Portrait d'une Grenade : Juliette du duo bruxellois RIVE

Portrait d'une Grenade : Juliette du duo bruxellois RIVE
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Portrait d'une Grenade : Juliette du duo bruxellois RIVE - © Tous droits réservés

Juliette Bossé est la chanteuse, pianiste, guitariste et autrice de Rive, le duo électro qu’elle forme avec Kevin Mahé. Leur premier album Narcose, sorti le 1er mars 2019, compte plusieurs morceaux évoquant le réveil de la troisième vague féministe, comme les singles Filles et Nuit.

En quoi le féminisme change notre rapport au monde ?

Juliette Bossé, depuis quand es-tu féministe ?

J’ai la trentaine et je suis féministe depuis belle lurette, peut-être même depuis ma naissance! Déjà toute petite, je percevais les inégalités et je sentais qu’être une fille n’était pas neutre. En grandissant, j’ai observé les différences de traitement entre les garçons et les filles à l’école, en famille, dans la rue, et j’ai commencé à poser des mots dessus à l’adolescence. Mais c’est vraiment lors de mon arrivée à l’université de Rennes que j’ai commencé à militer dans des groupes féministes et que j’ai réalisé que je n’étais pas la seule. Cette prise de conscience a été une révélation: ce que je pensais depuis toutes ces années, nous étions plusieurs à le penser! J’ai nourri cette réflexion en faisant de la sociologie et j’ai beaucoup travaillé sur cette thématique pendant mes études. Mon travail de mémoire universitaire avait pour titre : En quoi le féminisme change le rapport au monde?

Je t’emprunte cette question : en quoi le féminisme a t-il changé ton rapport au monde ?

J’ai trouvé la prise de conscience féministe très violente. Après le soulagement de réaliser que tout ce que je ressentais n’était pas juste dans ma tête, est arrivé le moment d’affronter la réalité crue des inégalités à travers les chiffres et les études menées sur le sujet depuis des années. Savoir que les inégalités sont structurelles, qu’elles sont scientifiquement expliquées par la sociologie et qu’elles touchent injustement toutes les femmes, c’était très dur. J’avais 19 ans et j’étais tellement à bout que je me disais que ma vie serait plus facile si j’étais un mec. Travailler sur le féminisme a été pour moi une façon d’expier à la fois la douleur et la colère ressenties. Je voulais comprendre en quoi cette réflexion changeait notre rapport aux choses au niveau du couple, de l’amitié, de la famille, de la vie professionnelle, de la vie étudiante… Or, comme le féminisme est une déconstruction du monde connu, fondé sur les normes de genre, comme le féminisme est une vraie émancipation, c’est un processus douloureux.

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Etre féministe n’est pas une histoire de forme, c’est une histoire de fond. En tant que militante, quel est ton regard sur le féminisme actuel ? 

Il y a 10 ans, être “féministe” était une insulte suprême. Personnellement, je le revendiquais afin de rendre hommage aux femmes qui, historiquement, se sont battues pour nos droits, mais cela revenait à m’en prendre plein la figure dans des débats impossibles avec ma famille, mes amis, les étudiants de ma fac... Les mêmes remarques revenaient en boucle: tu t’exprimes mal, tu es trop violente, tu es agressive. Or, pour moi, être féministe n’est pas une histoire de forme, c’est une histoire de fond. Le féminisme est une prise de conscience très difficile à laquelle les gens sont réfractaires car cela remet en question leur identité et leurs croyances. Mais aujourd’hui, nous vivons un effet de mode très positif, beaucoup de femmes - et certains hommes - amorcent ce cheminement et se disent féministes. Les jeunes générations sont plus émancipées que nous car leurs réflexions sur les constructions identitaires commencent plus tôt, notamment grâce à des figures médiatiques importantes comme Beyoncé ou plus récemment Angèle, qui leur parlent de féminisme. La vague #Metoo a libéré la parole, les médias mainstream s’emparent des questions de genre, ça signifie que les choses bougent par rapport à ce que nous avons connu.

Quel est le sujet féministe qui t’interpelle aujourd’hui ?

Le féminisme déconstruit l’hétérosexualité et questionne profondément la question du couple. Andrea Dworkin explique que " le mariage est une forme de prostitution ". Je pense en effet que la notion de " devoir conjugal " existe encore, consciemment ou non, dans la sexualité des couples de longue durée. Je trouve passionnant que les féministes se saisissent des questions de l’intime comme la fidélité, la sexualité et le désir des femmes. Je suis persuadée que plus on est féministe, plus on est à l’aise avec son corps, car on apprend à l’accepter. Et plus on est féministe, plus on parvient à être proche de ses désirs, car on se dit : en tant que femme, j’ai droit à une sexualité épanouie. Le féminisme est une démarche à laquelle on réfléchit au quotidien car nous ne déconstruisons pas tout en une fois; nous continuerons à avancer toute notre vie sur ces questions.

