"On The Rocks": un "Ok boomer" magistral signé Sofia Coppola

"On the rocks" : un "Ok Boomer" magistral signé Sofia Coppola
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"On the rocks" : un "Ok Boomer" magistral signé Sofia Coppola - © Tous droits réservés

Chaque semaine, Les Grenades scrutent les écrans et chroniquent les sorties ciné. Cette semaine, Elli Mastorou s’est intéressée au nouveau film de Sofia Coppola.

En anglais, on dit d’un mariage qu’il est ‘on the rocks’ quand il traverse une mauvaise passe. Entre la lessive, le ménage, les deux enfants et l’écriture de son prochain roman, Laura (Rashida Jones) sent que son mari chéri s’éloigne – littéralement. Tout le temps en voyage d’affaires, parfois distrait, elle commence à avoir des doutes sur sa fidélité.

Mais ‘on the rocks’ c’est aussi une façon de commander un cocktail (avec des glaçons), et des cocktails glacés, elle va en boire pas mal avec son père Felix (Bill Murray), un marchand d’art bourlingueur, qui vient de rentrer à New York. Avec ses costumes sur mesure et son chauffeur privé, le paternel de Laura est un bon viveur flegmatique – le genre qui l’invite dans des restos chics, et des galeries où tout le monde le connaît.

Soucieux du bien-être de sa fille, quand celle-ci lui confie avoir des doutes sur son mari, Felix décide de s’en mêler – et il a ses méthodes bien à lui. Entre deux filatures et trois détectives privés, son père entraîne Laura dans un jeu du chat et de la souris dans les rues de New York city. Le tout baignant dans des intérieurs cossus, et bercé par des mélodies jazzy

Dans ce nouvel opus, la réalisatrice de ‘Virgin Suicides’ prend le conflit marital comme un prétexte pour aborder la relation père-fille. Une relation qui est ‘on the rocks’ aussi, comme on le sent à travers les piques que lance Laura à son playboy de père à propos du divorce parental ("Tu as fait beaucoup souffrir maman"), son air contrit quand il drague la serveuse, ou son exaspération face à ses théories douteuses sur la "nature masculine faite pour chasser".

Plutôt que de gaspiller de l’énergie à contre-argumenter, un "OK boomer" bien senti permet parfois d’évacuer les frustrations

Une figure paternelle bienveillante ET pesante

Derrière la figure goguenarde de Bill Murray, parfait en papa gâteau racé, on devine le regard de Coppola sur son propre Francis Ford de père. Un homme du monde, lui aussi, une figure tutélaire, dont le nom de famille a sans doute autant pesé qu’aidé Sofia quand elle a commencé, elle aussi, à faire du cinéma.

Une figure paternelle à la fois bienveillante et pesante, à laquelle je me suis identifiée également. Mon père, aujourd’hui sexagénaire grisonnant comme Murray, a toujours voulu s’assurer que ses enfants vivaient confortablement.

Mais si j’assume mon côté ‘fille à papa’ qui se fait dorloter à coups de virées shopping et d’anniversaires dans les restaurants étoilés, c’est aussi parce que ça venait avec certaines valeurs, des points de repère moraux, comme la politesse, l’empathie, le respect…

Et les bonnes notes à l’école bien sûr, sans quoi les cadeaux, je pouvais oublier – mon père voulait nous gâter, pas nous gâcher. Cependant, ces dernières années, même si mon amour pour lui ne change pas et que je lui donnerais un rein, même les deux s’il le fallait, il me sort parfois des phrases qui font plus que m'énerver.

La réalisatrice de ‘Marie-Antoinette’ offre un film qu’on sent plus personnel, et sincère

Il n’y a rien à faire, dès qu’on sort des banalités et qu’on se met à parler politique, crise migratoire, droits humains ou climat, mon papa chéri me sort des réflexions qui me mettent hors de moi. Des réflexions qui trahissent une vision du monde dépassée, face à laquelle j’ai envie de lui dresser un tonitruant, un magistral "Ok boomer."

Retour sur l'expression

Cette petite phrase, qu’on pourrait traduire très littéralement par "d’accord, personne née entre 1945 et 1965", est un mème internet qui illustre à lui tout seul le fossé entre générations.

Tournant en dérision les attitudes stéréotypées généralement attribuées – mais pas limitées - à des mâles-blancs-de-plus-de-50-ans, et leur refus d’admettre certaines réalités, notamment sur " le réchauffement climatique (…) la marginalisation des minorités " et plus globalement des " idéaux et pratiques des générations montantes " (les ‘millenials’), ces deux petits mots sont devenus devenu viraux fin 2019, quand la parlementaire néo-zélandaise de 25 ans Chlöe Swarbrick les a lancés à un collègue plus âgé qui chahutait son intervention sur l’urgence climatique.

A voir la rapidité avec laquelle la vidéo a été partagée, il faut croire qu’on est nombreux-ses à avoir identifié ce genre de figure générationnelle. Et que comme elle, on a parfois bien envie d’envoyer balader tous ces politicien.nes, médecins, éditorialistes, voisin.es, animateurs télé, employeurs, profs, ministres ou compagnons de file dans le supermarché, qui râlent qu’"on ne peut plus rien dire", que les "féministes empêchent de draguer", que "Greta est manipulée" et autres variantes du "c’était mieux avant". (NB. Précisons quand même, pour éviter l’âgisme, que "boomer" c’est moins un âge précis qu’une mentalité. Pour citer Mediapart, "L’expression renvoie à la vision du monde majoritaire au sein d'une cohorte démographique", et il existe autant de retraité.es ouvert.es au changement que d’adolescent.es réactionnaires).


