Parité dans le théâtre belge francophone : chantier en cours

Parité dans le théâtre belge francophone : chantier en cours
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Parité dans le théâtre belge francophone : chantier en cours - © Getty Image

Le secteur théâtral n’échappe pas à la règle : la majorité de ses institutions sont dirigées par des hommes. Une étude récente commandée par Elsa Poisot et la compagnie Ecarlate, dirigée par l’ULIEGE en collaboration avec la Bellone et la Chaufferie Acte I, fait le bilan sur les chiffres de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Elle analyse les proportionnalité hommes-femmes à tous les niveaux : directions mais aussi instances d’avis, CA, répartition des subventions, emplois administratifs, techniques et artistiques.

Des chiffres révélateurs

Les premières statistiques qui ont été rendues publiques sont éclairantes : environ 70 % des institutions subventionnées, qui reçoivent 86 % du budget complet alloué au secteur théâtral, sont dirigées par des hommes. 20 % sont dirigées par des femmes et 10 % par des directions mixtes.

L’étude s’est déroulée de septembre à avril 2019 à avril 2020 et les résultats complets seront communiqués lors de trois journées d’étude à la Bellone les 5, 6 et 7 octobre 2020.

Environ 70 % des institutions subventionnées, qui reçoivent 86 % du budget complet alloué au secteur théâtral, sont dirigées par des hommes

Interpellant : c’est la première étude qui se penche sur des résultats chiffrés en termes d’égalité hommes-femmes dans le théâtre belge francophone. Elsa Poisot et la compagnie Écarlate aimeraient continuer ce travail de recherche en se penchant sur la situation les personnes aux intersections des discriminations et les personnes les plus précaires, mais pour l’instant les financements ne sont malheureusement pas garantis.

Constat récent

Pour l’instant, il n’existe aucun quota ferme qui obligerait les institutions à employer/programmer un certain pourcentage de femmes, et nous avons dit que la première étude transversale sur le sujet vient d’être achevée. Le chantier est donc vaste…

C’est seulement depuis quelques années, et notamment sous l’impulsion du groupe F(s), dont l’autrice de cet article fait partie, que la presse, les politiques et les acteur.rice.s du milieu commencent à prendre conscience de l’anormalité de cet état de faits.

Pour rappel, F(s) est une association militante née spontanément le 4 mai 2018 suite à l’énième nomination d’un homme à la tête d’une institution, alors que de nombreuses femmes étaient candidates. Le ras-le-bol et la colère face au sexisme "inconscient" et jamais nommé du milieu a donné lieu à la formation d’un groupe en non-mixité de personnes s’identifiant comme femmes.


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Le groupe milite pour qu’il y ait plus de femmes aux postes de pouvoir : dans les directions mais aussi les instances d’avis et CA, afin d’atteindre petit à petit une parité autant dans les employés administratifs que dans les artistes programmés.

Pour l’instant, il n’existe aucun quota ferme qui obligerait les institutions à employer/programmer un certain pourcentage de femmes, alors que la première étude transversale sur le sujet vient d’être achevée. Le chantier est donc vaste…

Fissures dans le plafond de verre théâtral ?

2020, 2021 et 2022 sont des années de renouvellement dans le secteur théâtral. Les directions du Varia, de la Balsamine, du Théâtre de Namur changeront pour la saison 2021-2022 ; l’atelier Théâtre Jean Vilar à Louvain-la-Neuve annoncera sa nouvelle direction d’ici peu ; et enfin, l’atelier 210 et le Rideau, théâtres situés à Bruxelles, viennent d’annoncer qu’ils ont choisi leurs nouvelles… directrices. Au 210, l’artiste Léa Drouet succède à Isabelle Jonniaux, qui a dirigé la programmation artistique du lieu durant 15 ans. Au Rideau de Bruxelles, Cathy Min Jung succède à Michaël Delaunoy, qui vient de terminer son second mandat de 5 ans. Notons que Cathy Min Jung est la première femme racisée nommée à la tête d’une institution théâtrale, dans un milieu où celles-ci sont doublement sous-représentées et discriminées.


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Le Varia, La Balsamine, l’atelier Jean Vilar sont déjà dirigés par des femmes (respectivement Sylvie Somen, Monica Gomès, Cécile Van Snick), le Théâtre de Namur par un homme (Patrick Colpé) : espérons que la proportionnalité de femmes nommées aux postes de pouvoir ne sera pas renversée dans les prochaines nominations.

