Où sont les personnes grosses à la télévision ?

"Appelez l’hélico ! Quadrillez la zone avec les chiens ! Fouillez chaque centimètre carré de ce foutu quartier !", cette réplique tout droit sortie du pilote de la série britannique "No Offence", n’est pas assénée par un commissaire à la chevelure grisonnante, mais plutôt par une commissaire : Vivienne Deiring, une quarantenaire blonde, et plutôt ronde.

Ce qui fait la particularité de la série “No Offence” actuellement sur Auvio, c’est non seulement son humour British décapant, et ses enquêtes captivantes dans un Manchester réaliste, mais aussi le fait que son personnage principal soit une femme grosse. Pas un peu pulpeuse, ou voluptueuse : Vivienne Deiring, jouée par la comédienne Joanna Scanlan, est grosse. Étrange que ce terme, qui ne sert pourtant qu’à désigner un trait physique, sonne pourtant comme une insulte dans notre société.

Dans les catalogues des plateformes de vidéo à la demande, force est de constater que le contenu fictionnel avec des personnes grosses dans un premier rôle demeure assez rare. Or, n’est-il pas étrange que dans une société où 50% de la population est en surpoids, les gros.ses sont quasi absent.es de nos écrans ? Où sont donc les gros.ses à la télé ?

L’image des personnes grosses

Il est plutôt rare de voir un personnage comme Vivienne Deiring à la télévision, une femme grosse dont le poids n’est pas au centre de la narration, voire pas du tout abordé. Dans l’histoire de la fiction, lorsque les personnes grosses sont tolérées, leurs corps et leur rapport avec celui-ci vont souvent être un fondement de l’intrigue.

Du côté des personnages masculins, les récits ont toujours été un peu plus contrastés. Être un Tony Soprano, un Homer Simpson, ou le très en vogue James Corden, n’empêche pas de jouer un personnage nuancé, d’avoir une vie amoureuse, familiale et du succès avec des femmes souvent plus jeunes, ou plus minces

Si le cinéma a fait une certaine part à de talentueux acteurs et talentueuses actrices en surpoids : comme Olivier Hardy ou Kathy Bates. Or, il s’agit d’exceptions : si leur talent est mis en exergue, le poids des comédien.nes corpulent.es est souvent abordé.


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On ne compte pas les films dans lesquels des protagonistes gros.ses sont dépeints comme des gloutons : de "L’amour extra-large", avec Gwyneth Paltrow déguisée en femme obèse et complexée, au "Professeur foldingue", film dans lequel Eddy Murphy incarne chaque personnage d’une famille d’obèses… Fat Amy, alias Rebel Wilson, dans la série des "Pitch Perfect", est source de moquerie parce qu’elle est grosse, "Fat Monica" dans Friends est la version jeune, ronde et complexée du célèbre personnage. La personne grosse est souvent décrite comme un.e individu.e qui passe son temps à s’empiffrer, et qui souffre d’un manque d’estime de soi criant.

Ce phénomène n’est pas neuf : on stigmatise les corps imposants depuis longtemps : la personne grosse est paresseuse, lente et n’a aucune discipline. Selon Daria Marx, fondatrice du collectif militant "gras politique" et autrice du livre "Gros, n’est pas un gros mot", on accuse souvent les personnes grosses de manquer de volonté sans prendre en compte un grand nombre de facteurs existants, propres à chaque corps et à chaque vécu. "Les mécanismes de la prise de poids sont pour la plupart assez méconnus : génétique, métabolisme, physionomie, prise de médicaments, régime à répétition, effets yo-yo, trauma familial… les personnes grosses sont rarement prises dans la globalité de leurs histoires".


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La pauvreté est aussi rarement évoquée lorsqu’on parle de surpoids. "Quand acheter un légume bio coûte deux fois plus cher que des nuggets, et qu’on a une famille à nourrir, c’est compliqué".

Aux racines de la grossophobie

Historiquement, les rondeurs n’ont pourtant pas toujours été diabolisées : comment est-on passé de la vénération des courbes voluptueuses des femmes sublimées dans les œuvres des plus grands peintres de la Renaissance, au culte de la minceur, parfois extrême ?

Selon l’auteure Sabrina Strings, le culte de la minceur prendrait racine dans les théories racialistes du 18e siècle. L’étude "the racial origins of fatphobia" met en lumière le lien entre race, classe et grossophobie (la haine des personnes grosses).

L’essor du commerce transatlantique a totalement changé les rapports sociaux. Il a fallu trouver des excuses pour justifier l’esclavage, et sont alors nées au 17e siècle les théories racialistes en Europe : "Les corps pulpeux des femmes noires ne devaient pas être considérés comme attirants, des clichés ont alors été établis pour marquer la différence entre la race blanche considérée comme supérieure et disciplinée, et les esclaves noir.e.s plein de luxure et qui mangent sans contrôle".


