Papicha, un film de Mounia Meddour: "féministe et musulmane, c'est possible"

Papicha, un film de Mounia Meddour: féministe et musulmane, c'est possible"
Papicha, un film de Mounia Meddour: féministe et musulmane, c'est possible" - © Tous droits réservés

Sélectionné au Festival de Cannes et en salles depuis le 16 octobre dernier, ‘Papicha’ de Mounia Meddour nous plonge dans l’Algérie des années 90 à travers le regard de Nedjma (Lyna Khoudri). Surnommée ‘la décennie noire’, c’est une période de tensions socio-politiques que la réalisatrice algérienne a bien connu : l’histoire de Nedjma, c’est aussi un peu la sienne. Etudiante en cité universitaire, t-shirt fluo et jeans clair, Nedjma se rêve styliste. Le soir, elle fait le mur avec sa copine Wassila (Shirine Boutella) pour vendre ses créations aux ‘papichas’, les jolies algéroises qui, comme elles, arpentent en riant les boîtes du quartier. Mais les filles sentent bientôt que l’étau se resserre sur leur liberté, au fur et à mesure que les assassinats se multiplient, et que les injonctions à porter le hijab intégral sont placardées sur les murs de la cité… Pas du genre à baisser les bras, Nedjma décide d’organiser un défilé de mode pour défier l’ambiance délétère. Ponctué de dialogues où se mêlent joyeusement le français et l’arabe d’Alger, ‘Papicha’ est plein d’une énergie fougueuse et contagieuse, malgré les thèmes sombres qui le traversent. Loin d’être banales, les aspirations de stylisme de Nedjma traduisent tout l’enjeu crucial du film : le contrôle du corps des femmes, et ce qu’elles ont le droit – ou non - de porter. Un thème intemporel, et pourtant tristement encore d’actualité. On a profité du passage en Belgique de la réalisatrice Mounia Meddour et de sa comédienne Shirine Boutella, pour poursuivre la discussion au centre de ‘Papicha’ : de Bruxelles à Alger en passant par la France ou le monde entier, les combats des femmes parfois changent de tenue, mais jamais d’intensité. Rencontre.

Le film revient sur la ‘décennie noire’ d’Algérie, pouvez-vous brièvement nous raconter le contexte ?

Mounia Meddour : Pour certains il ne faut pas dire guerre civile, mais c'est une guerre entre Algériens, c'est ça qui est terrible. Alors on a appelé ça ‘la décennie noire’ : c’est arrivé grosso modo suite à des élections auxquelles le parti Islamique était donné gagnant. L'Etat a décidé d'annuler le scrutin, pour ne pas transformer le pays en Etat Islamique. Suite à ça, on a eu cette montée de violences, de l'intégrisme, de la propagande pour le voile intégral.... Des assassinats, dans un premier temps les journalistes et les intellectuels, mais aussi les étrangers, les policiers... au final il y a eu 200 000 morts, c’est énorme ! Avec ce film j'avais envie de témoigner à ma façon de cette période, pendant laquelle j’étais étudiante comme Nedjma. Je voulais montrer que dans tout ce chaos, on avait quand même une vie, une vie forte, de résistant.es, des femmes qui ont continué à travailler, à enseigner…

Shirine Boutella : Moi c'était un peu différent parce que j'ai eu la chance de ne pas y être confrontée directement. J’ai grandi près d'une base militaire aérienne, très protégée, donc j'ai su très tard, quand des amies m'ont raconté leurs histoires, tout ce qui s'était passé dans mon propre pays. Elles ont vu des gens se faire égorger, elles ont été réveillées en pleine nuit par des bombes, certaines n'ont pas survécu... Je cois que c'est en faisant ce film que j’ai réalisé vraiment tout ce qui s’était passé. Et pour moi c'est aussi une façon de rendre hommage à tous ces hommes et ces femmes qui se sont battu.es, et qui ont perdu la vie en se battant pour leurs droits et leur liberté.

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Nedjma rêve d’habiller ses copines de beaux tissus. La propagande veut imposer le voile islamique. La liberté du corps et du choix vestimentaire est au centre de votre film. C’est aussi un sujet qui fait débat en Europe, et surtout en France récemment, autour du voile des femmes musulmanes. Mais derrière les injonctions à se voiler ou à se dé-voiler, n’est-ce pas le même contrôle, la même privation de liberté ?

SB : Dans les deux cas, c’est se battre pour ses choix.

