Personnes âgées et confinement: "Mourir de solitude"

Personnes âgées et confinement: "Mourir de solitude"
Personnes âgées et confinement: "Mourir de solitude" - © Lara Youssef

"Les vieux devront continuer à rester confinés, plus de petits enfants, plus de vie sociale, plus de bénévolat, et sans doute pas de vacances cet été. Jusqu'à présent je m'accommodais très bien de mon âge, mais là c'est le découragement absolu. Quelle merde de se sentir inutile..."

Dominique est une femme active, qui participe à des colloques, intervient dans des débats, organise des actions de terrain dans le domaine des droits humains... Mais voilà, elle a 74 ans : comme "personne à risque", elle est écartée de toutes les activités et coupée de ses proches.

Chris, elle, a 82 ans, depuis des années elle trie des livres et des vêtements dans une association. Pour le moment tout est à l'arrêt mais elle craint que, même quand l'activité reprendra, elle sera écartée pour des semaines et des mois à cause de son âge.

D'autres qui faisaient du bénévolat dans des associations venant en aide aux personnes sans abri, aux réfugié·es, aux précaires, ont vu également leur implication stoppée net. Et cela pourrait durer encore longtemps. Après un mois de confinement, chez toutes ces personnes le découragement pointe. D'autant qu'elles ont entendu Ursula Von der Leyen, président de la Commission européenne, déclarer dans le quotidien allemand Bild du 12 avril : "Sans vaccin, il est nécessaire que les contacts des seniors restent limités autant que possible". Et ce vaccin n'est pas attendu avant la fin de l'année.

Jusqu'à présent je m’accommodais très bien de mon âge, mais là c'est le découragement absolu. Quelle merde de se sentir inutile

Une question de vie ou de mort

"Je sais que c’est difficile et que la solitude pèse, mais c’est une question de vie ou de mort, nous devons rester disciplinés et patients", a-t-elle ajouté dans la même interview.

On peut penser qu'en effet, c'est "une question de vie ou de mort" mais pas seulement à cause du coronavirus. Si des personnes autonomes, pouvant encore sortir, échanger quelques mots avec des caissières, des voisin·es, fût-ce en respectant la distanciation physique, que dire de celles qui sont confinées dans les maisons de repos, privées de visites et parfois des soins dont elles auraient besoin, avec pour seuls contacts un personnel dévoué mais débordé, mal équipé et peu formé pour de telles situations de crise ? Elles sont largement surreprésentées parmi les décès dont le décompte macabre tombe jour après jour ; et le virus n'en est pas l'unique responsable.

Dans le JT de la RTBF du 13 avril, Sébastien Lepoivre, président du CPAS d'Evere et responsable d'un home où dix personnes âgées sont décédées, faisait remarquer que seule l'une d'entre elles présentait un cas avéré de Covid-19. Dans le silence qui suivait, la journaliste Elisabeth Groutars lui demandait alors : "Vous pensez que certaines personnes se laissent mourir ? - Oui", répondait-il sobrement.

Les personnes âgées, comme tout le monde, et peut-être même davantage, ont besoin de contacts sociaux. Besoin de leurs proches. Besoin d'une chaleur humaine, que les écrans, aussi perfectionnés soient-ils, ne peuvent pas leur offrir. Et que dire alors de celles et ceux qui meurent loin de leurs proches, avec le poids de douleur que cela représente également pour ceux-ci...

Les maisons de repos ont par ailleurs un aspect genré, les femmes sont plus souvent concernées que les hommes : 11% d'entre elles sont en soins résidentiels contre 5,2% d'hommes.


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Déjà le 12 mars en France, lorsque les visites ont été interdites dans les EHPAD (équivalent de nos maisons de repos et de soins), le responsable de l'Association des directeurs au service des personnes âgées, Romain Gizolme, mettait en garde contre les effets d'un isolement prolongé sur le bien-être et la santé psychique des pensionnaires, demandant la mise en place d'aménagements spécifiques.

- Vous pensez que certaines personnes se laissent mourir ? - Oui

De même dans une opinion publiée dans la Libre, le comédien Bernard Yerlès, dont la mère de 85 ans vient de rentrer en résidence médicalisée, suggère la "création d’espaces de rencontre sécurisés, la possibilité d’avoir accès aux tests, et de savoir si une personne de la famille est immunisée, ce qui lui permettrait (avec autorisation spéciale et précautions utiles) de se rendre auprès de son parent".


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Au Québec c'est le pneumologue Christian Allard qui s'insurge le 9 avril sur Radio Canada contre un confinement qui peut se révéler nocif  : "Enfermer les aînés ne représente pas la meilleure solution pour préserver leur santé, alors que l’isolement, la solitude et le manque d’exercice physique sont des maux qui peuvent avoir des conséquences tout aussi désastreuses".

"Un état de complet de bien-être  physique, mental et social"

Bien sûr, il faut se préoccuper de la santé de l'ensemble de la population, et particulièrement des catégories les plus vulnérables – n'oublions pas aussi les personnes vivant avec un handicap, les détenu·es, les sans abris, les sans papiers... Mais la santé ne peut se résumer à la seule protection contre le coronavirus. Selon la définition de l'OMS, la santé est "un état de complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité". Pour la préserver et la développer,  cela exige des moyens, une organisation, mais d'abord une volonté politique et sociale : celle de se souvenir que les personnes âgées sont d'abord des personnes, qui ont besoin parfois d'aide et de soins mais aussi de contacts, de respect de leur autonomie quand c'est encore possible, d'activités et d'accompagnement de leurs proches dans tous les cas.


A propos de l'illustration

L'illustration de cet article, signée Lara Youssef, est extraite d'une exposition virtuelle intitulée Peaux et Mots sous confinement.
Voici ce qu'en dit l'autrice : " J’ai voulu partager deux peaux, ma grand-mère et la mienne. Un moment suspendu piqué au quotidien.
Sa peau est une part de la mienne.
La toucher, avant le grand départ, avant l’éloignement, permet d’espérer la retrouver. Mais la vie passe, les mois s’accumulent à des années de vie, alors cette dernière prise en main, peau à peau, me rappelle que là d’où je viens, l’amour est plus fort que la distance.
En espérant, un jour, pouvoir, à nouveau, poser ma main sur sa peau....vivante
 ".


Irène Kaufer est autrice et membre de l'ASBL Garance

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.