Polanski et les Césars: la cérémonie "de la honte"

Polanski et les Césars : la cérémonie de la honte
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Polanski et les Césars : la cérémonie de la honte - © Tous droits réservés

Ce vendredi 28 février, lors de la cérémonie des Césars, Roman Polanski a été récompensé de la "Meilleure Réalisation" pour son film "J'accuse": une statuette qui met tout particulièrement l'accent sur un réalisateur, bien plus que sur le travail collectif qui entoure un film.

Dès l'annonce des nominations pour les Césars fin janvier, dont pas moins de 12 nominations pour le "J'accuse" de Polanski, des voix s'étaient élevées pour rappeler le contexte de la sortie de ce film. Le 8 novembre dernier, la photographe Valentine Monnier a accusé Roman Polanski de l'avoir violée, se joignant à 11 autres femmes qui ont déclaré que Polanski les avait agressées sexuellement. Dix d’entre elles avaient moins de 18 ans au moment des faits décrits. Polanski a toujours réfuté les accusations portées contre lui. "Depuis de nombreuses années, je me tiens au silence. (...) J’accuse aura marqué ma limite", a déclaré Valentine Monnier.

Chaque mot scruté

Lors de la cérémonie de ce vendredi, Florence Foresti aura fait ce qu'elle a pu, en gardant son rôle d'animatrice et de drôlesse. A chaque nomination et chaque discours tenu par le ou la lauréate, on aura attendu un relais de parole, un rappel politique du combat mené par les femmes au sein de "la grande famille du cinéma". Parce que quoi qu'on lise sur le fait que les Césars devaient être la grande fête du cinéma, et pas un tribunal, le cinéma raconte le monde et reflète son époque, peu importe que le film se passe au 18ème, au début du 20ème siècle ou dans les banlieues contemporaines. Les gens du cinéma sont des citoyen.nes, ils et elles le montrent régulièrement en s'engageant pour des combats sociétaux.


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Hier soir malheureusement, alors que depuis trois ans la parole des femmes s'est diffusée publiquement, elle est à nouveau devenue inaudible. On a assisté à une déferlante de remerciements aux hommes sur la scène et à une passivité du public réduit à ses applaudissements convenus.

"Quelle honte !"

Après l'annonce de la récompense de Polanski, l'actrice Adèle Haenel a été la première à quitter la salle. On a pu lire sur ses lèvres : "Quelle honte !". Sa longue interview sur Mediapart, dans laquelle elle a accusé le réalisateur Christophe Ruggia de harcèlement sexuel et d'attouchements lorsqu'elle était mineure, a provoqué un séisme social, judiciaire et politique qui a secoué bien plus que le seul monde du cinéma.

D'autres femmes ont suivi l'actrice hier soir et ont vidé la salle, parmi lesquelles la réalisatrice Cécile Sciamma (Portrait de la Jeune Fille en Feu). La comédienne Aissa Maiga a également réagi sur le site de Mediapart: "J’ai été clouée sur place, effrayée, dégoûtée à titre vraiment personnel, dans mes tripes. J’ai pensé à toutes ces femmes qui voient cet homme plébiscité, et à toutes les autres victimes de violences sexuelles."

Hier soir malheureusement, alors que depuis trois ans la parole des femmes s'est diffusée publiquement, elle est à nouveau devenue inaudible

Florence Foresti a, elle aussi, claqué la porte et a eu le courage de ne pas remonter sur scène, refusant le triste bal de la célébration du "backlash" qu'ont dû subir les femmes lors de cette soirée. La maitresse de cérémonie a décoché un seul mot sur Instagram : "Ecœurée". Après avoir introduit un nouveau prix, elle est ainsi partie de la scène, le visage fermé. On ne la reverra plus de la soirée.


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Interrogée par Les Grenades après la cérémonie, la metteuse en scène et comédienne Myriam Saduis précise: ""La société a intérêt à ce qu'une justice équitable soit rendue", a écrit le juge Scott Gordon en 2017 pour justifier sa décision de ne pas clore les poursuites pour viol d'une mineure de 13 ans par Polanski. Il ajoute "L'accusé dans cette affaire est un fugitif qui refuse d'exécuter les ordres des tribunaux". De ce fait, la déclaration de Polanski affirmant ne pas vouloir se rendre à la cérémonie pour “ne pas affronter un tribunal d’opinion autoproclamé" ( sic) relève de la manipulation. Polanski est toujours sous le coup d'une instruction pour chef de viol sur mineure, qu'il a fui. Les 12 témoignages de viol sont sous le coup de la prescription. Chaque personne qui a voté pour lui a voté pour le déni de justice avec mépris. Les femmes ( et les hommes) qui s'élèvent contre cette récompense, le font au nom de la valeur de la justice qui, elle, est sans prix."

Le sacre de Polanski, une gifle à #MeToo qui porte un nom : le backlash

Depuis quelques mois, les femmes essaient de prendre une juste place dans ce monde très masculin du cinéma. Réalisatrices, actrices, productrices... elles n’ont plus rien à prouver. Mais elles ne veulent pas se contenter demander "juste" une reconnaissance de leurs compétences et de leurs droits à exister au sein de ce milieu. Elles veulent aussi rendre ce milieu plus éthique, changer les comportements machistes, dénoncer ceux qui profitent de leurs pouvoirs et privilèges, mettre à jour les complicités qui permettent l’impunité des uns et des autres… face aux tentatives d’émancipation des femmes, face à leurs combats pour l’égalité, n’est-on pas en train d’observer des "retours de manivelle" ?

Ce que la journaliste américaine Susan Faludi a analysé et nommé "backlash" au début des années 90. Signifiant "retour de bâton", le backlash renvoie à un ensemble de contre-attaques remettant en cause les acquis obtenus par les femmes. Les femmes osent en fait remettre en cause la hiérarchie établie depuis des siècles entre les sexes... C’est ce à quoi on a assisté hier soir à la cérémonie des Césars en rappelant aux femmes que, malgré nos revendications, malgré nos avancées, malgré nos solidarités qui dépassent le milieu du cinéma…, les dominants semblent toujours avoir le dernier mot ! Comme l'affirmait Faludi: "Chaque avancée du droit des femmes a été suivie d'une offensive réactionnaire." Nous voilà prévenues !

Responsabilité collective

La responsabilité est collective, le monde du cinéma et les institutions doivent réagir, édicter des politiques d'égalité à tous les échelons: de la composition des jurys, à l'octroi des subventions et aux récompenses. La liberté et l'égalité sont deux principes politiques qui fondent la société démocratique, la fraternité en est la pièce rapportée, une valeur qui permet le maintien des privilèges et la solidarité entre dominants.

Signifiant "retour de bâton", le backlash renvoie à un ensemble de contre-attaques remettant en cause les acquis obtenus par les femmes

Polanski, loin d'être "censuré" ou de voir "sa carrière brisée", continue à recevoir des subventions, à tourner et à être récompensé. C'est comme si le monde sportif décernait le trophée du Meilleur Coach à Gilles Beyer, l'entraîneur de patinage que l'ex-championne Sarah Abitbol, et d'autres après elle, ont accusé de viols au temps où elles n'étaient encore que des adolescentes. Là aussi, pas de sanction de la justice. "Juste" des femmes dont la parole est prise au sérieux. Blanche Gardin dénonçait avec ironie il y a peu cette indulgence du monde du cinéma pour Polanski : "Et c'est bizarre que cette indulgence s'applique seulement aux artistes. Parce qu'on ne dit pas par exemple d'un boulanger : Oui, d'accord il viole un peu des gosses (...), mais bon il fait une baguette extraordinaire !"


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