Mot juste ou juste mot ? A propos de Féminicide

Mot juste ou juste mot ? A propos de Féminicide
Mot juste ou juste mot ? A propos de Féminicide - © Tous droits réservés

Il existe une tradition du " mot juste " que l’on trouve déjà énoncée sous la plume de l’écrivain Jean de La Bruyère au XVIIè siècle : Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n’y en a qu’une qui soit la bonne. (…)

On retrouve cette même tradition dans le cadre scolaire : on se souvient des exercices de vocabulaire pour en acquérir davantage, des exercices à trous (il faut trouver le mot manquant qui convient, éliminer le terme impropre, remplacer la mauvaise formule par la bonne).

Cette tradition s’appuie sur l’idée qu’il existerait pour chaque pensée, chaque objet, chaque action du monde un mot unique, exclusif et précis.  Faisons immédiatement un petit test : si je vous dis... deux roues, une selle et un guidon, c’est un… vélo ? Oui … ou une bicyclette ou encore une bécane (plus familier), une petite reine (plus poétique)…

La question n’est donc pas le bon mot qui serait le seul bon à nommer un objet unique (un mot =  une chose)  mais l’usage du mot dans son contexte : vélo par exemple évoque pour moi davantage l’usage pratique, la mobilité écologique tandis que bicyclette a tendance à convoquer un imaginaire où  l’on partait de bon matin sur les chemins campagnards avec Paulette et Yves Montand.

Evidemment, quand on prend les mots liberté ou génocide, ça se corse.

Cette conception du "mot juste" est articulée à des conceptions de la langue française qui naissent à l’âge classique : simplicité et clarté sont en effet les qualités du français, qualités qui passent aussi par une dimension d’économie (la… juste mesure). Le discours social sur la langue est donc aussi contradictoire : connaître beaucoup de mots est valorisé mais user des bons termes, éviter les périphrases lourdes, les mots trop compliqués, etc... l’est tout autant !

En fait,derrière cette conception, se profile une position politique qui lie la stabilité sociale à la fixité du vocabulaire : tout dérangement de la langue est soupçonné de favoriser l’anarchie ou la révolution.

"Il n’y a pas d’obstacle linguistique"

Du point de vue linguistique, le mot féminicide fonctionne comme n’importe quel mot :  il a une histoire et une étymologie qui s’aligne sur un suffixe -cide très producteur en français (déicide, canicide, insecticide…), il existe dans différentes langues (femicide, feminicidio), il possède une définition relativement précise : comme "meurtre de femmes commis par des hommes parce ce que sont des femmes". Comme le disait déjà, en 2014, la professeure de droit public française Diane Roman : "il ne semble pas exister d’obstacles linguistiques, tirés d’une quelconque particularité de la langue française, à la reconnaissance d’un terme générique destiné à condamner les meurtres de femmes commis en raison de leur qualité de femmes". 

C’est l’usage militant et la portée juridique du mot qui sont interrogés :  le mot est-il juste, c’est-à-dire utile, pour sortir des stéréotypes liées au crime par amour, le drame passionnel qui euphémise la question de la violence de genre ?

Un mot plus juste que juste ?

Mais certain.es ont défendu l’idée que le mot ne serait pas juste au sens où il serait imprécis, fourre-tout, et proposé la reprise d’un terme ancien "uxoricide" (jadis, le mot "uxoricide" était employé pour qualifier le "meurtre de l’épouse par son mari" avec l’idée d’adultère en plus). D’autres, au contraire, lui substituent gendercide (généricide) pour élargir les potentielles victimes de discrimination de genre et d'orientation sexuelle. On retrouve donc bien là en filigrane cette idée du juste terme, ni trop ni trop peu… pour saisir des violences et ce faisant des réalités juridiques différentes.

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe.

Le conservatisme à l’égard des nouveaux mots

Cette articulation entre les jugements linguistiques et les conceptions et représentations sociales, on la retrouve dans les nombreux commentaires linguistiques des internautes - mon dada de linguiste - qui sont porteurs de conceptions conservatrices sur la langue (et pas que sur la langue, on va le voir). Petits morceaux choisis :

"Féminicide" : néologisme inutile... Ce matin, à Bruxelles, une femme a été condamnée à 23 ans pour avoir tué son mari. Comme avocat, j’ai défendu autant de ‘maricides’ que d’hommes accusés d’avoir tué leur femme..

(on retrouve l’argument de la symétrie : il y a aussi des hommes qui…)

pourquoi faudrait-il y ajouter ce vilain vocable de "féminicide"? 

(les " vilains " mots féminins, comme écrivaine)

Et les lesbiennes un "lesbiennicide ? LOL

(là, on verse dans le sarcasme par l’exemple : je crée un mot apparemment absurde pour dévaloriser avec, en plus, un soupçon de discours anti LGBTQI)

Vous allez recevoir une volée de bois vert de la part des "féminiphonèmes" attentives à être entendues tout en sachant que personne ne les écoute !

(même procédé de dévalorisation : on crée un mot qu’on veut absurde pour dévaloriser et suivent alors des propos dénigrants pour les féministes)

NON, ce mot n'existe pas, ce sont des homicides mais ces idiotes féministes croient que, parce que ça commence par hom, il s'agit de meurtres d'hommes !!!!

(de la langue à l’insulte, il n’y a qu’un petit pas très souvent franchi dans le discours sexiste, raciste, etc... et qui s’appuie sur l’argument linguistique d'étymologie)

L’entrée par les mots est donc toujours révélatrice d’autre chose : la réflexion s’éloigne du linguistique et devient éthique : nommer, c’est participer à la dénonciation et à l ’identification  des violences structurelles spécifiques à l’égard des femmes, le mot juste n’est pas un mot magique, c’est celui qui "rend justice"

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK