Parité dans les arts de la scène: la question brûlante des quotas

Egalité dans les arts de la scène: la question brûlante des quotas
Egalité dans les arts de la scène: la question brûlante des quotas - © Aurélie Villemain

Pouvoirs et Dérives est un cycle de rencontres pour les professionnel.les des arts de la scène. Initiées par Mylène Lauzon, Jessica Gazon, Cora-Line Lefebvre et Isabelle Jans en 2018, elles ont pour but de questionner le fonctionnement du secteur des arts vivants (danse, théâtre, cirque), ses éventuels manquements et abus de pouvoir.

Les 5, 6 et 7 octobre, Pouvoirs et Dérives III est revenu à la Bellone pour interroger la parité hommes/femmes dans les arts de la scène. Nous y étions.

Des chiffres

Puisque cela fait des années que la sous-représentativité des femmes dans le secteur est dénoncée et que rien ne change, il est temps de mettre en place de mesures coercitives

En ouverture de ce cycle de Pouvoirs et Dérives, il y a des chiffres. Ceux de l’étude la Deuxième Scène dont nous avons déjà parlés. Des chiffres qui ne sont pas surprenants mais ont quand même l’effet de gifles successives. La situation est claire : il y a plus de femmes que d’hommes qui sortent diplômées des écoles supérieures artistiques (plus ou moins 60 % de femmes et 40 % d’hommes, suivant les années). Au fur et à mesure de la profession, au fur et à mesure qu’on monte dans les échelons de pouvoirs, il y en a de moins en moins.


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Les trois journées à la Bellone ont permis de discuter des stratégies pour inverser la vapeur. Très vite, la question des quotas est soulevée. Les intervenantes ainsi que les participantes sont convaincues ; puisque cela fait des années que la sous-représentativité des femmes dans le secteur est dénoncée et que rien ne change, il est temps de mettre en place de mesures coercitives.

Petra Van Brabandt énonce les objectifs des quotas : obtenir une représentation égalitaire, partager les ressources économiques, partager le pouvoir et enfin réparer

Au-delà des quotas : ouvrir le champ

Petra Van Brabandt est philosophe féministe. Elle est intervenue lors de la deuxième journée des rencontres : deux heures bousculantes et éclairantes.

La question des quotas, dit-elle, doit être vite évacuée. Il ne s’agit pas de débattre de sa nécessité tant elle est évidente. Elle en énonce les objectifs : obtenir une représentation égale, partager les ressources économiques, partager le pouvoir et, enfin, réparer.

Réparer une sous-représentations des femmes, réparer leur effacement et leur soumission organisée depuis des siècles ; mais aussi, car elle propose un quota de 50 % de personnes non-blanches à tous les niveaux du secteur culturel, réparer des siècles de colonisation.

Il s’agit donc de justice sociale avant tout. Les quotas ne sont pas une stratégie pour optimiser un secteur car la mixité nous rendrait plus compétent.es ; ni une mesure positive et progressiste en soi.

Au contraire, Petra Van Brabandt en souligne la violence : être obligé.es d’imposer un minimum de personnes issues de groupes minoritaires à tous les niveaux de la société montre bien leur exclusion première. Cette nécessité à elle seule révèle que tout le monde n’a pas eu les mêmes chances depuis le départ, et que oui, certain.es sont laissé.es sur le banc de touche sans jamais avoir eu l’occasion de passer des essais.


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Elle révèle aussi qu’il est souvent plus facile de fermer les yeux sur ses propres privilèges et de s’inventer un talent unique, une excellence innée, pour justifier notre place dans la société si elle est confortable.

En témoigne le quota invisible et silencieux qui gouverne notre monde : un minimum 60 % bien établi d’hommes blancs bourgeois, auquel nous sommes tellement habitué.es qu’il semble découler d’un état de nature.

Mais au-delà des quotas hommes/femmes, blancs/non-blancs, qui assureront la base d’une représentation plus juste, d’autres questions, explique la philosophe, ne se résolveront pas aussi facilement.

Vers un monde réellement égalitaire ?

Nous vivons dans un système profondément inégalitaire, héritier de siècles de colonialisme, et de patriarcat. Les personnes minorisées non seulement n’ont pas les mêmes chances que les autres, mais leur éducation les conditionnent à demander moins, à parler moins fort, à s’excuser sans cesse.

Comment, partant de là, créer collectivement un monde réellement égalitaire ? Parce que si les quotas permettent uniquement à des femmes blanches de la classe moyenne d’accéder à des postes de pouvoir, ils sont inutiles.

Si nous parvenons à briser le plafond de verre, qui devra en ramasser les miettes ?

Petra Van Brabandt revient sur son expérience afin de se situer socialement avant de parler, comme le préconise la chercheuse féministe Paola Baccheta.

Elle est une femme blanche issue d’un milieu populaire. Son genre l’a exclu de certaines formes de succès, sans qu’elle puisse immédiatement le comprendre. Sa blancheur, par contre, lui a facilité l’assimilation à la classe moyenne et l’abandon de ses origines populaires.


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Aujourd’hui, nous dit-elle, elle ne parle plus la même langue que sa mère. Elle ne pourrait pas l’inviter à ce genre d’évènements, trop étranger à son milieu d’origine. Ce genre d’évènements qui pourtant tend à plus d’égalité, plus de justice.

Elle questionne cette nécessité de l’assimilation à un autre milieu, une autre classe, une culture qui n’est pas la vôtre mais qui est vue comme supérieure parce que dominante. Il s’agit de la question du savoir, cruciale et centrale dans les enjeux de pouvoir : certains savoirs sont considérés comme LE savoir, utile et valable pour trouver une place agréable dans la société. D’autres savoirs sont ignorés en tant que savoirs et il faut alors s’en détacher pour “parvenir”. C’est cette vision qu’il faudrait renverser.

Au final, Petra Van Brabandt pose la question suivante : si nous parvenons à briser le plafond de verre, qui devra en ramasser les miettes ? Comment faire en sorte que ce ne soit pas toujours les mêmes ?

Cette interrogation, brûlante et douloureuse, sous-tend la nécessité des quotas ; et devrait diriger la manière dont nous les exigeons.

Pour plus d’informations, rendez-vous sur la page facebook de Pouvoirs & Dérives. Vous y trouverez des liens vers les études et les actions menées à l’internationale et les retransmissions de toutes les interventions. 

Lisa Cogniaux est dramaturge et passionnée par les enjeux politiques soulevés dans les questions de représentations.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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