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Lorsque la production croissante du sucre, issu des plantations des Etats-Unis et exportées internationalement, s’est généralisée dans les foyers des élites européennes, les gens ont alors commencé à grossir. Les élites britanniques ont commencé à condamner ces "excès immoraux", en s’appuyant sur des théories protestantes, l’enseignement de la culpabilité autour de la nourriture a renforcé ces croyances.

Les femmes, toujours plus sujettes au contrôle du corps, ont assimilé ces croyances : être mince signifiait prôner une esthétique du contrôle de la droiture, à l’inverse des rondeurs associées aux corps des femmes esclaves. Dès le 19e siècle, les magazines féminins prirent le relais et ces arguments, qui ont mutés depuis, se sont étendus à travers le monde.

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Le célèbre tableau de Ruben “les 3 grâces”. © Tous droits réservés

Selon cette étude, la grossophobie moderne n’est pas contrairement à ce qu’il est communément cru une question de santé, mais plutôt une question de race et de classe. Et cela s’est traduit notamment à travers les représentations dans les fictions.

Une nouvelle vision des gros.ses

Bien que la grossophobie pèse sur les deux genres, la pression sur le corps des femmes est extrêmement forte. Or, ces dernières années des héroïnes gros.ses qui brisent les normes apparaissent sur nos écrans.

Étrange que ce terme, qui ne sert pourtant qu’à désigner un trait physique, sonne pourtant comme une insulte dans notre société

Dans la série Shrill (Hulu-2019), on suit les aventures de Annie, une jeune vingtenaire en surpoids qui jongle avec ses aventures amoureuses et sa vie professionnelle insatisfaisante, tout en naviguant dans le monde en tant que personne grosse. Si le poids d’Annie, jouée par l’actrice Aidy Bryant (une habituée des Saturday Night Live) fait partie prenante de la série, ici pas de fat shaming. A l’inverse, on découvre à travers son histoire les travers parfois pernicieux de la grossophobie au quotidien : entre un petit ami qui a honte de la présenter à son entourage, une mère contrôlante qui l’enjoint au régime, et un mal-être que cache son joli sourire, on voit Annie doucement trouver sa voie.

Dans Dietland (AMC, 2018), une trentenaire grosse et éteinte écrit une chronique de courriers du cœur pour un magazine de mode qui l’exploite, tout en la gardant dans l’ombre. Alors qu’elle souhaite financer sa chirurgie reconstructrice, Alicia va être recrutée par un groupuscule féministe qui sème la terreur parmi les hommes puissants qui maltraitent les femmes. La série évoque, notamment, la grossophobie dans les relations amoureuses.

Des actrices rondes comme Octavia Spencer, Melissa Mccarthy, ou Gabourey Sidibe ont également réussi à se hisser à des places de choix à Hollywood, dans divers registres.

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Du côté des personnages masculins, les récits ont toujours été un peu plus contrastés. Être un Tony Soprano, un Homer Simpson, ou le très en vogue James Corden, n’empêche pas de jouer un personnage nuancé, d’avoir une vie amoureuse, familiale et du succès avec des femmes souvent plus jeunes, ou plus minces.

La grossophobie moderne n’est pas, contrairement à ce qu’il est communément cru, une question de santé, mais plutôt une question de race et de classe

Chez nous, des fictions ont aussi tenté d’aborder un autre regard sur les personnes grosses : la série VRT "Albatros" (2020) raconte l’histoire de huit personnes en surpoids qui se retrouvent dans un camp d’amaigrissement de la campagne flamande. Du côté francophone, "Baby Balloon" (2013), narre l’histoire de Bici, une jeune adolescente boulimique, leader d’un groupe de rock "Bici and the Bitches".

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Dans "100 kilos d’étoiles" (2019), Loïs, 16 ans et 100 kg, rêve d’aller dans l’espace. Elle rencontre Amélie, Stannah, et Justine, trois adolescentes abîmées comme elle par la vie, prêtes à tout pour partir avec elle dans l’espace…

Gros n’est pas un gros mot

Si les mentalités évoluent et le corps des femmes, en particulier, est constamment martelé d’injonctions à la minceur. Une pression qui pèse sur nous toutes et tous, et qui influe sur le regard que nous portons sur notre propre corps. La grossophobie survient lorsque la corpulence a une incidence dans ses relations interpersonnelles ou institutionnelles (discriminations à l’embauche, au logement…).


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Si la question de la santé est importante, il est aussi important de décoloniser les regards, et de créer de nouvelles représentations. On ne dira jamais assez à quel point les représentations façonnent notre quotidien, à quel point les images qui sont véhiculées impactent le vécu des individus.

Next step ? Des intrigues, avec des personnes qui sont tout d’abord des héros et héroïnes, qui se trouvent être aussi, des personnes gros.ses.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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