Non-mixité des salles de repos en entreprise ? "Une demande légitime"

Non-mixité des salles de repos en entreprise ? "Une demande légitime"
Non-mixité des salles de repos en entreprise ? "Une demande légitime" - © Westend61 - Getty Images/Westend61

Cela me fatigue”, dit Inès*. Ce n’est pas un euphémisme car nous la contactons précisément à propos de la salle de repos de l’entreprise dans laquelle elle travaille. “Il s’agit d’une grande entreprise très masculine mais dont l’activité est en train de se féminiser de plus en plus”, explique-t-elle.

Il y a du battement entre nos services, et nous n’habitons pas tout près, une salle de repos est donc à notre disposition avec plusieurs sièges. Mais c’est une salle très sombre. On a peu de chance d’y croiser une collègue féminine, car on est peu nombreuses. Moi, je veux pouvoir me reposer donc j’y ai été deux fois”.

La première fois, elle s’y sent à l’aise. Un seul autre collègue pianote sur son ordinateur, elle se repose. Elle raconte que la deuxième fois qu’elle se rend dans la salle de repos, cela se passe différemment : “Il y avait trois autres hommes et je ne me suis pas sentie en sécurité. Je ne veux pas dire que mes collègues masculins sont dangereux mais il y a une certaine ambiance de blagues lourdes et sexistes dans l’entreprise. On se sent vulnérables en tant que femmes dans une petite pièce comme celle-là, sans lumière. Pour pouvoir dormir, il faut se sentir en confiance. On ne dort pas souvent avec des gens qu’on ne connait pas”, souligne Inès.

Le harcèlement sexuel au travail, une réalité 

D’autant qu’il se murmure dans les couloirs de l’entreprise qu’une agression sexuelle aurait eu lieu dans la salle de repos. D’après les chiffres de Securex en 2019, les comportements abusifs au travail ont augmenté : en un an, une augmentation de 28% de faits de harcèlement sexuel a été comptabilisée, ainsi qu’une augmentation de 13% d’agressions.

Dans 4 cas sur 5, la victime désignera un membre de son organisation comme étant l"auteur des faits. Dans 15% des cas, c’est le manager, dans la moitié des cas, ce sont les collègues et dans 14% des cas, c'est une personne d'un groupe de travail. Dans un cas sur 5, la victime désignera une personne externe comme l'auteur des faits, tel qu’un fournisseur, un client, ou un patient...”, énumère Securex à propos du harcèlement sexuel.

On se sent vulnérables en tant que femmes dans une petite pièce comme celle-là, sans lumière

J’ai été interloquée d’apprendre que de nombreuses femmes décident de ne pas aller dans la salle de repos, de ne pas se reposer. D’autres préfèrent faire le chemin jusqu’à leur domicile. J’ai bien essayé d’utiliser la salle d’allaitement pour me reposer, qui est en non-mixité, mais cela n’est possible que si on est maman et ce n’est pas mon cas”, poursuit Inès qui remonte ses craintes auprès de la direction de l’entreprise et des syndicats. Elle demande la création d’une salle de repos non-mixte.


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“Des choses très sexistes”

Cela a été refusé. On m’a répondu des choses très sexistes”, relate-t-elle. Face à cette situation, Inès se sent seule car la plupart des femmes ne veulent pas en parler, d’autres ne voient pas le problème. “On baigne dans le sexisme, c’est difficile d’en sortir, même en tant que femme. Je viens d’un milieu ouvrier et je connais et comprends cette logique de ne pas “cracher dans la soupe”, d’être déjà content·es d’avoir un travail”.

En Belgique, les risques psychosociaux liés au travail recouvrent des risques professionnels qui portent aussi bien atteinte à la santé mentale que physique des travailleurs et travailleuses et qui ont un impact sur le bon fonctionnement et les performances des entreprises ainsi que sur la sécurité. L’employeur ou l’employeuse est tenu.e de prendre les mesures nécessaires pour prévenir les risques psychosociaux au travail, les dommages découlant de ces risques ou pour limiter ces dommages.

J’ai été interloquée d’apprendre que de nombreuses femmes décident de ne pas aller dans la salle de repos, de ne pas se reposer

Santé et sécurité au travail

La demande d’une salle de repos non-mixte me semble tout à fait légitime. La situation actuelle est discriminante. Pouvoir faire des pauses et se reposer fait partie de la sécurité et de la santé au travail, c’est un facteur important pour éviter les accidents de travail", analyse Gaëlle Demez, syndicaliste et responsable nationale des Femmes CSC et des CSC Seniors.

Selon elle, il ne faut pas hésiter à faire remonter au Comité pour la prévention et la protection au travail. “Et si le délégué syndical n’est pas à l’écoute, on peut monter plus haut, contacter le permanent. Si cela ne bouge toujours pas, il faut trouver d'autres leviers d'action. Je conseille aussi de ne pas rester seule, d’essayer de se solidariser le plus possible avec d’autres femmes dans l’entreprise, elles seront plus fortes ensemble”, continue Gaëlle Demez.


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Apolline Vranken pose également son regard d’architecte féministe sur cette question. “Dans certains lieux de travail, il est prévu des cabines individuelles pour avoir une vraie intimité et se reposer correctement”, observe-t-elle. “Je pense notamment à une caserne de pompier en Amérique qui a été modifiée par la penseuse et architecte féministe Susana Torre. Elle a créé des espaces en mixité, qui sont des espaces d’échanges et de rencontre, dans la cuisine et la salle de sport. La mixité est porteuse de ces sens-là, de socialisation, cela n’a pas de sens de valoriser l’argument de la mixité dans un lieu où on dort et où il n’y a pas d’interaction sociale. Susana Torre a fait réaliser des cabines individuelles pour le dortoir, qui était auparavant utilisé par les pompiers pour se parler, ce qui empêchait les autres de se reposer”.

Cela n’a pas de sens de valoriser l’argument de la mixité dans un lieu où on dort et où il n’y a pas d’interaction sociale

Je pense aussi que l’employeur peut aller un cran plus loin que ce dont l’oblige la loi quand on parle de bien-être au travail. Il pourrait aussi prévoir des lieux de rencontre avec des personnes de confiance et aussi des lieux pour les personnes malades, comme les personnes diabétiques qui ont besoin de s’injecter de l’insuline régulièrement. Il faudrait prendre en compte la santé et les droits des travailleurs et travailleuses à avoir un environnement de travail le plus qualitatif possible”, termine-t-elle.

*Le prénom a été modifié.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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