Mixité ou non-mixité? C'est aux femmes de décider

Une opinion de Irène Kaufer pour les Grenades

La performance est partie du Chili : des femmes, les yeux bandés, un foulard autour du cou, crient leur colère contre les agressions sexuelles en reprenant la chanson " Un violeur sur ton chemin " "Et ce n'était pas de ma faute, ni de l'endroit où je me trouvais, ni de comment j'étais habillée...le violeur, c'est toi !", clament-elles, doigt tendu. La chanson et sa chorégraphie ont été reprises et adaptées à Berlin, Paris, Vancouver, Londres, Sydney, Beyrouth, Bruxelles et ce dimanche 8 décembre par une centaine de femmes devant la gare des Guillemins à Liège.

Mais voilà  que les réseaux sociaux s'enflamment, non pas sur le thème du message ni sur les raisons de sa propagation internationale mais sur l'exclusion des hommes cisgenres empêchés d'entrer dans la danse.

Si on se donne la peine d'écouter le texte, on comprend pourtant vite qui s'exprime ici : si des hommes (en particulier mineurs) peuvent aussi être victimes d'agressions sexuelles, ils ne vivent pas la culpabilisation dénoncée dans la chanson. Contrairement aux filles, les garçons ne sont pas constamment mis en garde sur leur façon de s'habiller, de se comporter pour ne pas paraître " aguichants ", d'éviter certains endroits à certaines heures. Ils  n'apprennent pas à faire attention à tout parce qu'il pourraient bien croiser " un violeur sur ton chemin "  et, s'il leur arrive d'être agressé, personne ne songera à leur reprocher d'avoir ce jour-là porté un short...

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Au-delà de cette action précise, il faut bien constater qu'à chaque événement non mixte, ses organisatrices sont interpellées pour se " justifier " et que, finalement, le débat sur la " plainte des hommes " recouvre même les  revendications des femmes. Il semblerait donc, une fois encore, nécessaire de faire le point sur la non mixité.

Solidarité et efficacité 

L'un des arguments contre la non mixité est qu'elle empêcherait les hommes féministes d'exprimer leur solidarité. On pourrait pourtant penser qu'un vrai féministe masculin devrait comprendre la revendication de non mixité ou, au moins, la respecter plutôt que de se lamenter sur son " exclusion ". Ce qui caractérise un système de domination – et on ne peut être " féministe " sans reconnaître l'existence d'un tel système en faveur des hommes – c'est qu'il dépasse les décisions individuelles : qu'ils le veuillent ou non, qu'ils les exercent ou non, les hommes bénéficient de privilèges d'accès que ce soit à l'espace public, aux médias, au pouvoir... tout comme, par exemple, une femme blanche bénéficie, qu'elle en tire volontairement profit ou non, d'avantages par rapport à des femmes raciséees dont elle ne partage ni le vécu, ni les difficultés. Et si ces femmes éprouvent le besoin d'organiser une activité entre elles, pour se renforcer mutuellement ou pour toute autre raison qui leur appartient, la seule attitude solidaire consiste à les soutenir et leur demander si on peut les aider, et comment, plutôt que de s'épancher sur sa propre " exclusion ".

Un autre motif de contestation est l' " efficacité " d'une lutte menée ensemble, la voix des hommes qui dénoncent les inégalités trouvant un large écho. Les exemples sont multiples : hommes manifestant en jupe en Turquie, publiant une photo d'eux voilés en Iran, posant en talons hauts et rouge à lèvres dans le magazine ELLE en France... ou encore Charles Michel posant avec un t-shirt " This is what a feminist looks like ".

Il n'est pas question ici de rejeter la solidarité des hommes mais d'en pointer le piège lorsque leur voix est davantage répercutée que celle des femmes elles-mêmes. Songeons à ceci : alors que des centaines de femmes ont écrit des livres fondamentaux, tourné des films subversifs, " La Domination masculine " renvoie à un livre, celui de Pierre Bourdieu et à un film, celui de Patric Jean. On le voit aujourd'hui encore avec " Les hommes justes " d'Yvan Jablonka qui bénéficie d'une médiatisation dont la plupart des autrices d'analyses féministes ne peuvent que rêver. Libre à vous de croire que c'est uniquement dû à leurs qualités intrinsèques ; on peut penser qu'il s'agit plutôt d'un crédit accordé à la parole masculine. Peu d'hommes en ont conscience, même parmi ceux qui se disent féministes et moins nombreux encore se montrent capables de s'effacer pour que la voix des femmes soit entendue. Il suffit de voir les plateaux télé ou les tribunes unisexes où, au mieux, l'un des intervenants remarque et regrette l'absence des femmes (sans aller jusqu'à refuser l'invitation ou mieux encore, se lever et partir !)

En fait, le refus de la non-mixité part, pour les plus sincères, de la croyance que notre société est réellement mixte et que c'est la décision des femmes d'organiser des activités entre elles qui la menace.

Une mixité à construire

Citons la philosophe féministe Françoise Collin : " On se souviendra qu’en mai 68, c’est ainsi que les choses se sont passées : dans une révolution qui se voulait générale et libertaire, les femmes étaient réduites au silence ou ne pouvaient se manifester que sous caution. Un mouvement qui revendiquait la liberté généralisée reconduisait la domination masculine en contradiction flagrante avec son principe. C’est alors que les femmes ont fait sécession. Ceci éclaire le paradoxe qui fait que, pour réaliser une société véritablement mixte, les femmes commencent par se réunir entre elles en tant que femmes ". C'est dans cette non mixité que les femmes ont pris confiance en elles, en s'écoutant et en partageant leurs expériences, en débattant et en se contredisant, en se trompant aussi sans doute mais sans que des hommes leur coupent la parole ou prétendent leur apprendre ce qu'est le vrai féminisme, la véritable émancipation.

Aujourd'hui, la mixité reste davantage un objectif à construire qu'une réalité de terrain. Oui, dans nos rues, on croise des hommes et des femmes. Mais il y a aussi tous ces endroits où, sans qu'il soit nécessaire d'afficher un panneau " interdit aux femmes ", elles ne sont guère les bienvenues : cela va des lieux de pouvoir politique et plus encore économique jusqu'à l'espace public, dans certains lieux et/ou certaines heures, en passant par tous ces " boy's clubs " (titre du livre de Martine Delvaux) qui ne disent pas leur nom et qui ne sont pas seulement religieux. Ce qui caractérise cette non mixité-là, outre qu'elle reste implicite, c'est que son objectif n'est pas de se donner les moyens d'aller vers un partage mais de garder pouvoir entre soi.

Dès lors, entendre toutes ces protestations contre une non mixité choisie par des dominées, quand on trouve normale cette non mixité naturelle imposée par des dominants, a quelque chose d'indécent. Mais justement, la domination, c'est aussi cela.

Post-scriptum : Les hommes qui veulent soutenir les revendications des femmes, ou simplement s'y intéresser, ont mille autres occasions de le faire. Mais ils sont rares à venir aux réunions ou aux rassemblements quand il s'agit d'écouter ou de soutenir les femmes. Ceux qui viennent à des activités estampillées "femmes", en général, sont justement ceux qui comprennent le mieux la revendication de non mixité !

Citons encore Françoise Collin : " Un homme féministe n’est pas celui qui intervient dans les groupes féministes ou qui se fait le porte-parole de la libération des femmes […] mais celui qui reconnaît avoir quelque chose à attendre du mouvement des femmes, qui le soutient de son attention, de sa pensée et de son action et qui en relaie les enjeux dans ses comportements et son action ".

Irène Kaufer est autrice et membre de l'ASBL GARANCE

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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