Pourquoi la parole d'Adèle Haenel est aussi la nôtre

Pourquoi la parole d'Adèle Haenel est aussi la nôtre
2 images
Pourquoi la parole d'Adèle Haenel est aussi la nôtre - © Tous droits réservés

Sa robe brûle dans Portrait de la jeune fille en feu (encore au cinéma) mais aujourd’hui, ce sont les paroles d’Adèle Haenel qui embrasent la toile, mettent le feu aux poudres du patriarcat et rallument une lueur d’espoir sur le chemin vers une société plus égalitaire, un monde moins " à l’envers ". Son entretien est à visualiser dans son intégralité sur le site de Médiapart.

À 30 ans, après 18 années d’un silence devenu insupportable, Adèle Haenel prend la parole pour raconter un abus “malheureusement banal”, décrire les comportements d’un homme tout-puissant mais, surtout, dénoncer le système de silences et de complicités qui a rendu tout cela possible.

Les faits se déroulent entre 2001 et 2004, avant, pendant et après le tournage du film Les Diables réalisé par Christophe Ruggia. L’actrice Adèle Haenel n’a alors qu’entre 12 et 15 ans. C’est son premier film. Elle est impressionnée, admirative de ce réalisateur presque quarantenaire à la carrière déjà bien étoffée, flattée de l’attention et de l’amour sans limite que lui voue ce dernier. “Amour”, c’est d’ailleurs le mot qu’il utilise pour décrire le harcèlement qui transformera le quotidien de l’actrice en cauchemar.

Quand je rentrais dans une pièce, je savais où me mettre, de telle sorte qu’il ne vienne pas me coller

De l’isolement au vent de changement

Pendant ces années, la jeune adolescente réfléchit aux stratégies d’évitement à mettre en place pour échapper à la promiscuité des chambres d’hôtels ("Quand je rentrais dans une pièce, je savais où me mettre, de telle sorte qu’il ne vienne pas me coller"), scanne les pièces à la recherche des recoins dans lesquels elle serait le moins en danger (le rebord de la fenêtre de l’hôtel Inter-Continental de Yokohama, le repose-pied du salon de l’appartement de Christophe Ruggia…). Et pendant que l’actrice intègre prématurément des réflexes qui la suivront durant toute sa vie de femme – prendre le moins de place possible, se cacher, ne pas déranger, se taire – le réalisateur, lui, déploie son emprise, la toile d’araignée qui lui permettra doucement de tenir la jeune fille à l’écart de sa famille, de l’équipe de tournage et de la réalité. Durant près d’une année, l’enfant est détachée de ses proches, isolée au cœur d’une bulle dans laquelle personne d’autre n’est admis, en attestent les témoignages du reste de l’équipe : "Lui seul avait le droit d’être vraiment en contact avec elle." Progressivement, celles et ceux qui expriment des doutes ou des inquiétudes sur cette relation exclusive se voient bannir du plateau. 

Il ne s’agit pas de "pulsions" (quand bien même celles-ci ne seraient pas excusables vis-à-vis d’une enfant de 12 ans) mais bien d’une stratégie, d’un schéma, d’un harcèlement sur le long cours avec des actes prémédités et répétés. Que Christophe Ruggia, aujourd’hui 54 ans, reconnu pour ses engagements militants, soit par ailleurs cosignataire du communiqué de la Société des Réalisateurs de Films qui se félicitait du "vent de changement" suite à l’affaire Harvey Weinstein, n’ajoute qu’une touche de noirceur de plus à la situation. Difficile en effet de tenir tête à un "bon réalisateur de gauche", "quelqu’un de bien" en somme dont les films mettent en scène des enfants aux itinéraires accidentés.

"Les monstres, ça n’existe pas" 

Pourtant ici, ce n’est pas (seulement) d’un procès contre Christophe Ruggia dont il s’agit mais d’un combat contre une violence systémique de la part des hommes faite aux femmes, d’une lutte contre un système que l’on recouvre du terme encore trop flou (car si multiple) de "patriarcat". Ce qu’Adèle Haenel vient faire, sur le plateau et dans les pages de Médiapart, ce n’est pas une chasse aux monstres. "Les monstres, ça n’existe pas". C’est une chasse au conditionnement, à la honte, pour qu’elle change enfin de camp et rejoigne celui des oppresseurs, une chasse au silence, arme ultime de la domination. Les monstres, ça n’existe pas. C’est la responsabilité de chacun.e qui est engagée : amis, frères, pères, familles, collègues, institutions, presse. Faisons face à notre propre difficulté à regarder droit dans les yeux une réalité que l’on préfèrerait taire ou ignorer. Il ne s’agit pas essentiellement de punir mais d’éviter, pas de diaboliser mais d’ouvrir la parole, pas de censurer mais d’écouter. C’est là le chemin à emprunter vers une société engagée.

Si les propos d’Adèle Haenel sont si importants, c’est parce qu’elle fait sortir son histoire de la sphère privée (les abus d’un réalisateur qui lui fait croire à une "histoire d’amour") pour la replacer dans la sphère publique. Cette parole dénonce et refuse aujourd'hui l’excuse de l’artistique ("C’est la relation privilégiée réalisateur-acteurs"). Le patriarcat, le "système", ce n’est pas quelque chose qui est extérieur à nous, nous sommes à l’intérieur et c’est à nous de le faire changer, de "remettre le monde dans le bon sens".

Aujourd’hui actrice émérite, Adèle Haenel se sert de son statut pour briser le silence. Cette fois-ci, et c’est assez rare pour être souligné, la femme qui témoigne est devenue plus puissante que l’homme qu’elle met en cause. Et si l’actrice s’excuse dans l’interview d’être parfois "trop longue" ou "trop émotive" (les réflexes ont la vie dure), c’est parce que l’urgence de dire est trop forte. 

Une chronique de Camille Loiseau, journaliste 

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK