"Névrosée", le projet qui fait connaître les autrices belges oubliées

Et si vous deviez citer dix autrices belges non contemporaines… Allez, au moins cinq ? Pas facile, hein ? Non, vraiment pas facile. Peut-être qu’il n’y en a tout simplement pas, pensez-vous ? Eh bien, détrompez-vous !

Avec "Névrosée", l'éditrice Sara Dombret a décidé de redonner vie aux œuvres de femmes belges en les rééditant et en les faisant connaitre. Les mots de ces autrices sont désormais accessibles à toutes et tous. Des histoires pour se remémorer l’Histoire littéraire de notre pays. 

Car les écrivaines belges sont nombreuses malgré leur absence de nos bibliothèques. Le premier Prix Rossel en 1938 a d’ailleurs été attribué à une femme : Marguerite Guyaux. L’Histoire et le patriarcat (l’un étant empêtré de l’autre) ont fait sombrer ces écrivaines dans l’oubli.

On étudie la littérature française avant d’étudier la littérature belge. Faire connaître les écrivain.es aux nouvelles générations, ça permet de les faire exister, de susciter la curiosité

Mais Sara Dombret est venue jeter un livre dans la mare en lançant sa maison d’édition "Névrosée". Son but ? Nous faire connaître ces femmes de lettres belges oubliées, méconnues ou introuvables. Mission réussie.

A la recherche de la Virginia Woolf belge

La Collection "Femmes de lettres oubliées" est née d’une question : pourquoi y-a-t-il eu tant de femmes écrivaines en Angleterre au 19e et si peu en Belgique ? "N’avons-nous pas eu nos sœurs Brontë, nos Jane Austen, nos George Eliot ou Virginia Woolf ?", s’est demandé Sara Dombret. "J’ai commencé mes recherches. A cause du déficit identitaire au niveau de la culture belge pour les auteurs hommes ce n’est déjà pas facile mais alors pour les femmes, ça devient vraiment très compliqué."

Le premier Prix Rossel en 1938 a d’ailleurs été attribué à une femme : Marguerite Guyaux

Rien n’arrête l’éditrice (alors en herbe) qui se lance dans une véritable quête. Elle fait des "ALM" (Archives des Lettres modernes) ses plus grandes alliées et les salles de la KBR, la bibliothèque nationale, deviennent son repère. Au fil des mois, elle trouve et commande les reproductions. "J’ai maintenant une bibliothèque digitale et physique assez unique des autrices et auteurs belges. Je me suis dit que ce que j’avais fait pour moi, je pouvais le partager à d’autres pour que ce soit plus confortable à la lecture. J’ai lancé une ASBL et tout s’est enchaîné." "Névrosée" a vu le jour à la fin de l’année 2019.


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Un véritable travail d’enquête

Ce n’est pas tout d’avoir l’idée de rééditer des autrices du XIX et du XXe siècle, encore faut-il avoir le droit. Pour ce faire, Sara entreprend à chaque fois un véritable travail d’investigation pour retrouver ces femmes, leurs noms, mais aussi leurs œuvres. Cette juriste de formation a appris à fouiller. "A part Marie Gevers [NDLR : romancière belge qui fut la première femme à être élue à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique], les autres femmes sont tout à fait absentes du cursus littéraire."

A la manière d’une détective, Sara remonte le fil des histoires, élément par élément. "Je note tout dans mon petit carnet. Quand les textes n’appartiennent pas au domaine public, je dois retrouver les ayants droits. Je commence par écrire aux sociétés d’auteurs." Ses mails circulent jusqu’à atterrir à la bonne adresse. "Louis Dugros par exemple, elle n’avait pas d’enfant mais avait cédé ses droits à une dame qui s’occupait d’elle dans sa maison de repos. Je fais des recherches avec les noms de jeunes filles, les noms d’épouses. En général, les gens sont ravis que quelqu’un se souvienne de l’autrice."

J’ai maintenant une bibliothèque digitale et physique assez unique des autrices et auteurs belges

Et parfois, de véritables surprises sont au rendez-vous, à l’instar de Anne-Marie La Fère. "Je cherchais une date de décès. Puis, j’ai utilisé le bon vieux système 1307. Une dame portait ce nom, j’étais sûr que c’était une coïncidence. Il se fait que c’était elle et on est devenues amies."

Du Belge à l’école

Depuis toujours, Sara dévore les livres, à travers les textes qu’elle réédite, ce qui lui tient à cœur, c’est le partage de bonnes histoires. Pour elle, peu importe ce qu’en disent les médias, les critiques, les scientifiques ou les intellectuels : ce qui compte, c’est le plaisir de lire. "On étudie la littérature française avant d’étudier la littérature belge. Faire connaître les écrivain.es aux nouvelles générations, ça permet de les faire exister, de susciter la curiosité. Si personne ne les connait, personne ne les lit et donc personne ne les édite. Louis Dugros était très étudiée il y a quelques années. Aujourd’hui, les gens pensent que c’est un homme."

La jeune femme est une véritable passionnée. "J’ai eu des retours très positifs sur mon travail. Je prends des textes qui ont encore quelque chose à dire, même s’ils sont vieux. Il y en a qui dépensent de l’argent pour faire du cheval, moi pour rééditer des autrices." Quid des auteurs ? Si les autrices belges du siècle passé sont complètement invisibilisées, leurs homologues masculins ne sont pas tellement mieux mis en avant. A part quelques illustres (toujours les mêmes), beaucoup sont tombés aux oubliettes. Pour y remédier, en novembre prochain, une nouvelle collection intitulée "Les Sous-Exposés", consacrée aux hommes, verra le jour.


La folie et la névrose, une affaire genrée

"Névrosée", le nom de la maison d’édition ne laisse pas indifférent. "C’est un mot que j’adore", explique l’éditrice. Un mot qui a longtemps servi d’insulte envers les femmes pour les décrédibiliser. En effet, au début de la psychiatrie, les femmes étaient qualifiées de névrosées si elles résistaient au manque de liberté que la société leur laissait.

Appeler sa maison d’édition Névrosée, c’était remettre le langage en question. "Pourquoi la folie est bien vue pour un homme et pas pour une femme ? C’est synonyme de génie pour un mec et une raison de mettre une femme de côté", questionne Sara Dombret.

Sur ce, nous vous proposons un jeu. Demandez à Google image de vous proposer des illustrations de folie et de névrose. Dans le premier cas, vous aurez droit à des œuvres d’art et des portraits d’Einstein et sous le deuxième terme, des visages de femmes visiblement en détresse (et ce sans avoir genré aucun des deux termes).


Névrosée, une nouvelle maison d'édition belge

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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