Narcose, un album féministe et poétique

Plusieurs morceaux de Narcose évoquent les marches des femmes, l’hymne du MLF, les écrits de Benoîte Groult (dans les " Filles ") et Andrea Dworkin (dans " Nuits "). Comment as-tu réussi à concilier ce féminisme engagé avec l’aspect poétique des chansons de Rive ?

La question du féminisme fait partie de la façon dont je suis faite, il était donc impossible pour moi de ne pas en parler dans mes paroles. C’est ce que je vis au quotidien, dans ma façon de parler, de regarder les autres, de marcher dans la rue, de faire de la musique. De décortiquer le monde pour le reconstruire. Le morceau " Filles " parle de la nouvelle vague féministe: " autour de moi je l’ai rêvé, je les vois les filles debout ". Le morceau " Nuit " parle du mouvement " Reclaim the night ", des manifestations de femmes visant à se réapproprier l’espace public. Mais " Réclame la nuit " est aussi tout simplement une phrase très poétique. Avec notre musique en apesanteur, j’aime emmener les gens ailleurs, qu’ils puissent s’approprier les chansons et s’évader. J’ai un côté très rêveur. Trouver l’équilibre entre engagement et poésie est tout l’enjeu. Tant que les artistes parlent de ce qu’ils sont, tant qu’ils sont honnêtes dans leur démarche, je pense que leur message peut toucher et faire réfléchir. Je suis militante, j’assume, parfois c’est très dur mais c’est tellement important !

RIVE en concert 

- 21/07 @ Francofolies de Spa

- 18/08 @ Brussels Summer Festival

- 24/08 @ Les Solidarités, Namur

CLIP de Filles : https://www.youtube.com/watch?v=2wQAeJ0Mv9A&feature=youtu.be

Le clip, réalisé par Temple Caché, illustre la troisième vague féministe qui reste en suspend, sorte de rouleau compresseur, derrière une femme que rien n’ébranle. Des éléments traditionnellement associés de façon négative au féminin (la lune, la mer) deviennent des symboles de lutte, de force collective. Si au début du clip, on perçoit les femmes sous le regard d’artistes masculins, la vidéo s’ouvre sur les œuvres de femmes artistes, qui ne sont plus des " muses passives " mais actrices de leur destin. Le morceau s’achève sur cette phrase "l’espoir caressé d’un nouveau souffle sur Terre ".

Les coups de cœur “Grenades” de Juliette Bossé

Des chercheuses et des militantes : Catherine Vidal (neurobiologiste), Christine Delphy (sociologue), Marie Duru-Bellat (sociologue ayant travaillé notamment sur le rôle de l'école dans la reproduction des inégalités f/h), Yvonne Verdier et son ouvrage " Façon de dire, Façon de faire " (elle a mis en exergue les rapports de genre dans un village au début des années 70, passionnant !), Eliane Gubin (historienne belge), Andrea Dworkin et  Florence Montreynaud.

Une écrivaine phare : Benoîte Groult. " Les Vaisseaux du cœur " (un livre érotique et féministe inspiré d’une histoire qu’elle a elle-même vécue) a changé beaucoup de choses dans mon rapport au couple et à la sexualité. Sinon, " Ainsi soit-elle ", livre phare sur la condition des femmes qui date de 75. J'adore aussi les " Les Trois quarts du temps ", roman qui revient sur les différentes étapes de la vie d’une femme.

Des livres

* " Alter égaux, Invitation au féminisme " de Clémentine Autain. Elle est ma boussole au niveau politique.

* " Les Femmes de droite " d’Andrea Dworkin, une réflexion passionnante sur la sexualité au sein du couple.

* " La Tyrannie du genre " de Marie Duru-Bellat, axé sur l'éducation.

* " Le Chœurs des femmes ", de Martin Winckler, qui se déroule dans un service de gynécologie. Ce médecin féministe a aussi un blog qui met à mal beaucoup de préjugés sur la santé sexuelle et reproductive des femmes.  

Des BD

  • " Les Sentiments du prince Charles " de Liv Strömquist, une déconstruction de la notion d'amour et de couple.
  • " Noire " de Tania de Montaigne et Émilie Plateau, une de mes amies. L’histoire de Claudette Colvin qui, à 15 ans, et neuf mois avant Rosa Parks (en 1955) refuse de céder sa place à une passagère blanche dans le bus.

* " Les Passagers du vent " une saga écrite par un homme, François Bourgeon, mais avec un personnage principal féminin ultra fort (même si on la voit beaucoup nue) !

Une musicienne : Sandor, une Suisse que j’aime beaucoup avec qui j’avais joué au Québec.

Des films et séries :

* " Post coïtum, animal triste " de Brigitte Roüan, l’histoire d’une femme de 50 ans qui se permet de revivre une passion amoureuse.

* " L'une chante, l'autre pas " d’Agnès Varda, sur des femmes qui vivent la vie dont elle rêvent.

  • " Broad city " une série humoristique super féministe. On suit la vie de deux filles de 25 ans dans New York.
  • " Fleabag ", série très touchante. Ici, on suit le quotidien d’une trentenaire à Londres.

 

 

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