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Plutôt que de gaspiller de l’énergie à contre-argumenter, un "OK boomer" bien senti permet parfois d’évacuer les frustrations.

Mais c’est une chose de dire ça à l’inconnu dans le bus, ou en réponse sur Twitter. C’est facile d’ignorer quelqu’un dont l’avis n’a pas d’importance dans notre existence. Mais on fait quoi c’est notre père, ou une figure similaire ? On fait quoi quand c’est un collègue, un ami, un membre de la famille, quelqu’un qu’on ne peut pas, ou qu’on ne veut pas supprimer de sa vie ?

Que va-t-on faire de ‘nos’ boomers ? Comment négocier avec cette partie de nous qui les aime, a envie de prendre soin d’eux et s’inquiète quand ils ne vont pas bien, et avec cette autre qui a envie de leur hurler dessus quand elle entend leurs réflexions moisies ?

Maintenir le dialogue

C’est aussi la question que pose le film de Sofia Coppola. Dedans, Laura compose, habituée aux façons de faire du paternel, qui mène une vie mondaine à mille lieues de son quotidien à elle. Elle se laisse porter par ces intermèdes loin de la charge mentale familiale, boit le cocktail qu’il lui commande, rigole quand on la prend pour sa copine au restaurant.

Elle se laisse même embarquer dans le jeu d’espions improbable que Felix a orchestré, persuadé que, comme tous les hommes, le mari de Laura a quelque chose à cacher. Nous aussi, souvent, on laisse couler : on se tait aux repas de famille, ou on change de sujet pour éviter la dispute avec le collègue même si on lève les yeux au ciel intérieurement.

Mais à force de suivre les théories fumeuses de son père, à un moment Laura va trop loin – jusqu’au Mexique, plus exactement. C’est là, entre le clapotis des vagues et une filature ratée, qu’elle comprend qu’elle a oublié de s’écouter elle-même. Si elle est et sera toujours la fille de son père, elle est une personne à part entière. Avec des valeurs, des priorités et une mentalité forgée par, mais aussi contre lui.

Derrière la figure goguenarde de Bill Murray, parfait en papa gâteau racé, on devine le regard de Coppola sur son propre Francis Ford de père. Un homme du monde, lui aussi, une figure tutélaire, dont le nom de famille a sans doute autant pesé qu’aidé Sofia quand elle a commencé à faire du cinéma

Si nos ‘boomers’ peuvent prétendre à un recul et une expérience conférées par leur longévité, il auraient tort de penser que les jeunes générations n’ont rien à leur inculquer. Et c’est justement parce qu’on tient à eux, qu’on a envie de croire qu’ils peuvent nous écouter.

Alors oui, parfois, c’est sur le coup de l’émotion, parfois ça pète d’un coup, comme ça, entre le clapotis des vagues et une filature ratée, parce qu’il y a parfois besoin de dire "non papa, c’est pas la nature masculine, tu peux contrôler tes comportements, oui maman je vais sortir habillée comme ça, non Jean-Christophe c’était pas mieux avant, c’était juste mieux pour toi".

Mais même avec des tensions, l’idée est de maintenir la conversation. Maintenir la possibilité du dialogue, de l’échange, de la bienveillance. Des deux côtés. Et garder nos ‘OK boomer’ pour Jean-Machin sur Twitter. Ça ne veut pas dire que nos ‘boomers’ de cœur se rallieront à toutes nos idées – ça on sait. Mais à force, qui sait, sur un malentendu, ils seront bien obligés de reconnaître que leurs enfants peuvent – doivent, leur échapper. "Tu vis ta propre aventure", admet Felix, debout devant sa voiture avec chauffeur dans laquelle Laura ne montera pas cette fois. Elle a un roman à terminer.

Alors évidemment, le film de Sofia Coppola n’est pas un manuel universel. Bien sûr, on est dans la upper middle class new-yorkaise privilégiée, avec des plafonds à moulures et des lumières tamisées (en même temps, attend-on de Sofia Coppola qu’elle filme la révolution du prolétariat ? Non).

Elle raconte le monde qu’elle connaît. Et le résultat est portrait de femme subtil et nuancé. Une femme dans un moment de doute dans sa vie. Après des films plutôt creux, qui en termes de personnalité laissaient un goût de trop-peu (‘The Beguiled’ passe encore, mais on pense surtout à ‘The Bling Ring’ ou ‘Somewhere’), la réalisatrice de ‘Marie-Antoinette’ offre un film qu’on sent plus personnel, et sincère.

Et même si tout le monde n’a pas forcément une bonne relation – voire pas relation – avec son père, on connaît tous de près ou de loin un boomer avec lequel on est obligé de composer.

Mais même s’il n’a pas l’air aussi sympa que Bill Murray, maintenir le dialogue, en équilibre entre les deux voix, en se préservant, malgré les disputes occasionnelles…c’est peut-être la seule chose à faire, pour ne pas risquer de devenir nous-mêmes les ‘boomers’ de la génération d’après ?

‘On the rocks’ de Sofia Coppola. Avec Rashida Jones, Bill Murray. Sortie ce 2 octobre au Palace (Bruxelles) et en Flandre.


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