Des femmes compétentes aux multiples atouts

Léa Drouet et Cathy Min Jung peuvent se prévaloir d’un parcours artistique singulier et riche. Les deux femmes ont en commun d’être polyvalentes, aux croisements de plusieurs disciplines et socialement engagées.

Cathy Min Jung est metteuse en scène, autrice, comédienne, réalisatrice, directrice de sa compagnie Billie on stage ; elle a réalisé un documentaire, écrit trois pièces de théâtre (Les Bonnes intentions – qui a reçu un prix de la critique pour le texte et la scénographie – , Sing my life et récemment La cour des grands, dont la diffusion a été interrompue par le COVID-19), joué pour le théâtre, la télévision et le cinéma.

Elle a également une vision politique proche du féminisme et des mouvements décoloniaux, ainsi qu’une volonté de défendre des politiques culturelles diversifiées et humaines.

Léa Drouet est une metteuse en scène qui aime travailler aux croisements des arts : musique, performance, arts visuels, théâtres. Elle fonde et dirige la structure de production Vaisseau. Notamment programmée aux Kunstenfestivaldesarts en 2018 (avec la performance Boundary Game) et en 2020 (avec le spectacle Violences), c’est une artiste engagée.

Dans ses œuvres, elle mêle les questionnements propres aux sciences humaines à la création artistique. Pour l’atelier 210, elle souhaite une vision pluridisciplinaire : on peut donc s’attendre à ce que la danse, théâtre, musique ou performance se croisent et se répondent dans les saisons à venir. Tant dans son travail que dans son projet pour le 210, elle veut aussi s’interroger sur les rapports de classes, de genres, de races.

Ce qui est réjouissant dans leur nomination n’est pas qu’elles soient des femmes, même si c’est un signe d’avancement positif. Leurs projets, bien distincts, se rejoignent par une réflexion d’inclusion et de diversité qui, peut-être ?, nait aussi de l’expérience singulière d’être en position minoritaire.

Légitimité des "femmes de pouvoir"

L’imposition de quotas permettrait que la parité devienne une habitude ancrée et qu’il soit possible à tou.te.s, homme ou femme, de s’imaginer dans une position de leadership, que ce soit pour diriger une entreprises ou une institution culturelle, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui.

Dans un contexte de backlash féministe, lorsqu’une femme est nommée à un poste de pouvoir il y a toujours un soupçon : et si c’était pour "faire bien" ? Pour "les quotas" ? à l’inverse, on n’imagine rarement qu’un homme soit nommé parce que c’est un homme. Pourtant, dans l’inconscient collectif, la masculinité et la compétence vont encore de pair : beaucoup d’hommes sont donc probablement à des postes de pouvoir parce que ce sont des hommes.

L’imposition de quotas permettrait que la parité devienne une habitude ancrée et qu’il soit possible à tou.te.s, homme ou femme, de s’imaginer dans une position de leadership, que ce soit pour diriger une entreprises ou une institution culturelle, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. Et quand je parle de parité, je parle également de représentations égales de toutes les classes sociales et de toutes les origines.

Les perspectives et les subjectivités sont multiples et déterminées par nos positionnements sociaux. Si c’est toujours le même type de profil aux postes dirigeants, nous sommes enfermés dans une subjectivité, une perspective qui ne rassemble qu’une poignée de personnes.

Nommer des femmes, des personnes queers, des personnes ayant l’expérience de la précarité à des postes de pouvoir permettra/it l’émergence de nouveaux récits et trajectoires pour les institutions culturelles. Et peut-être, qui sait ?, de réinventer les modes hiérarchiques de gouvernance…

Au début de son dossier "Visions" pour le Rideau de Bruxelles, Cathy Min Jung écrit un poème en prose qui évoque le soin qu’il faudra apporter aux équipes qui travaillent pour le théâtre, au public.

Cette forme, qui part de l’intime pour s’ouvrir sur le sociétal, me semble éminemment féminine, voire féministe. Pas parce que les femmes sont essentiellement plus empathiques ; mais parce qu’elles ont appris, pendant des siècles, à prendre soin. Institutions culturelles, artistes, spectat.eur.rice.s : dans un contexte précaire, fragile, nous avons besoin plus que jamais de personnes qui tissent des liens et prennent soin des relations.

Lisa Cogniaux est dramaturge et passionnée par les enjeux politiques soulevés dans les questions de représentations.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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