MM : Moi clairement je suis pour la liberté de le mettre, ou pas. C'est pour ça qu'il y a dans le film le personnage très important et positif de Samira, qui porte le voile. C'est l'élément fédérateur du groupe, c'est elle qui encourage Nedjma à poursuivre son projet de défilé. Avec ce film ce que j'avais envie de dire, c'est "soyons libres de le mettre, ou pas". Ce qui est imposé par la propagande, c'est un voile intégral, noir - pas du tout aux couleurs lumineuses comme le porte Samira. Alors par rapport à l'Occident, je suis assez mal placée, parce que je revendique aussi cette liberté [NDLR : elle ne porte pas de voile]. Londres par exemple a su très bien trouver l'équilibre : là-bas on peut très bien le mettre. [et travailler avec, contrairement à la France NDLR]. Moi je ne trouve pas ça choquant d'avoir quelqu'un qui décide dans sa vie de porter un voile. Il a ses propres croyances, et si ça lui permet d'avoir sa propre liberté, c'est le plus important.

Que vous disent celles qui choisissent de le porter, par exemple ?

MM : On ne communique pas sur ça, en fait. Personne ne vient nous donner ses raisons de le porter ou pas.

SB : Après des projections, on a eu des spectatrices qui sont venues nous parler du film, elles portaient un voile, et elles n’en ont même pas parlé. En soi, le message est très bien compris :  elles ont vu le combat d'une femme pour sa liberté, contre l'oppression. Elles n'ont pas du tout pris ça pour elles, la question n’a même pas été abordée. Ce n'est pas le sujet du film, quoi.

MM : Oui, et puis surtout il ne faut pas faire d'amalgames : ce qu'on voit dans le film, c'est le radicalisme, ce n’est pas l'Islam. D'ailleurs Nedjma est très pieuse, et quand elle confronte les filles voilées, on voit qu'elle connaît très bien sa religion. 

Le féminisme musulman pour vous, c'est quoi ?

MM : En Algérie vous avez des féministes. C'est un pays musulman, et pourtant c'est possible... Féminisme n'est pas antinomique avec l'Islam. En ce moment par exemple, énormément de femmes manifestent dans les rues d’Algérie pour réclamer une réforme du code de la famille, qui ne permet pas encore l'égalité homme-femme. Pour l'instant le vrai combat, c'est ça : être libres dans une société démocratique.

SB : Concrètement, tous les vendredis en Algérie, depuis le début de la Révolution du sourire [le 22 février NDLR], il y a effectivement des femmes qui sont dehors et qui se battent pour une Algérie meilleure. Pour leur pays, pour leurs droits. Comme partout dans le monde, au final ! Mais les combats ont évolué, c'est évident. Elles sortent quand même en jeans, on ne leur impose pas leur habillement.

MM : La semaine dernière c'était le 34ème vendredi. C'est une population massive, pacifique, qui milite dans les rues, dans la joie et la bonne humeur, pour demander une amélioration de la société.

SB : Mounia répète souvent que c'est un film universel et intemporel, comme les combats des femmes. En l’occurrence, c’est aussi un bel écho à l'Algérie d’aujourd'hui.

Le code de la famille en Algérie, les femmes voilées en France… Je pense aussi aux féministes argentines, et leur combat pour la légalisation de l’avortement : chaque pays a ses combat féminises qui lui sont propres, en fonction de sa situation…

MM : Oui, c'est comme un panorama, un baromètre global des évolutions sociétales. En France par exemple si on analyse, ce serait quoi la priorité des combats féministes ? Avoir un enfant seule, la PMA ? C'est encore bien loin de nos enjeux à nous, qui sont dans quelque chose de plus essentiel, et malheureusement de plus élémentaire. Je pense que quand on parle de PMA c'est que les femmes ont déjà une certaine liberté, une égalité.

Et ‘papicha’ alors, ça veut dire quoi ?  

MM : C'est un mot qu'on utilisait beaucoup dans les années 90, qui voulait dire "jeune et jolie fille, émancipée, coquette"... il peut paraître un peu superficiel comme ça, puisque c'est un peu l'équivalent de "Lolita", sauf que dans les années 90 en Algérie, on ne pouvait pas sortir sans voile, voire pas sortir tout court. Donc être une papicha, c'était résister !

Papicha, de Mounia Meddour, avec Lyna Khoudri, Shirine Boutella. Durée : 1h46. En salles.

"Les Grenades-RTBF" est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

 

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