoie le message qu’elles ne pourront que s’occuper de leur famille quand elles sortent, qu’elles seront reléguées à l’espace privé", ajoute encore Justine Bolssens, qui déplore : "Nous essayons d’alerter les pouvoirs publics sur ces questions, sans beaucoup de succès jusqu’à présent."

Projet de prison à Haren : les derniers opposants évacués - Archive JT 20/08/2018

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